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  • « De cette lecture, on ressort plus civilisé. »

    « De cette lecture, on ressort plus civilisé. »

    Discours de Claude Bédard, créateur de LogiTerm et auteur de La traduction technique – Principes et pratique, au lancement du livre de François Lavallée à Montréal le 1er octobre 2026


    Mes chers collègues,

    C’est pour moi certes un honneur, mais surtout une véritable joie, d’être avec vous aujourd’hui pour exprimer tout le bien que je pense de François Lavallée, et de son tout récent ouvrage, Ma langue française.

    Si vous êtes ici maintenant… c’est que vous connaissez François, NOTRE François; alors je ne vais pas trop m’étendre. Mais un peu quand même.

    Un traducteur inspirant

    Pour rappel : François a enseigné à l’Université Laval; il a œuvré au perfectionnement professionnel au sein du cabinet Edgar; il a publié la série des Traducteurs avertis. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages de fiction : un roman, des nouvelles… et même un recueil de fables.

    Et surtout, peut-être, il a créé l’école Magistrad, qui mérite ici une mention spéciale. Car le perfectionnement professionnel chez Magistrad, c’est non seulement une formation reçue; c’est aussi une puissante invitation à l’excellence. Il s’agit non seulement de maintenir et de rehausser le niveau de compétence, mais aussi de stimuler le souci de qualité, de cultiver le goût du travail bien fait, de sortir des ornières du quotidien, de raviver la fierté professionnelle, de nourrir l’enthousiasme du métier. François a su dénicher, rassembler, motiver et inspirer des formateurs qu’on sent honorés de travailler dans un contexte aussi stimulant. En somme, Magistrad, c’est plus qu’une école… c’est un état d’esprit.

    Au fil de ses diverses réalisations, François s’est révélé un être inspirant et généreux; un excellent communicateur, et qui plus est, un animateur dans le plein sens du terme, un motivateur. Il a su créer autour de Magistrad une véritable communauté de traducteurs passionnés par l’excellence, désireux de s’éclairer mutuellement, de s’entraider sur le chemin du perfectionnement et de l’engagement professionnels.

    Dans la foulée, François a fait rayonner notre profession jusqu’en Europe, ce qui témoigne bien de la puissance de son enseignement. Et ce qui montre aussi que la France, sans le Québec… ce ne serait pas tout à fait la France.

    Mais venons-en maintenant au livre…

    Ma langue française – La Partie Un

    Car derrière ce bref panégyrique… qui est au juste François Lavallée? Par quelle foi est-il habité? Une bonne partie de la réponse réside dans cet ouvrage qui nous réunit aujourd’hui, Ma langue française.

    J’ai lu le manuscrit il y a un an, alors qu’il était encore en chantier; je n’ai pas encore lu la version finale. Mais dès ce moment j’ai été emballé. Voici quelques commentaires personnels qui ne révèlent que partiellement le contenu de ce texte de plus de six cents pages, mais qui contribueront, je l’espère, à vous révéler l’esprit qui l’anime.

    Dès les premières pages, on sent que François s’adresse à nous, le lecteur, qu’il nous parle. C’est une des raisons qui rendent la lecture vivante, stimulante. François invite implicitement le lecteur à réfléchir avec lui, à s’interroger sur sa propre langue française.

    François a cette particularité d’avoir éprouvé très tôt dans sa vie une fascination pour la langue; d’abord les lettres de l’alphabet, puis les mots. Et c’est sur ce témoignage fondateur que s’ouvre le livre. François est depuis toujours « habité » par les mots, par la langue; et dans ce livre, il nous ouvre toutes grandes les portes de son univers.

    Dans cette première partie du livre, François éclaire pour nous la vie secrète des mots du français, depuis le creuset originel du latin, jusque dans leurs multiples complications orthographiques issues d’improbables distillations pluriséculaires.

    En guise d’illustration, il nous fait visiter une galerie de mots qu’il affectionne particulièrement. Et c’est l’occasion d’une découverte. En biologie, on apprend que la cellule est l’élément de base qui constitue les tissus, les organes; mais on apprend aussi que la cellule est une entité très complexe, une véritable ville qui grouille d’activité. De même, François nous fait voir que les mots, modules de base de la pensée, sont aussi des êtres complexes qui ont chacun sa personnalité, son charisme, sa résonance en nous.

    Ma langue française – La Partie Deux

    Dans la deuxième partie du livre, François nous propose une réflexion sur la norme du français : faut-il la craindre, l’admirer, ou la dénoncer? faut-il s’y plier, ou s’en affranchir? Ou pourquoi pas, consentir à l’aimer pour ce qu’elle est? François prend du recul et explore la zone grise entre le bon usage et divers types de « fautes », entre les contraintes de l’usage public de la langue et les libertés de son usage personnel. Au fil de multiples exemples, il réfléchit sur le bien-fondé de la qualité linguistique, mais aussi sur les possibilités de transgresser les règles.

    Quand on considère la formation de base du traducteur, cette formation est nourrie de certitudes, de prescriptions, dans un cadre foncièrement disciplinaire. Mais au-delà? Au fil des ans, plus le traducteur approfondit le sujet de la langue, plus il en vient à constater sa richesse foisonnante, sa complexité, ses ambiguïtés : la certitude recule, le doute trouve sa place; c’est l’étape de la maturité. Dans son exposé, François nous accompagne magnifiquement dans cette exploration; on remarquera d’ailleurs l’abondance des points d’interrogation dans la table des matières. On pourrait résumer ainsi : « Je doute, donc je pense. »

    Ma langue française – La Partie Trois

    Dans la troisième partie du livre, le maître mot est l’idiomaticité. La langue française est mise en interaction avec sa bête noire au Canada : la langue anglaise, dans la mesure où celle-ci agit comme un filtre ayant pour effet de dégarnir les ressources du français, de masquer son génie rédactionnel. François s’emploie à retirer ce filtre, à dévoiler ce que le français comporte de dynamisme, de richesse, de beauté intrinsèque… Puis il met en branle un processus de reconquête. Il nous montre comment un texte exprimé en anglais peut connaître une deuxième naissance sous l’impulsion du génie propre au français.

    Cette quête d’idiomaticité inspire à François une phrase-choc : « La langue dicte le propos. » C’est-à-dire que la langue dans laquelle on exprime un message oriente les moyens utilisés et infléchit le résultat ultime; en somme, elle laisse son empreinte sur le texte. C’est d’ailleurs pourquoi le lecteur exposé à des traductions sans génie en vient à intérioriser l’esprit même de la langue de départ. Bienvenue dans le monde de l’anglicisme stylistique.

    Ma langue française – La Partie Quatre

    La dernière partie du livre soulève la question de l’évolution de la langue : naturelle, ou volontariste? François décrit d’abord la tendance récente à vouloir rendre le français « plus simple » en élaguant son vocabulaire et en bridant sa syntaxe. Il nous livre aussi une réflexion critique sur les récentes rectifications orthographiques et grammaticales. C’est ici qu’on voit le mieux que pour François, les difficultés de la langue française sont une occasion d’élever l’esprit, un parcours d’hébertisme en quelque sorte.

    François aborde enfin une question délicate entre toutes, celle de la rédaction inclusive. Je me souviens avoir éprouvé une pointe d’appréhension en entamant la lecture de ce dernier chapitre, intitulé Une langue qui exclut?, avec là encore ce fameux point d’interrogation.

    Or sur ce sujet clivant, sinon polémique, François se livre à une argumentation patiente, sans crispation, très bien étayée, manifestement le fruit d’un long mûrissement, et nourrie d’une pratique bien concrète. Cette réflexion débouche sur un plaidoyer en faveur du masculin comme forme neutre, et se conclut sur une autre phrase-choc : « Le masculin aime tout le monde! ».

    Cette conclusion ne sera pas au goût de tous, assurément. Mais après la lecture des quinze chapitres précédents, le lecteur a pu apprécier la grande sensibilité de l’auteur, sa bienveillance, son discernement, sa profondeur de vues, en un mot : sa sagesse. Et c’est ainsi que j’ai terminé la lecture de ce dernier chapitre avec une sensation d’apaisement. Pour moi, ce chapitre présente un argumentaire d’une qualité remarquable, un apport essentiel au débat de société sur ce sujet.

    Et maintenant, pour commencer à conclure…

    Un sentiment de réconciliation

    Ce qui m’est apparu au fil de ce vaste retour aux sources, c’est qu’au-delà des questionnements, divergences de vues et autres tiraillements linguistiques amplement décrits, il se dégage un sentiment de réconciliation. La langue réside au cœur même de l’humain; et cette langue française, notre langue, fondamentalement… on l’aime.

    François nous amène à visiter, voire à revisiter, la langue française et notre rapport à celle-ci. On se rend compte qu’au fil des chapitres on a soi-même tenté confusément de répondre à la question : « Et moi, MA langue française? »

    Une lecture, en somme, qui devrait être obligatoire pour tous les étudiants en traduction. Après une tête bien pleine… une tête bien faite, selon les mots de Montaigne.

    On ne ressort pas de cette lecture tout à fait le même. On en ressort, si j’ose dire, plus civilisé. Et en cette époque un peu déboussolée, c’est un cadeau de plus en plus rare…

    En 2020, comme vous le savez, François a été reçu membre d’honneur de l’OTTIAQ. À cette occasion il a prononcé un admirable discours, que j’ai relu à quelques reprises par la suite; et je vais m’offrir le plaisir de vous en lire à haute voix un extrait :

    Le discours sur la langue évolue aussi sur la question de l’orthographe et de la grammaire. Là où, pendant des générations, il était naturel de considérer que l’apprentissage de l’orthographe, de la grammaire et de la syntaxe étaient des leviers privilégiés pour apprendre à penser, à raisonner, à analyser et à synthétiser, on en vient de plus en plus à considérer ces dimensions de la langue comme de simples trouble-fêtes entravant la liberté, l’individualité et la spontanéité. Le fait est que la langue, malgré tout l’édifice de ses règles érigé au fil des générations, n’a jamais été une entrave à la spontanéité, pas plus que l’harmonie en musique ou les mathématiques en architecture. De tous temps, dans tous les secteurs, des locuteurs – à l’écrit ou à l’oral – ont fait évoluer la langue, se la sont appropriée, se sont permis des écarts et des libertés, que ce soit pour nommer des réalités nouvelles, pour changer notre regard sur la réalité, ou simplement pour s’amuser avec la langue, en tester les contours, voire carrément jouer les iconoclastes.

    Que la langue évolue, c’est une évidence, et même une nécessité. Que chacun ait son idiolecte, avec ses qualités et ses aspérités, c’est aussi naturel, et c’est cette diversité qui en fait une richesse collective. Mais ce qu’il y a de beau dans la langue, c’est justement qu’elle n’est pas individuelle. La langue est un héritage collectif. Personne n’a inventé la langue qu’il parle. Nous l’avons tous apprise de nos parents, qui, eux, en avaient aussi hérité des générations précédentes, avec d’inéluctables transformations.

    Et le français a cette particularité d’avoir été aimé, porté aux nues, travaillé, étudié, décortiqué, perfectionné, ciselé, développé par des esprits qui nous dépassent et qui nous l’ont ensuite transmise. Rabelais, Racine, Voltaire, Hugo, Saint-Exupéry, pour n’en nommer qu’un par siècle, nous ont appris à penser, à s’émouvoir, à rire en développant la langue. Prétendre aujourd’hui que cette langue perfectionnée n’est qu’un instrument de domination, c’est porter un jugement qui passe à côté des motivations profondes de ceux qui l’ont façonnée dans le but de nous léguer un instrument de plaisir esthétique et de croissance, c’est-à-dire un instrument d’humanité au sens le plus riche et le plus noble du terme.

    Pour moi, ce texte que j’ai pris plaisir à vous réciter… c’est du niveau d’un discours d’entrée à l’Académie française. En fait, quand on y pense… après Dany Laferrière, pourquoi pas François Lavallée? Je dirais même que le niveau moyen des membres de cette auguste institution s’en trouverait rehaussé.

    L’extrait que je viens de vous lire résume toute la démarche d’un ouvrage qui, en 2020, n’était même pas ébauché.

    Devant cet immense témoignage de François Lavallée, qui déploie sur plus de six cents pages cette vision si englobante, j’ai ressenti la joie d’un véritable aboutissement; de l’arrivée à bon port après une très longue traversée, au terme d’un parcours commencé à l’âge préscolaire, poursuivi inlassablement pendant des décennies, et terminé à l’âge de la retraite, fruit d’une passion et d’une persévérance exceptionnelles. Une somme d’expériences, de réflexions, de découvertes, d’émotions accumulées tout au long de ce parcours, et qui nous est transmise aujourd’hui…

    Bravo François, et surtout… merci!

    Photo Hélène Gauthier

    On peut suivre les actualités liées au livre en s’abonnant à la page Facebook correspondante.


  • François Lavallée publie une somme de 600 pages sur son rapport à la langue

    François Lavallée publie une somme de 600 pages sur son rapport à la langue

    Le fondateur de Magistrad, François Lavallée, est tout fébrile ces temps-ci : après deux ans de labeur, il publie un ouvrage de 600 pages faisant le tour de son rapport à la langue. Entrevue.

    Magistrad : À qui s’adresse ce livre exactement?

    François Lavallée : Ça fait 25 ans que je parle de langue aux traducteurs et aux apprentis traducteurs. Mais pendant tout ce temps, je mijotais l’idée d’un livre s’adressant à tout le monde, au grand public, sur les questions qui ressortent constamment autour de nous : les anglicismes, les notions de règles et d’erreur, les différences entre l’anglais et le français… Et je voulais aussi faire partager l’amour de la langue, car on entend de plus en plus souvent des propos dénigrants sur la langue française, et je ne crois pas que le dénigrement soit une bonne façon de se donner un bel avenir collectif!

    M. : Pourquoi ce titre bien particulier, Ma langue française?

    F. L. : Comme je disais, j’ai voulu aborder entre autres dans ce livre des questions qui ne font pas toujours l’unanimité… mais je déteste la polémique, et de toute façon, je suis tout sauf quelqu’un qui cherche à imposer ses vues. Ce titre m’est venu en tête il y a longtemps, pendant que je songeais à ce qui n’était alors qu’un projet lointain, pour me permettre d’exprimer un point de vue sans rien imposer à personne. Mon livre est un témoignage, pas une injonction.

    M. : Vous écrivez en quatrième de couverture : « De ce livre, j’aurais pu en faire quatre. » Que voulez-vous dire?

    F. L. : Le livre comporte 16 chapitres répartis en quatre grandes parties. Mon but premier, comme je l’ai dit, c’était d’aborder en tant que professionnel et amoureux de la langue des questions qu’on entend souvent autour de nous. Mais je tenais aussi à faire le récit de mon histoire d’amour avec la langue, une histoire bien particulière qui remonte à ma toute petite enfance… Avec le temps, je me suis rendu compte que j’aurais beaucoup de choses à dire aussi sur la traduction (évidemment!); et enfin, au cours des dix dernières années, j’ai dû admettre que, pour être complet, je n’avais pas le choix d’aborder des questions contemporaines comme la langue claire et simple, la réforme de l’orthographe ou l’écriture épicène.

    Pendant longtemps, tout cela était un peu pêle-mêle dans ma tête, mais à un moment donné, à partir de la carte heuristique que j’avais bâtie au fil des ans, les quatre sujets dont je viens de parler sont ressortis assez clairement, avec d’ailleurs des intitulés qui me sont venus assez spontanément et dont je suis assez content :

    1 – Une langue que j’aime
    2 – Une langue claire aux contours flous
    3 – Une langue traduite
    4 – Une langue à changer?

    Chacune de ces sections plutôt autonomes comporte entre 100 et 200 pages et aurait donc pu faire un petit livre. Mais pour moi, c’était essentiel que le lecteur soit témoin des origines et de la nature de ma passion avant de lire le reste. C’est seulement à la lumière de la partie 1 qu’on « a le droit » de lire les trois autres! C’est pour ça que, après mûre réflexion, j’ai opté pour cette formule. Je dois dire toutefois que je ne m’attendais pas à une brique de 600 pages!

    Ajoutons que j’avais une inspiration : le livre Coming to Our Senses de Jon Kabat-Zinn. Ce livre très épais (600 pages aussi, mais ce n’était pas mon but en soi) est une véritable aventure, car l’auteur y parle de son sujet de prédilection, la « pleine conscience », tous azimuts. J’ai été marqué par cette approche ambitieuse qui consiste à faire la somme de ce qu’on a à dire sur un sujet aussi vaste. Ce modèle m’a accompagné et inspiré tout au long de mon parcours.

    M. : Des livres sur la langue, il en sort tous les ans. En quoi le vôtre se démarque-t-il?

    F. L. : D’abord parce que c’est un livre-témoignage qui porte une voix très personnelle. Mais aussi, je crois que ma troisième partie, celle qui traite de traduction, n’a pas d’équivalent dans les ouvrages en librairie. J’ai lu bien des écrits de traducteurs dans ma vie, mais ce sont soit des ouvrages qui s’adressent à d’autres traducteurs, soit des ouvrages qui parlent de traduction littéraire. Je ne connais pas de livre qui explique au grand public, du point de vue du traducteur de carrière, quelles sont les implications de vivre dans un pays où plus de la moitié des communications sont des traductions, ni quelles sont les difficultés que doivent affronter les traducteurs qui leur livrent ces mots toujours très humblement. Je ne crois pas que les Québécois soient conscients de la différence entre la langue traduite et la langue authentique, donc du fait qu’on a beau « créer du bilinguisme », les langues ne sont pas sur un pied d’égalité pour autant. D’où l’importance d’avoir des institutions, des entreprises et des industries qui fonctionnent en français, et non pas seulement un français de façade. En outre, je crois que mes consœurs et confrères seront bien heureux de pouvoir offrir en cadeau à leur entourage un livre qui expose enfin toute la complexité de leur travail!

    M. : En quoi espérez-vous que ce livre fasse grandir ses lecteurs ou modifie leur regard sur la langue?

    F. L. : La langue, c’est indispensable de l’aimer, parce qu’on vit avec tous les jours. Et aussi parce que c’est grâce à elle qu’on peut s’exprimer, et qu’on a accès à ce que pense l’Autre. On entend trop souvent dire que le français est difficile, capricieux… J’ai trouvé une façon assez originale, je crois, de remettre en question cette perspective dans le livre, mais plutôt que de dénigrer les dénigreurs, je souhaite d’abord faire partager l’amour de la langue. Et le meilleur moyen, c’est par une passion que j’espère contagieuse, et aussi par un discours qui en fait voir toute la richesse. Car on a le choix : soit on peste parce que le mot doigt comporte deux lettres non prononcées, soit on s’émerveille devant le pouvoir de ces deux petites lettres qui nous relient à elles seules à une civilisation vieille de 2000 ans… tout en faisant, dans le présent, un pont avec l’expression empreinte digitale. La langue, c’est le lien : le lien avec le passé (donc le futur), et le lien avec les autres. Ne coupons pas nos liens.

    M. : Où aura lieu le lancement?

    F. L. : Il y aura quatre lancements au Québec et une conférence à Paris. Voici les dates :

    • 28 septembre (Québec)
    • 29 septembre (Sherbrooke)
    • 30 septembre (Gatineau)
    • 1er octobre (Montréal)
    • 21 novembre (Paris)

    Pour les détails, on les trouvera ici. Venez nombreux!

    M. : Où peut-on lire des extraits du livre, pour s’en faire une idée?

    F. L. : Plusieurs extraits ont été publiés sur la page Facebook du livre.

  • Quatre lancements, quatre rendez-vous!

    Quatre lancements, quatre rendez-vous!

    C’est durant la semaine du 28 septembre qu’auront lieu les quatre lancements québécois de Ma langue française, le nouveau livre de François Lavallée qui témoigne de son amour pour la langue et fait la somme de ses réflexions sur ce sujet.

    Nous vous invitons à signaler votre présence au moyen des événements Facebook ci-dessous, mais vous pouvez aussi vous présenter sans vous annoncer. Ce sera un événement festif pour tous les amoureux des mots!

    Vous pourrez à cette occasion vous procurer l’ouvrage en primeur au prix de lancement de 35 $ taxe incluse… sans frais de livraison! (L’ouvrage ne sera pas disponible en librairie, on pourra seulement le commander en ligne.)

    Curieux? Vous pouvez déjà prendre connaissance de la table des matières et lire des extraits sur la page Facebook du livre.

    P.S. : Une conférence est aussi prévue à Paris le 21 novembre… Restez à l’affût!

  • Mon premier traduel

    Mon premier traduel

    C’était quelque part en Estrie, en 2012. Après Translate in the Catskills, qui avait eu lieu dans l’État de New York une première fois en 2009 et avait été repris en 2011, on traversait la frontière canado-américaine pour la troisième édition de ce qui allait s’appeler en français On traduit à…

    À l’époque existait, dans le monde de la traduction, une activité relativement nouvelle qui s’appelait translation slam. Il s’agissait de faire traduire le même texte par deux traducteurs qui ne se consultent pas, puis de dévoiler le résultat en parallèle devant un parterre de professionnels qui commentent et posent des questions. Pour l’Estrie, on avait décidé de tenir cette activité aussi en français. Grant Hamilton m’avait demandé de trouver un nom. À l’époque, j’hésitais encore entre deux possibilités. L’activité fut donc annoncée sous le titre : « Traduel ou traduo? » (L’ambivalence subsistera à Québec en 2013, et finalement, on tranchera en faveur de traduel dans les Laurentides en 2014.)

    Vous dire ma nervosité. Montrer ma traduction à une centaine de traducteurs professionnels, sans filet! Et en plus, ce texte allait être comparé à celui de Dominique Jonkers, peut-être le meilleur traducteur que j’aie rencontré dans ma vie!

    Déjà en entrant dans la salle, pendant les préparatifs matériels, Chris Durban nous apostrophe : « J’ai bien hâte de voir ce que vous avez fait avec storytelling…! » Hein? Quoi? C’est quoi, le problème, avec storytelling? me dis-je dans mon for intérieur tout en affichant un sourire béat et détendu. J’avais parlé d’histoires, de récit, enfin, pour moi cela ne posait pas de problème. Mais j’apprenais qu’en France, on tenait à traiter cela comme un concept à part, en conservant l’emprunt storytelling.

    L’échange s’est bien passé, mais la traduction de Dominique, au-delà de storytelling, m’avait ébloui. Bon : on ne déclare pas officiellement de « gagnant » dans un traduel. Heureusement.

    À Québec, donc, en 2013, nouveau traduel. Nouvel émerveillement devant la prose de Dominique. Après la séance, mon ami Alain Otis vient me voir et me dit : « Ça me surprend de toi que tu sois resté collé au texte à ce point. »

    Je n’avais pas collé au texte tant que ça. J’avais fait ce que font 95 % des traducteurs au Canada. Mais Dominique, en comparaison, c’était autre chose. La liberté, le style… et la clarté qui en ressortait! Son exemple et le commentaire d’Alain m’ont donné la motivation qu’il me fallait pour avancer. L’année suivante, pour On traduit dans les Laurentides, j’applique la technique de la feuille retournée, et on s’envole ensemble!

    La technique de quoi?

    Tout cela pour dire à quel point j’ai appris avec les séminaires On traduit à. Même si, oui, je me suis penché sur la question de l’idiomaticité bien avant 2009, il y a littéralement eu un avant et un après. Dominique est certainement un maître pour moi, mais tous les autres formateurs m’ont infiniment apporté, aussi bien du côté anglophone que du côté francophone. On traduit à, c’est le festival du talent et de la passion. On en ressort motivé comme jamais… et surtout, autorisé à faire mieux et autrement!

    La technique de la feuille retournée, je ne l’ai pas inventée, mais j’ai commencé à la pratiquer pour les traduels, aussi bien dans les séminaires On traduit à qu’à d’autres occasions. Puis, je l’ai peaufinée au quotidien dans mon travail de traducteur, de réviseur et de formateur chez Edgar, où j’ai été vice-président à la qualité jusqu’en 2023. Jusqu’à l’appliquer presque systématiquement. C’est notamment ce que j’ai fait pour les 30 000 mots du livre AI Resilient de Joachim Lépine, que j’ai traduit récemment.

    Et l’IA, dans tout ça?

    Comme la photo a changé à jamais la peinture, l’intelligence artificielle changera la traduction. Traduire un texte sans le penser est une chose qu’on a pu faire trop longtemps, et qu’on a faite trop souvent, avant l’IA. Maintenant que l’IA peut le faire « aussi bien » que nous, nous devons nous dépasser. L’IA nous aiguillonne comme Dominique et Alain m’ont aiguillonné, pour faire mieux, pour redécouvrir le sens, la profondeur, bref l’humain en nous, l’humain dans nos textes, l’humain dans nos traductions.

    Une bonne traduction passe, j’en suis aujourd’hui persuadé, par l’approche rédactionnelle. C’est aussi la conviction de tous les bons traducteurs, au premier chef Chris Durban, fondatrice des séminaires Translate in/On traduit à, séminaires qui ont toujours porté sur cette approche. La technique de la feuille retournée est la plus efficace et la plus fascinante, à mon sens, pour toucher du doigt cette mystérieuse approche. Ce sera bien sûr l’objet de ma principale intervention à On traduit à Dublin.

    Si l’approche rédactionnelle a toujours été au cœur des séminaires On traduit à, elle est aujourd’hui plus essentielle que jamais. Demain, les traducteurs qui emploieront cette approche ne seront pas juste les meilleurs : ce seront les seuls.

    Du 8 au 10 juillet, à Dublin, nous redécouvrirons la traduction à l’ère de l’IA. Et moi, je retrouverai mon vieux compagnon Dominique Jonkers pour un nouveau duel complice et formateur!

    N.D.L.R. : Comme il n’y a pas de photo du premier traduel de 2012, la photo de l’article montre plutôt Dominique Jonkers et François Lavallée lors d’un traduel plus récent, à Paris Cité, en 2024.


  • Traduire des textes anciens : quid de la langue claire et simple?

    Traduire des textes anciens : quid de la langue claire et simple?

    Quand je lis des philosophes antiques traduits en français, je suis toujours frappé par la lourdeur des formulations. On a tendance à croire que c’est normal, parce que c’est de la philosophie, et parce que c’est antique. Or le traducteur que je suis a un point de vue différent.

    Traduire des textes anciens. Je reconnais d’emblée les écueils et les enjeux qui se cachent derrière ce genre d’exercice. N’empêche : un texte n’est-il pas fait pour être compris? Dans un de mes cours de Magistrad, je prends mes distances face à certains excès du courant actuel de la « langue claire et simple ». Mais il ne s’ensuit pas que je sois contre la clarté…

    N’ayant que des rudiments de latin et ne connaissant pas le grec, je suis plus ou moins bien placé pour juger. Mais cela fait 40 ans que je traduis et que je révise. J’ai donc tout de même un point de vue qui s’appuie sur quelque chose. Or quand je vois un texte ancien traduit, presque immanquablement, je me fais la réflexion suivante, qui m’a guidé tout au long de ma carrière : « Il me semble qu’on pourrait faire mieux. » Influence indue des mentalités contemporaines, arrogante inculture ou simple vérité?

    Quand le traducteur fait des spaghettis

    Qu’est-ce qui pousse ces traducteurs à trahir à ce point l’idiomaticité, la simplicité et la clarté? Plusieurs facteurs combinés, vraisemblablement. D’abord, peut-être que les anciens, eux-mêmes, s’exprimaient de manière alambiquée. Ce n’est pourtant pas ce que disent ceux qui chantent les qualités des langues latine et grecque. Quoi qu’il en soit, comme traducteur, je sais à quel point, si on n’y prend pas garde, tout ce qui est un peu contorsionné dans la langue de départ peut rapidement devenir un vrai spaghetti dans la langue d’arrivée. Le problème du gonflage des formulations se pose d’ailleurs même si le texte de départ est impeccable.

    D’aucuns estiment peut-être, par ailleurs, que le texte gagne en noblesse lorsque la langue n’est pas tout à fait naturelle. C’est un travers qu’on trouve couramment chez les philosophes, les juristes et les spécialistes des sciences sociales, pour ne nommer que ceux-là.

    Mais je soupçonne que la principale raison, c’est, comme toujours, la peur de trahir. On oublie le mot si juste de Jacques Delille, qui s’était d’ailleurs attaqué à Virgile en son temps (XVIIIe siècle) : « J’ai toujours remarqué qu’une extrême fidélité, en fait de traduction, était une extrême infidélité. »

    Pour ma part, on le sait, je suis obsédé par l’idiomaticité depuis que je sais faire des bulles avec ma bouche, ou peu s’en faut. Cette préoccupation colore certainement ma vision de tout ce que je lis, et l’audace (relative) dont je fais preuve de plus en plus dans ma pratique.

    Les mains dans le cambouis

    Certaines circonstances ont voulu qu’on me mette sous le nez, il y a un certain temps, un extrait de La Cité de Dieu de saint Augustin (365-430). Je le répète : je ne connais pas le latin, aussi me sente-je très présomptueux de reprendre ainsi le traducteur, certainement bien plus érudit que moi, aussi bien en latin qu’en pensée augustinienne. Mais à la lecture d’un texte qu’il faut bien qualifier de laborieux, le réviseur passionné en moi a fini par l’emporter sur le lecteur perplexe.

    Et je me suis posé cette question toute simple : « Si on me remettait cette traduction dans le cadre de mon travail, en faisant fi du fait qu’il s’agit d’un auteur ancien et intouchable, qu’est-ce que je ferais avec? »

    J’ai adoré l’exercice, et le résultat me semble nous poser, à nous traducteurs – littéraires ou non – bien des questions. J’ai donc pensé vous le soumettre.

    J’ai révisé ainsi le chapitre I du livre VIII, qui comptait 357 mots dans la traduction (316 en latin). Je ne vous cite que le début pour vous donner une idée de ce que ça donne, mais ceux qui veulent voir le texte complet pourront cliquer ici.

    Commençons donc par la traduction publiée, celle que j’avais sous les yeux :

    Il me faut maintenant plus d’effort et de contention d’esprit que ne m’en ont demandé jusqu’ici le développement et l’examen des questions précédentes. Il ne s’agit plus de la théologie fabuleuse ou civile, c’est-à-dire des théologies du théâtre ou de l’état, dont l’une proclame les crimes des dieux, l’autre leurs désirs encore plus criminels, désirs de démons et non de dieux. C’est la théologie naturelle qu’il me reste à discuter avec des esprits d’élite, avec des philosophes dont le nom même est une profession d’amour de la sagesse. Or, si la sagesse est Dieu, créateur de toutes choses, selon l’enseignement de l’autorité et de la vérité divine, le vrai philosophe est celui qui aime Dieu. Mais comme la réalité que ce nom exprime ne se trouve pas dans tout homme qui se glorifie de ce nom (quiconque en effet s’appelle ainsi n’est pas pour cela amoureux de la vraie sagesse) il faut entre tous choisir ceux avec qui la discussion soit plus convenable.

    La première phrase, déjà, ne mérite-t-elle pas quelques coups de ciseaux? Mais trêve de commentaires, voici ce que je soumets comme nouvelle version :

    Il me faut maintenant faire un effort plus grand que dans les livres précédents. En effet, je ne parlerai plus ici de théologie fabuleuse — soit celle du théâtre, qui exalte les crimes des dieux ‑ ni de théologie civile — soit celle de l’État, qui expose leurs désirs encore plus criminels, désirs qui relèvent d’ailleurs des démons et non des dieux. Non, je vais plutôt parler maintenant de théologie naturelle, et ce, en invoquant des esprits d’élite, des philosophes dont le nom même est synonyme d’amour et de sagesse. Or, si la Sagesse, c’est Dieu — créateur de l’univers, ce que l’on sait d’autorité divine ‑, le philosophe est celui qui aime Dieu. Mais il ne suffit pas de se dire philosophe pour être sage, aussi vais-je choisir mes interlocuteurs avec soin.

    À noter qu’il ne s’agissait pas de simplifier au sens où, par exemple, on voudrait rendre ce texte accessible à des adolescents ou à des profanes. Il s’agissait de bien comprendre le sens pour bien le rendre clairement et intégralement – ce à quoi nous nous employons tous, idéalement, en traduction.

    Avec cette proposition, je pose des questions plus que je n’apporte des réponses. Serait-il acceptable de traduire ainsi tout saint Augustin? Est-ce qu’on perdrait des nuances importantes? Est-ce qu’on pourrait m’accuser d’avoir « trahi le style » de saint Augustin? Mais concrètement, comme fait-on pour « respecter » ou « reproduire » le « style » d’un texte latin en français? Et quand il est question de philosophie, l’intelligibilité ne doit-elle pas primer? Ou alors, le texte est également inintelligible en latin, mais alors, je reviens à ma règle de conduite pour l’exercice : réviser comme je le fais au quotidien. Et qui d’entre nous ne clarifie pas un texte quand l’original est abscons? (Je n’ai pas dit que c’était le cas ici : je réponds seulement à l’hypothèse, attendu que je ne peux apprécier le latin.)

    D’ailleurs, constat troublant : le fait de ne pas connaître le latin était peut-être un avantage, en ce sens que j’ai pu faire une version résolument cibliste, sans me laisser hypnotiser par la langue de départ. Si le traducteur original n’a commis aucune erreur de sens et si j’ai bien compris son propos pour ma part, ça devrait le faire, comme on dit.

    De toute façon, traduire, on le sait — et c’est ici plus vrai que jamais —– c’est faire des choix, et souvent des choix cornéliens, voire impossibles. Je me permets tout de même de lancer la proposition — après tout, on est entre nous.

    Jusqu’où aller trop loin

    Pour ne rien vous cacher, une fois capté par l’élan, j’ai eu envie de faire ensuite une version québécoise :

    Bon, là faut je me concentre, plus que dans les livres précédents. Parce que là, j’vas pus parler des dieux qu’on voit au théâtre, pour qui un crime attend pas l’autre, ni des dieux de la ville, qui sont encore pire (pis qui sont en fait’ des démons). J’vas parler de théologie naturelle, pis pour ça, j’vas pas m’adresser à n’importe qui : ça me prend des bolés. J’vas prendre des philosophes, qui connaissent l’amour pis la sagesse en pas pour rire. Si la sagesse, c’est Dieu — Dieu qui a créé tout ce qui existe, on le sait parce que c’est lui-même qui le dit —, un philosophe, c’est quelqu’un qui aime Dieu. Mais là, c’est pas parce qu'on se dit philosophe qu'on est sage pour vrai! Faque j’vas quand même choisir à qui je parle.

    Cette version a d’ailleurs pris un tour inattendu à la dernière phrase du chapitre :

    En latin :

    Hos philosophos Platonicos appellatos a Platone doctore vocabulo derivato nullus, qui haec vel tenuiter audivit, ignorat.

    La traduction publiée :

    Ces philosophes sont les Platoniciens, appelés ainsi de Platon leur maître : ce que nul n’ignore pour peu qu’il ait entendu parler de philosophie.

    Ma révision en français standard :

    Je veux parler ici des platoniciens, soit les disciples de Platon, comme le sait quiconque a entendu parler un tant soit peu de philosophie.

    La version québécoise :

    Là, je parle des platoniciens, c'est-à-dire les disciples de Platon, comme vous le savez si vous avez fait votre cégep.

    On trouvera ici le chapitre complet en quatre colonnes : latin, traduction publiée, traduction révisée, version québécoise.

  • 🍷Vin et traduction : s’adapter à « la langue des jeunes », mais comment?

    🍷Vin et traduction : s’adapter à « la langue des jeunes », mais comment?

    Qui aurait cru que parler de cépages, de viticulture et de tonnellerie pouvait m’amener à réfléchir à la traduction?

    Au Canada, à part le cidre de pomme, on n’a pas de culture vinicole riche et variée (merci la météo).

    C’est en allant en France que j’ai compris à quel point le vin est important. Là-bas, la vigne fait partie du paysage, de l’histoire, du quotidien.

    Je me suis dit : tiens, c’est un bon sujet pour un épisode de podcast!

    Ce que j’ai retenu, c’est que la traduction doit s’adresser davantage aux jeunes. Pas en les infantilisant, pas en singeant leur langage, mais en reconnaissant qu’ils façonnent aujourd’hui les nouvelles tendances, et donc les discours qui les accompagnent.

    Le mouvement no-low (sans alcool ou faible en alcool) explose. Ça dit quelque chose sur notre époque : on veut le goût, l’expérience… sans forcément l’ivresse. Traduire ce concept, c’est traduire une nouvelle façon de consommer.

    Cela implique de parler la langue des jeunes, d’éviter les expressions démodées, de comprendre leurs références culturelles. La traduction vinicole devient alors un exercice d’adaptation, presque de sociologie linguistique.

    Mais attention : il ne s’agit pas de tomber dans la caricature.

    On ne va pas écrire : « Ce vin-là est taste, it’s giving raisin. »

    Personne ne veut lire ça. Pas même les jeunes.

    L’enjeu, c’est plutôt de trouver un ton qui respire la modernité sans forcer le trait. Un ton qui reconnaît que le vin n’est plus réservé aux connaisseurs.

  • Traduire des sites Web en 2026

    Traduire des sites Web en 2026

    Christine Fournier

    On est en 2012, je me dresse devant un groupe d’étudiants universitaires. Mon sujet? Une nouveauté au programme de traduction : la rédaction pour le Web. Pendant 45 heures, nous parlerons de référencement, d’ergonomie, d’architecture, d’accessibilité, de lisibilité, d’hypertexte, de genres numériques… Des notions qui allaient désormais faire partie du quotidien du rédacteur Web et qui allaient inévitablement faire leur entrée dans le monde de la traduction.

    Depuis, je m’efforce de former étudiants et collègues. De dire haut et fort qu’on ne peut pas traduire un texte destiné à la toile comme on traduit n’importe quel autre texte. Il faut d’abord connaître l’écriture Web, et surtout savoir reconnaître les choix rédactionnels que l’auteur a faits pour produire un contenu qui plaît aux internautes et qui sera repéré par les moteurs de recherche. Une traduction qui ne prend pas ça en compte risque d’effacer tous les efforts d’optimisation et ne sera pas à la hauteur du texte de départ.

    J’ai toujours perçu la traduction Web comme une expertise discrète, mais puissante.

    Je m’explique. Elle est discrète, car chaque petit choix appuyé sur un concept de référencement, d’architecture ou d’accessibilité, par exemple, est presque imperceptible dans le texte. L’œil non averti ne détectera jamais ces manipulations subtiles qui, pourtant, ont le pouvoir de rendre une traduction visible. Ce sont elles qui hissent les pages Web au sommet des résultats de recherche. Ce sont elles qui accrochent le lecteur et l’incitent à poursuivre sa visite du site et à y revenir. Ça, c’est de la puissance!

    Et je vais plus loin. Selon moi, la traduction pour le Web est l’une des activités qui est venues décristalliser notre rôle de traducteur. C’est une occasion de montrer à nos clients qu’on suit les tendances, qu’on possède des connaissances techniques hautement exploitables, qu’on ne fait pas que changer des mots d’une langue à une autre et qu’on est de précieux alliés dans leurs stratégies de communication et de marketing. Puissance au carré!

    Le doute s’installe…

    Mais voilà, en 2025, j’ai un peu perdu mes repères. L’IA a chamboulé tellement d’habitudes. Je ne parle pas juste de notre méthodologie de la traduction, de la fidélité de nos clients ou de la nature de nos mandats. Pensez aux pages de résultats de recherche qui nous crachent des réponses générées par l’IA (l’ère du zéro clic) ou encore à l’explosion de contenus écrits par des machines plutôt que par de vrais rédacteurs. Bref, pour être honnête, j’ai douté de la pertinence de mon expertise en traduction Web.

    J’aborde 2026 d’un nouvel œil, convaincue qu’il y a un avenir pour la traduction Web.

    Certains principes sont inébranlables. En fait, ils font en sorte que nos textes se démarquent. Je vous donne quelques exemples.

    D’abord, si on pense à nos lecteurs, il y a la rédaction∕traduction centrée sur l’utilisateur. Celles et ceux qui ont participé à mes formations se souviennent peut-être de ce principe qui vise à choisir des mots et des tournures qui créent un dialogue avec le destinataire. La machine n’arrive pas à tisser un tel lien.

    Les principes de lisibilité sont aussi là pour de bon. Avouons-le, les textes générés par l’IA sont redondants et loin de la richesse lexicale attendue d’un texte rédigé par un professionnel. Mentionnons aussi la structure, la diversité des phrases, le ton… Bref, tout ce qui rend un texte lisible et agréable et qu’un contenu machine n’arrive pas à offrir.

    Ensuite, quand on parle de Web, on doit nécessairement penser à la façon de trouver des contenus. Traduire pour le Web, c’est aussi s’occuper du référencement (SEO), c’est-à-dire de rendre les textes visibles sur les pages de résultats de moteurs de recherche. Ici, ça bouge vite. Sans nécessairement se transformer en référenceur professionnel, il faut suivre les tendances (le GEO, entre autres). Mais certains principes demeurent : richesse lexicale, zones chaudes et hypertexte, par exemple.

    Je décide aussi de surfer sur la vague du changement. Voici quelques exemples de ce que 2026 réserve à la traduction Web.

    Ces jours-ci, les moteurs de recherche et l’IA sont avides de contenus ultrastructurés. Ça ne peut pas nuire à la qualité de nos traductions. Amusons-nous donc avec les titres et les sous-titres.

    Il faudra aussi miser sur une approche multiplateforme. Quand ils cherchent des réponses, les internautes se contentent souvent de lire les aperçus générés par l’IA. Les sites Web ne sont plus la porte d’entrée principale vers les contenus. Pour riposter, vos clients voudront probablement créer d’autres « portes » en redoublant leurs efforts dans les médias sociaux ou sur leur chaîne YouTube, par exemple. Rappelez-leur que vous possédez l’expertise pour traduire des publications Instagram et faire du sous-titrage!

    Dans mes formations, j’insiste sur l’importance de bâtir une banque de mots-clés avant de commencer la traduction d’une page Web. Eh bien, bonne nouvelle, l’IA est particulièrement efficace pour accélérer cette tâche. Il existe aussi de plus en plus d’outils pour vous aider à bien choisir vos mots-clés.

    Conclusion

    Finalement, traduire des sites Web en 2026, c’est :

    • comprendre la nouvelle mécanique du monde numérique;
    • mettre à profit notre expertise de langagier pour créer et traduire des textes qui répondront aux besoins émergents des machines et des utilisateurs;
    • se fier aux bons fondements de la rédaction et aux principes Web qui ont fait leurs preuves pour agrémenter l’expérience utilisateur.
  • Traduction publicitaire : soyez la chèvre!

    Traduction publicitaire : soyez la chèvre!

    Christine Fournier

    J’ai récemment eu le plaisir de participer au balado Trad. Vous connaissez? Dans ses émissions, l’animatrice et traductrice Anabelle Pronovost rencontre des invités pour discuter, entre autres, d’idées reçues et de domaines spécialisés de la traduction.

    Voici donc un aperçu de notre entretien sur l’adaptation publicitaire, un domaine qui peut sembler intimidant, mais qui invite à plonger dans notre propre culture.

    Qu’est-ce que la traduction publicitaire?

    La traduction publicitaire est un exercice d’adaptation. À quelques exceptions près, la fidélité et l’exactitude du message, parfois même le sens, sont mis de côté au profit de l’effet créé. En publicité, l’objectif est de faire réagir, de faire passer les consommateurs à l’action ou au moins de marquer leur imaginaire. On va donc se distancer du texte source et travailler avec une approche très cibliste qui considère les valeurs, les croyances, les références culturelles, les expressions, le sentiment d’appartenance et les intérêts des destinataires.

    C’est un travail qui demande des connaissances de base en publicité, une grande créativité et une approche différente par rapport à la traduction de textes d’autres genres.

    Que doit-on faire avant de traduire une publicité?

    1. Avoir les connaissances de base en adaptation publicitaire. Connaître :
      • la nature du texte publicitaire (objectifs, notions de psychologie);
      • les caractéristiques d’un bon titre, d’un bon texte, d’un bon slogan;
      • les tendances : qu’est-ce qui fonctionne en publicité en 2026?
    2. Analyser la publicité
      • son objectif;
      • son destinataire source et son destinataire cible;
      • ses codes (type de texte, mots, images, mouvements, mise en page, couleurs, symboles, formes).

    À qui doit-on s’adresser?

    À la culture cible! Ensuite, il faut raffiner selon le mode de diffusion : télé, médias sociaux, bannière Web, panneau d’autoroute. À chaque support ses préférences et son public.

    Il est crucial de poser des questions au donneur d’ouvrage. Il faut découvrir à qui il veut s’adresser. Il faut avoir un portrait clair : âge, statut socioéconomique, intérêts, objectifs, besoins, situation géographique, profession, etc. Parfois, nos questions font réfléchir le client, d’autre fois, celui-ci nous fournira un portait détaillé : un dossier avec des statistiques issues du Web, des profils de personas, des études de marché, etc.

    Est-il possible de changer l’image?

    Dans un monde idéal, le traducteur intègre l’équipe de création d’une campagne multilingue, il participe au processus de création et agit comme conseiller expert de la langue cible. Il participe au choix des images.

    Mais, la plupart du temps, la publicité est déjà ficelée quand elle arrive sur notre bureau. Le traducteur arrive en aval et il est trop tard pour changer l’image, même si à première vue, elle ne semble pas rejoindre le public cible ou correspondre aux mots qui l’accompagneront.

    Il faut user de créativité! Heureusement, il existe des trucs pour nous faciliter la tâche.

    Quelles sont les erreurs les plus courantes en traduction publicitaire? Penses-tu que la traduction SOYEZ LA CHÈVRE qu’on a vue dans les rues de Montréal il y a quelques années comme traduction de BE THE GOAT, était intentionnelle?

    Vous ne serez pas surpris si je réponds que l’erreur la plus fréquente est le recours à la traduction machine ou à la traduction littérale, sans prendre en compte le contexte culturel.

    Dans une publicité de chaussures de randonnée, l’entreprise Columbia a traduit BE THE GOAT par SOYEZ LA CHÈVRE. Des bannières qui ornaient le magasin La Baie à Montréal affichaient ce slogan, avec l’image d’une chèvre et d’un randonneur. Ce n’est pas la première entreprise à produire ce genre de traduction.

    On voit que le slogan en anglais fonctionne, puisqu’il fait référence à l’acronyme Greatest Of All Time (même si Columbia s’en défend) – il invite à se surpasser et il fait référence à l’animal habile dans les sentiers montagneux.

    En français, on ne s’est pas assez distancié de la langue source. Non seulement on perd le sens de GOAT comme « meilleur de tous les temps », mais, en plein centre-ville de Montréal, on voit mal l’avantage d’être une chèvre. On sent une rupture.

    Que ce soit intentionnel ou non, il y aurait eu de belles possibilités pour joindre le public montréalais. On aurait pu parler d’atteindre des sommets, par exemple.

    Comment les différences culturelles peuvent-elles conduire à la création de slogans totalement différents dans plusieurs marchés?

    Certaines références ne résonnent tout simplement pas, comme dans le cas de GOAT avec chèvre. Parfois, c’est une question de valeurs, de contexte historique ou politique ou de perception de l’humour, par exemple. Ce qui fonctionne pour un ne fonctionne pas nécessairement pour l’autre. Le rôle du traducteur publicitaire est de se rapprocher le plus possible de la culture cible, c’est normal que les solutions de traduction soient différentes d’un public cible ou d’un marché à l’autre.

    Quelles sont les stratégies (jeux de mots, figures de style)?

    Sans nommer toutes les stratégies, je peux dire qu’il faut aller puiser dans les ressources de la langue cible. De plus, il faut rester au fait des bons coups publicitaires, des annonces coups de cœur, des slogans qui restent. Qu’est-ce qui pogne? Comment on dit ça chez nous? Qu’est-ce qui est idiomatique?

    Quelles ressources recommandes-tu?

    Il y a beaucoup de bons articles universitaires sur le sujet, selon vos intérêts précis, je vous conseille d’aller fouiller dans les bases de données. Quand on parle de théorie de l’adaptation publicitaire et de processus, j’aime beaucoup l’approche d’Hugo Vandal-Sirois, mais il y en a plein d’autres.

    Si vous aimez les trucs pratiques et les exemples, consultez les articles du Traducteur averti. François Lavallée y donne de précieux conseils sur la traduction des titres et des slogans.

    Finalement, je vous recommande d’explorer le monde publicitaire de votre culture cible. Au Québec, par exemple, il y a les sites Web, les blogues et les chaînes YouTube des grandes agences de communication. Ou encore, vous pouvez suivre des profs d’université qui enseignent dans le domaine, comme Claude Cossette ou Luc Dupont. C’est une façon simple et intéressante de se garder au fait des tendances en publicité.

  • Je suis Pékin

    Je suis Pékin

    Extrait d’un livre en cours de rédaction sur la langue française, à paraître en 2026. Pour voir d’autres extraits, on peut s’abonner à la page Facebook Ma langue française.


    […] Je viens de parler des fantômes qui font boo au lieu de bouh. En effet, oo est une façon d’écrire le son [u][1] en anglais, et non en français. En français, à la base, ce son s’écrit ou. En espagnol et dans bien d’autres langues, il s’écrit u. Le français se démarque à cet égard. Pourquoi? Parce que la lettre u est réservée en français au son [y], son qui n’existe tout simplement pas dans les autres langues latines (espagnol, portugais, italien, roumain), ni d’ailleurs en anglais!

    Cela peut paraître futile, mais c’est une autre illustration des manières subtiles dont l’anglais s’immisce dans l’univers francophone. Le français a une manière de faire les choses, l’anglais en a une autre, et c’est par ignorance ou négligence qu’on mélange les deux.

    Qu’est-ce que la translittération? En russe, par exemple…

    Ce qui nous mène à la fascinante question de la translittération. Qu’est-ce que la translittération? C’est la façon d’écrire dans notre alphabet les mots qui viennent de langues qui en utilisent un autre. Ce n’est pas de la traduction. Par exemple, si je vous montre le mot russe стол, je pourrais vous le traduire en disant que cela signifie « table », mais je pourrais aussi simplement le translittérer pour vous indiquer comment ça se prononce, ce qui donnerait stol.

    Maintenant, pour revenir à notre son [u] (ou), comment s’écrit-il en alphabet cyrillique, qui est l’alphabet russe? Réponse : y. C’est la deuxième lettre de Путин, le nom de Poutine. Et comment les anglophones écrivent-ils le nom du président russe? Putin, bien sûr, puisque chez eux le u se prononce ou. Quant au e final de Poutine en français, il n’est pas dans la graphie russe, qui se termine par le n (représenté par н, oui, je sais, c’est mêlant), mais on l’ajoute parce que c’est ainsi qu’on va s’assurer que le francophone prononcera -ine et non -in (autre son français qui n’existe ni en anglais ni dans les autres langues romanes).

    Vous me direz que porter le nom d’un mets composé de patates frites et de sauce brune, pour un chef russe, ce n’est pas ce qu’il y a de plus glorieux mais, comme on le constate quand on regarde ce qui se passerait si on gardait la graphie anglaise en français, cela aurait pu être pire.

    Et pourquoi donc ce « pire » aurait-il pu advenir? Parce qu’on voit souvent les translittérations anglaises se faufiler subrepticement dans le français, en raison sans doute de l’ignorance des gens qui écrivent. Par exemple, on voit parfois le nom du compositeur russe Chostakovitch écrit Shostakovich, ce qui est en fait la translittération anglaise : en français, le son [ʃ] s’écrit ch, alors que ces deux lettres se prononcent [tʃ] en anglais. C’est pourquoi les anglophones font commencer le nom de ce compositeur par sh, qui n’est, pour sa part, pas une combinaison de lettres native du français. De même, le ch de la fin en anglais se prononce [tʃ], ce qui s’écrit tout simplement et logiquement tch en français. On pourrait énumérer ainsi plusieurs lettres cyrilliques correspondant à des sons qui s’écrivent différemment selon qu’on est en anglais ou en français.

    Les journalistes tombent souvent dans le piège. André Racicot, spécialiste de ces questions, signale toutefois que les médias français semblent moins hypnotisés que les médias canadiens à cet égard :

    Cette question épineuse était de la sorcellerie aux yeux des médias, qui ont bien des chats à fouetter. Pourtant, une observation attentive de la presse française montre que les noms russes sont francisés. Par exemple Youri Loujkov, ancien maire de Moscou que les médias francophones canadiens écrivaient Yuri Luzhkov, dans l’indifférence générale. […] Il est […] bien difficile de demander à de courageux reporters comme Tamara Altéresco de se pencher sur la francisation d’Irpin, entre deux bombardements russes. Mais les chefs de pupitre, eux, pourraient le faire à sa place[2].

    Les Allemands, pour Vladimir, écrivent Wladimir, parce que chez eux, le w se prononce [v]. Il n’y a aucune raison pour nous de faire de même. Il n’y a aucune raison non plus de faire comme les anglophones.

    Qu’en est-il de l’arabe et de l’hébreu?

    Le même problème se pose pour les mots arabes et hébreux, dont l’original s’écrit aussi dans des systèmes d’écriture autres que le nôtre. Ainsi, on écrit Yom Kippour en français et Yom Kippur en anglais. Et on écrit Anouar en français et Anwar en anglais. On dit toujours que les noms propres ne se traduisent pas, mais dans ce cas-ci, il ne s’agit pas de traduction mais de translittération. Si on traduit de l’anglais un nom russe, arabe ou hébreu, il faut adapter la graphie au système d’écriture du français, d’autant plus que c’est ainsi qu’on aidera le lecteur à bien le prononcer. Ainsi, on voit souvent Rosh Hashanah en français, mais comme l’indique à point nommé Wikipédia, il s’agit de la graphie anglaise, et on devrait écrire en français Roch Hachana.

    Et il ne s’agit pas que des noms propres. Ce que les anglophones translittèrent hijab et jihad, il est normal qu’on l’écrive en français hidjab et djihad, car le j seul ne se prononce pas [dʒ] en français, contrairement à l’anglais. Pour certains mots, comme charia (angl. sharia), la graphie française est bien établie. Pour d’autres, moins.

    Encore une fois, il faut comprendre le contexte de tout cela : il ne s’agit pas de savoir comment translittérer l’arabe, il s’agit de ne pas laisser l’anglais s’immiscer entre l’arabe et le français. C’est d’autant plus difficile que l’anglais occupe une place hégémonique dans les choses internationales; mais au fond, ce n’est qu’une question d’information et de vigilance.

    Cette manie de tout prononcer à l’anglaise…

    J’en profite pour signaler la fâcheuse manie des Québécois (y compris dans les médias) de prononcer à l’anglaise tout nom étranger, ce qui trahit un esprit étriqué, comme si tout ce qui n’est pas français devait être anglais. Le regretté Alix Renaud faisait la même observation :

    Dans le cours d’expression orale dont j’ai la charge au Collège radio-télévision de Québec (C.R.T.Q.) depuis plus de dix ans, j’aborde à la mi-session la prononciation des mots étrangers (en particulier celle des noms propres). Je m’étais en effet aperçu, dès le début, que la plupart des élèves avaient tendance à prononcer à l’anglaise tout mot ou tout nom qu’ils ne connaissaient pas […][3].

    La chose a été mise au clair par le hockeyeur slovaque Peter Stastny lorsqu’il est arrivé à Québec en 1980 : son nom se prononce « Pétère » et non Peter à l’anglaise. En l’occurrence, les commentateurs sportifs se sont fait un point d’honneur d’obtempérer, mais beaucoup continuent encore aujourd’hui de prononcer des noms slaves ou scandinaves à l’anglaise.

    Quand la Russie se défrancise…

    Pour revenir au russe, la question s’est malheureusement compliquée il y a une trentaine d’années :

    Depuis que la Russie a adopté, au milieu des années 1990, la transcription des noms russes sur les passeports selon la phonétique anglaise en remplacement de la phonétique française (traditionnelle depuis l’époque tsariste), il est de coutume d’adopter dans les médias francophones cette forme anglaise (c’est généralement le cas des sportifs, par exemple : la joueuse de tennis Svetlana Kuznetsova au lieu de Svetlana Kouznetsova)[4].

    Cette décision des Russes me fait un pincement au cœur, car c’est un autre signe du déclin du français sur la scène internationale, un français qui avait pourtant occupé une place de choix dans ce pays depuis Pierre le Grand (1672-1725). Mais elle ne concerne que la transcription pour les passeports; on comprend les Russes de choisir l’anglais comme vecteur de communication internationale, et il serait un tantinet tatillon de leur demander de rajouter une translittération française à côté de la translittération anglaise sous le nom en cyrillique! Mais rien n’oblige par contre les journalistes ni quiconque d’autre à adopter un système phonologique étranger (anglais ou autre) dans leurs écrits en français. D’autant plus que, comme on le signale dans Wikipédia, la translittération anglaise « n’est pas sans provoquer des erreurs[5] » en français : par exemple, le nom du joueur de tennis Михаил Южный, dont le patronyme se prononce (et devrait s’écrire) Ioujny, est plutôt écrit à l’anglaise, soit Youzhny, ce qui amène les gens à le prononcer « Iouzny ».

    L’article d’André Racicot cité plus haut, qui date de 2013, soit bien après ce changement, atteste cela dit que bien des journalistes français demeurent fidèles au système phonologique français[6].

    Rien n’est simple dans ces questions. Par exemple, si un Russe immigre aux États-Unis, il devient un États-Unien portant officiellement le nom translittéré en anglais. Si on parle de lui en français, il sera logique de garder cette graphie anglaise puisque ce n’est plus de la translittération…

    Et pour la Chine?

    Pour le mandarin, la question se pose autrement : en effet, la République populaire de Chine a adopté officiellement en 1958 un système de translittération se voulant universel, le pinyin, sans tenir compte de la diversité de nos systèmes phonologiques à nous. L’ONU a emboîté le pas en 1979 et, contrairement à ce qui se passe avec le russe, l’arabe et l’hébreu, la pression est forte pour respecter la volonté des Chinois. C’est ce qui fait que Pékin s’appelle maintenant Beijing et que Lao Tseu se balade dorénavant sous le doux nom de Lao Zi.

    L’argument pour l’adoption d’un système universel est double : d’une part, il simplifierait les communications internationales par l’adoption d’une graphie unique, et d’autre part ce serait aux Chinois de décider comment leurs mots doivent être translittérés dans les langues étrangères. On est toutefois en droit d’opposer un regard critique à ces arguments. D’abord, l’universalisation de la graphie, je veux bien, mais de toute façon, j’ai beau écrire Beijing au lieu de Pékin, puisque j’écris en français, tous les mots autour sont en français et s’adressent à des francophones. C’est le principe même de l’existence de langues différentes dans le monde. Donc, pourquoi ne pas utiliser un mot français dans un texte français?

    Pour ce qui est de la volonté des Chinois, j’admets que je ne fais pas le poids pour m’opposer à l’Empire du Milieu, mais je lui soumets respectueusement que ma langue m’appartient. Personnellement, je trouve plus lisible et intelligible un mot comme Canton que son équivalent Guangzhou, et si jamais je veux apprendre le mandarin, je ferai l’effort nécessaire pour y arriver, mais pour le moment je m’exprime en français. En mandarin, la France s’appelle fǎ guó, l’Espagne xī bān yá, le Mexique mò xī gē, le Canada jiā ná dà et le Québec kuí běi kè[7]. Je n’en veux pas aux Chinois, je leur reconnais le droit d’adapter la prononciation des noms de noms pays à leur système linguistique… et phonatoire.

    Si encore, avec le pinyin, on se rapprochait de la prononciation de l’original… Mais on se heurte au même problème qu’avec les autres langues : de toute façon, on ne prononcera pas une même graphie de la même manière selon qu’on est francophone, anglophone ou hispanophone… donc on ne le prononcera sûrement pas à la chinoise! Le sinologue Jean François Billeter note d’ailleurs que « [l]e système pinyin […] est imprononçable pour un lecteur français qui ne l’a pas spécialement étudié »[8]. Et quand il dit « imprononçable », il faut savoir jusqu’à quel point! En pinyin, le q se prononce tch (ou ts’), le x se prononce quelque part entre le s et le ch, le zh se prononce j, le j se prononce ts, le z se prononce dz et le i se prononce eu… de telle sorte que mon Lao Zi d’il y a trois paragraphes ne se prononce pas, ô surprise, lao-zi mais lao-dzeu, comme le suggérait plus efficacement l’ancienne graphie. On peut supposer que le Tseu de Lao Tseu, plus dur que Dzeu, correspond à la prononciation de certaines régions, ou alors que la prononciation réelle se trouve entre les deux. De toute façon, la prononciation du mandarin est à des années-lumière de ce qu’on connaît et peut reproduire en français, avec notamment ses « tons », dont on n’a aucune idée dans notre sphère linguistique, alors l’idée de « respecter la prononciation chinoise » demeure totalement illusoire.

    Bref, je suis Pékin.


    [1] Nous revenons ici à l’alphabet phonétique international (API) dont nous avons parlé au chapitre 6. Clarifions les choses pour la bonne compréhension de la présente section : dans cet alphabet, le son ou s’écrit [u], le son u s’écrit [y], le son ch s’écrit [ʃ] et le son j s’écrit [ʒ].

    [2] André Racicot, « Translittération », sur le blogue Au cœur du français, 7 mai 2022, https://andreracicot.ca/translitteration/, consulté le 8 mai 2025.

    [3] Alix Renaud, Mots étrangers, mots français, éd. Varia, Montréal, 2006, p. 15. Italique dans le texte.

    [4] Wikipédia, Transcription du russe en français, consulté le 8 mai 2025.

    [5] Loc. cit.

    [6] André Racicot, op. cit.

    [7] Les trois premiers noms viennent du site 130 pays en chinois, https://chinoistips.com/pays-en-chinois/. Pour Québec, l’information m’a été donnée par l’IA Perplexity, qui n’a pu me fournir de sources mais m’a garanti que l’information était exacte…

    [8] Jean François Billeter, Quatre essais sur la traduction, éd. Allia, 2023, pp. 8-9.


  • Traduire autour du monde

    Traduire autour du monde

    Qui n’a pas rêvé de travailler à l’étranger ? Annik LaRoche Bradford, elle, a décidé de passer du rêve à la réalité. Grande voyageuse, la propriétaire d’Accent Communication est partie, en juin dernier, faire le « tour du monde » avec toute sa petite famille.

    Armée de son portable et de sa fidèle clientèle — qu’elle avait bien préparée — elle a loué sa maison à Blainville, vendu sa voiture et bouclé 6 mois de bagages pour elle, son mari, et ses 2 enfants avant de mettre le cap sur l’Europe, première étape d’un périple dont tout n’est pas encore décidé.

    Je lui ai rendu visite au mois d’août à Chepstow, dans le sud du Pays de Galles, et j’en ai profité pour lui poser les questions qui me trottaient dans la tête.


    Annik, qu’est-ce qui t’a motivée à faire le grand saut?

    Le voyage a pris racine dans ma tête et celle de mon mari Shane à l’été 2024, alors qu’on gardait la maison d’amis français à Phuket pour deux mois. C’était notre premier voyage de la sorte avec les enfants, et ça nous a fait grand bien de ralentir le rythme quelques semaines, de faire plus de choses ensemble qu’à l’habitude et de vivre une expérience enrichissante en famille. On s’est alors mis à rêver de le refaire à plus long terme. Nos enfants ont 7 et 6 ans, et on réalise à quel point le temps est précieux. Ils sont à l’âge d’être autonomes et curieux, mais pas encore tannés de suivre leurs parents…  On s’est dit que c’était maintenant ou jamais! Alors, on a pris l’année pour préparer le tout.

    Côté travail, ça se passe comment?

    Heureusement, ce n’est pas mon premier voyage du genre. On a voyagé un an et demi avant la naissance de notre fille; je connais donc bien la routine et mes outils sont bien rodés. Mes clients savent que je continue à travailler, même à distance. Ça ne m’a donc jamais causé de problème. C’est le décalage horaire qui me donne plus de fil à retordre. En Europe, ça va encore, mais lorsqu’on était en Thaïlande l’an dernier, j’ai dû faire des rencontres à 23 h, par exemple. Il arrive aussi que mon mari et mes enfants partent pour la journée et que je doive rester derrière pour travailler. Je rate des occasions, c’est certain, mais c’est le compromis à faire pour avoir le style de vie qu’on désire.

    Et la famille, ça va?

    La famille a vécu beaucoup de changements depuis juin dernier, alors on apprend à s’ajuster, mais à date, tout se passe bien. Mon mari Shane, qui a quitté son emploi pour le voyage, a pris sur lui beaucoup de nouvelles responsabilités, dont celle de faire l’école aux enfants. En gros, on a inversé les rôles traditionnels : je travaille et il s’occupe des enfants, des repas, etc. On fonctionne maintenant avec un seul salaire, alors on doit faire attention à nos finances, surtout au Royaume-Uni, où la valeur du dollar canadien est très faible. Pour baisser nos coûts au minimum, on a fait le choix de garder des maisons pour avoir accès à une cuisine, une laveuse et parfois même une voiture. Toute la famille doit donc apprendre à composer avec une nouvelle réalité et un nouvel horaire, mais le jeu en vaut la chandelle. On est ensemble tous les jours, on a le temps de voir nos enfants grandir, et on découvre de nouveaux coins de pays. C’était le but!

    Qu’as-tu à dire à ceux et celles qui voudraient faire comme toi?

    Faites-le (mais faites-le bien)! Il y a beaucoup de choses à prévoir, de questions à poser et de solutions à mettre en place avant de partir pour éviter les mauvaises surprises. Mais ça se fait de façon progressive, une étape à la fois. Tout finit par se placer.

    Il faut aussi accepter les sacrifices qui viennent avec un tel voyage – ce  n’est pas tout simple et ce n’est pas tout rose. Il faut être réaliste et savoir se discipliner. Je ne suis pas en vacances, je ne suis pas en voyage; je vis ma vie à l’étranger pendant un an, c’est différent. Certaines journées sont excitantes, d’autres sont plutôt « ordinaires ». Et ça me va comme ça. C’est pareil à la maison! On ne peut pas déployer la même énergie au quotidien que pendant un voyage de deux semaines. Mais, entre ces journées « ordinaires », on vit des expériences mémorables qui justifient les efforts. Je partage mon expérience avec plaisir avec toute personne qui aimerait se lancer dans l’aventure, en espérant que je puisse lui épargner des erreurs en cours de route.

    Merci Annik de nous faire voyager!

    Je dois avouer que je suis un peu jalouse… Mais je me dis qu’au moins, j’aurai la chance d’aller voir mon amie dans des pays que je n’ai pas encore visités! D’ici là, je continuerai de vous donner périodiquement des nouvelles d’Annik. Déjà, je peux vous annoncer qu’elle prépare une formation sur la traduction touristique pour Magistrad. Demeurez à l’affût pour tout savoir!