Écrire à l’oreille comme Joan Didion

Écrire à l’oreille comme Joan Didion

Après avoir rédigé un texte potable, un premier jet dégrossi, je le révise pour m’assurer que j’ai respecté les règles de grammaire, de syntaxe et de communication efficace. Mais cela ne suffit pas. Pendant ces révisions méthodiques, j’ai déjà commencé, presque malgré moi, à peaufiner mon texte de manière plus intuitive, grâce à ma connaissance instinctive de la langue. C’est, je crois, ce que l’écrivaine Joan Didion appelle écrire comme on joue du piano à l’oreille.

Joan Didion, romancière, essayiste et scénariste américaine est décédée à quatre-vingt-sept ans en décembre 2021. Dans l’hommage que François Lévesque lui rendait alors dans Le Devoir, il rapportait des propos étonnants pour une femme à qui on a décerné deux doctorats honorifiques (Yale et Harvard). « La grammaire est comme un piano dont je joue à l’oreille, car il me semble avoir été déscolarisée l’année où les règles étaient enseignées. Tout ce que je connais de la grammaire, c’est son pouvoir infini. Changer la structure d’une phrase altère le sens de cette phrase, aussi sûrement et inflexiblement que la position d’un appareil photo joue sur le sens de l’objet photographié.1

Loin de moi l’idée qu’il soit préférable de ne pas connaître la grammaire. Je ne fais pas l’apologie de l’ignorance des règles. Je chéris Grevisse depuis l’école secondaire et je sais que cette dépendance ne se soigne pas. Mais se peut-il que même avec une bonne connaissance de la grammaire, de la syntaxe, des cooccurrences, il nous faille, comme Joan Didion, jouer à l’oreille, réviser d’instinct? Ce qui est en cause ici c’est, comme elle le dit, le pouvoir infini de la grammaire ou, pour le dire plus poétiquement, du choix et de l’agencement des mots. Ce que nous cherchons en écrivant et en révisant à l’oreille c’est une écriture naturelle, sans heurts, qui coule de source parce que chaque mot est à sa place.

Réviser un texte comme on joue du piano à l’oreille n’a rien d’ésotérique. La méthode est connue : choisir un synonyme plus naturel, échanger les sept mots du groupe verbe par un seul verbe percutant, préférer ici un article à l’adjectif possessif, trouver le mot juste et juteux, déplacer une phrase de la fin au début du paragraphe, remplacer un mot savant par un mot familier (ou le contraire), etc. Et souvent, alléger, alléger encore : reformuler plus brièvement ou, plus simplement, retirer les mots qui semblent indispensables à première vue, mais qui sont pour les lectrices et les lecteurs comme le boulet que traînent les Dalton dans Lucky Luke. Rien donc qui ne soit déjà familier à toute personne qui révise, mais avec une autre référence que les codes, la règle. Réviser en se demandant : est-ce que ça sonne bien? Est-ce que ça sonne français?

On m’objectera avec raison qu’on peut commettre des erreurs en révisant au pif. Je le concède volontiers. Je constate simplement que le polissage de nos textes se fait, en grande partie, sans autres outils que notre sens de la langue. Comme m’a répondu François Lavallée, président de Magistrad, à qui j’ai parlé de cette écriture à l’oreille :

« À mon avis, cette approche vient toutefois avec une “responsabilité” : il faut “se faire l’oreille”, pour reprendre l’image. Cela signifie lire et écouter des choses (toutes sortes de choses) en français, pour pouvoir développer le sens du mot juste, du phrasé équilibré, etc. Autrement dit, si on ne peut plus s’en remettre à des règles écrites et objectives, nos décisions engagent davantage notre responsabilité. »

Je ne prétends pas écrire ou réviser aussi bien que Joan Didion. J’affirme simplement qu’il nous faut passer par cet effort de réviser à l’oreille. La façon de faire peut varier d’une personne à l’autre. Pour moi, cela signifie me relire plusieurs fois à la recherche de ce qui grince, de ce qui est verbeux, superfétatoire. Il faut oser relire notre texte et faire confiance à notre vaste expérience, à ses milliards de phrases qu’on a lues, entendues, goûtées et qui nous ont appris, autant que la grammaire, la trame de notre langue (une langue tricotée serrée).

1Lévesque, François. « Joan Didion, figure de proue de la littérature du réel, n’est plus », Le Devoir, 24 décembre 2021.


4 réflexions au sujet de « Écrire à l’oreille comme Joan Didion »

  1. Excellent texte.
    Je compare souvent la traduction à une sculpture. On dégrossit d’abord son bloc de marbre (rien de moins que du marbre!) pour lui donner sa forme générale. Et ensuite, on le ciselle et on le polit jusqu’à ce qu’il soit lisse, que sa forme soit fluide, invitante, évocatrice. Et ce polissage n’est pas nécessairement ce qui prend le moins de temps. C’est lui qui fait toute la différence entre une traduction techniquement correcte, autrement dit une traduction qui respecte le sens et les conventions grammaticales, et un texte vivant et agréable à lire, dont les idées clés sont mises en relief par une structure de phrase ou un ton adéquats et où l’attention du lecteur peut entièrement se consacrer au message, sans être détournée de l’essentiel par des irritants comme un mot mal choisi, une syntaxe qu’il faut démêler ou redresser dans sa tête, fût-elle correcte grammaticalement, un style inutilement ronflant (le piège du traducteur qui tombe amoureux de sa belle tournure et qui veut coûte que coûte la placer) ou diverses autres lourdeurs.
    Beaucoup de traducteurs attachent essentiellement de l’importance à la relecture bilingue, qui a évidemment son importance; pourtant, on ne peut faire l’impasse sur la relecture unilingue, éventuellement à voix haute, car c’est elle qui permet de saisir ce qui accroche ou se dit mal, ou encore fait ressortir certaines complexités rendant la lecture ardue, tel un complément rejeté trop loin de son verbe. Autrement dit, c’est bien, comme l’écrit Jean-François, tout est question d’oreille.
    Cerise sur le gâteau, la relecture unilingue, parce qu’elle permet de prendre de la hauteur et d’avoir une vision d’ensemble, va souvent révéler une éventuelle incohérence dans le texte, et, de là, une erreur de sens. Son utilité ne se limite donc pas à la musique de la langue.
    En fait, le traducteur, une fois qu’il est certain d’avoir bien rendu le sens et arrive à l’étape de la relecture unilingue, doit idéalement complétement oublier qu’il s’agit d’une traduction pour s’approprier le texte et le peaufiner comme si c’était un écrit original.
    Et, à titre personnel, je choisis toujours une relecture unilingue quand je manque de temps, l’idéal étant bien sûr de pouvoir faire les deux.

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  2. J’aime beaucoup la comparaison de la sculpture. J’avais aussi pensé à tous les petits coups de pinceaux qui font qu’une toile est achevée, cohérente si l’on peut dire. Merci pour la rétroaction.

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