Le verbe « faire » : faut-il s’en défaire ou s’y faire?

Le verbe « faire » : faut-il s’en défaire ou s’y faire?

Pour plusieurs personnes le verbe faire est pauvre et banal, aussi teigneux et insignifiant que le pissenlit. Je voudrais me porter à sa défense.

Un matin de printemps, mon journal m’a parlé d’une personne qui effectuait sa prière du soir. Je me suis demandé pourquoi on n’avait pas plutôt écrit qu’elle faisait la fameuse prière. Pourquoi effectuer plutôt que faire?

Effectuer une action complexe et technique

Les verbes les plus souvent associés à la prière sont réciter, dire et faire. Pour choisir réciter, il faut savoir si la personne utilise des mots qu’elle a appris par cœur comme le Notre Père des chrétiens ou un poème de Nelligan qu’on récite par amour des beaux vers. Le verbe effectuer quant à lui, un élégant synonyme de faire dans certains contextes, désigne souvent une action complexe et technique. Dans ce sens, il est juste de dire qu’on effectue la mise à jour des systèmes informatiques de l’entreprise ou qu’on effectue d’importants travaux de voirie dans la ville. Par contre, je ne voudrais pas être le Dieu d’un technicien de la prière qui, fort de son expertise spécialisée et universitaire, effectue sa prière. Je ne voudrais pas non plus être l’amoureux d’une personne qui effectue l’amour. Dans la prière comme dans l’amour, il me semble qu’il faut plus de cœur que de technique. Mais chacun peut avoir son opinion là-dessus. Bref, s’il faut mentionner le moment de la prière et qu’on ne sait pas si cette prière est apprise, les deux cooccurrences les plus fréquentes sont dire ou faire sa prière du soir.

Faire la gueule n’est pas gueuler

Évidemment, dans d’autres contextes, on pourrait se contenter du verbe prier. Faire sa prière devient prier, comme faire l’amour devient s’aimer. Pour éviter le verbe faire, il y a souvent ce passage facile du nom au verbe. Mais faire la gueule ne peut pas devenir gueuler ni faire du bruit devenir bruiter. On ne bruite que dans un spectacle, une émission de télévision ou de radio. On ne peut donc pas toujours ramener à un seul verbe les expressions construites selon le schéma FAIRE + QUELQUE CHOSE.

18 faire dans Il est où le bonheur?

La chanson Il est où le bonheur de Christophe Maé contient dix-huit expressions avec le verbe faire, dont faire des enfants, faire semblant, faire au mieux. Si le verbe faire est à bannir absolument, il faut réécrire cette chanson. À moins qu’on n’y tolère ce qu’on ne saurait accepter dans un article de journal, parce que le verbe faire passe mieux à l’oral qu’à l’écrit. Je crois pour ma part que plusieurs expressions de la chanson pourraient être utilisées dans un journal ou tout autre texte sérieux. Le verbe faire n’est pas toujours une horreur.

Dans la chanson de Maé, il y a des expressions construites avec faire qui peuvent être remplacées par des verbes forts et expressifs comme on les aime. Faire semblant, c’est feindre; faire la cour, c’est courtiser; faire des enfants, c’est engendrer. Excellent. Mais ne nous arrive-t-il pas, quand nous écrivons sans vouloir sacrifier la qualité de la langue, d’écrire faire semblant plutôt que feindre? Faire des enfants plutôt qu’engendrer? Je ne crois pas que ce soit seulement pour utiliser un langage plus familier. Beaucoup d’expressions de la forme FAIRE + QUELQUE CHOSE ne sont pas du langage familier. Se pourrait-il qu’il y ait une légère nuance entre feindre et faire semblant, entre faire la cour et courtiser? Se pourrait-il que le contexte ou le goût nous imposent l’un plutôt que l’autre même si nous sommes des apôtres du verbe riche (décidément, cette histoire de prière m’a marqué plus que je ne le pensais, mon langage devient religieux). La langue française est riche de verbes puissants qui donnent une solide colonne vertébrale à une phrase et les textes forts puisent abondamment à ce trésor. Mais pourquoi cela nous empêcherait-il d’utiliser à bon escient ces locutions avec le verbe faire qui sont parlantes et parmi lesquelles Maé a puisé : faire au mieux, faire le clown, faire du bien, faire comme on peut, faire des folies?

Et si c’était dans notre nature de faire?

Et si on prenait les choses d’un point de vue anthropologique? Considérons la nature humaine et voyons si elle n’expliquerait pas en partie ce verbe faire qui pullule dans notre langue. Les humains fabriquent, créent, procréent, produisent, conçoivent, construisent. En un mot, ils font. C’est dans leur nature. Ils font des enfants, des maisons, des repas, des films. Et pour se reposer de tout ce labeur, ils font la sieste, comme Dieu le septième jour (bon, ça me reprend). Une bonne partie de cette activité humaine s’exprime, c’est logique, avec le verbe faire. Il suffit pour s’en convaincre de consulter l’entrée faire d’un dictionnaire en ligne (Usito, Robert ou Larousse, par exemple).

Avant de continuer, je vais être bon diable avec les personnes que le verbe faire indispose : ne lisez pas la suite. Le coup pourrait être dur.

Le comble : faire au carré

Même si l’humain est laborieux et ne craint pas le travail, il lui arrive de déléguer ou de s’en remettre à un autre et donc de faire faire. Ces rénovations dont tous les amis s’extasient, les propriétaires les ont fait faire. Ces mèches qui donnent leur éclat à vos cheveux, vous les avez fait faire chez le coiffeur. Les parents aussi sombrent dans cette horreur du faire au carré : ils font faire les devoirs aux enfants. Si on tient compte de la clarté de la langue, ne trouvez-vous pas que la locution faire faire dit précisément ce qu’elle veut dire? Ce n’est pas comme ce truc qui a fait long feu et dont on ne se souvient pas s’il a réussi ou pas. Sur le site du Robert Dico en ligne, accessible à tous, il y a plus de cent exemples de phrases utilisant la locution faire faire. Encore ici, quand un verbe unique et fort convient (déléguer, sous-traiter, engager, etc.), on peut se passer de faire faire. Mais je ne crois pas qu’on y arrive tout le temps.

Comme les nombreux verbes faire de ce texte ont pu écorcher la sensibilité linguistique de quelques personnes, je terminerai par un peu de beauté. Je veux souligner l’initiative d’un temple de l’esthétique, le Musée national des beaux-arts du Québec, qui m’informe souvent de ses activités. Son dernier courriel m’est parvenu pendant que je rédigeais ce texte. Il avait pour objet : Faire œuvre (d’art) utile.

4 réflexions au sujet de « Le verbe « faire » : faut-il s’en défaire ou s’y faire? »

  1. ❤️ Merci pour cette brillante mise au point!
    La prochaine chronique pourrait être consacrée au verbe avoir, souvent trop prosaïque ou pas assez érudit pour ceux qui lui préfèrent systématiquement posséder ou détenir. 😉

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  2. Bonjour,
    Il me semble qu’il y a une faute dans ce texte : « À moins qu’on N’y tolère ce qu’on ne saurait accepter dans un article de journal, parce que le verbe faire passe mieux à l’oral qu’à l’écrit. » La négation n’a pas sa place : à l’oral, on fait la liaison avec le pronom « on » qui précède « y », ce qui n’a rien à voir avec une négation 😉

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