Je suivais récemment une formation sur la postédition (aussi poétiquement appelée « révision de contenu machine »), donnée par deux spécialistes en Europe.
Cette formation très éclairante m’a brutalement ouvert les yeux sur les écueils de cette pratique dans un contexte linguistique minoritaire comme celui des francophones en Amérique.
Je m’explique…
La machine n’aime pas la créativité linguistique
Pour être efficaces, les outils de traduction automatique ont besoin qu’on les alimente de textes rédigés de manière claire et simple, pour ne pas dire simpliste. En effet, pour que le processus soit optimal, on doit d’abord préparer les textes (étape dite de préédition), notamment pour simplifier et raccourcir les phrases en langue source.
Qui plus est, pour entraîner l’outil et le rendre de plus en plus performant, on recommande de conserver cette même simplicité en langue cible. C’est logique, puisque l’idéal, d’un point de vue machine, c’est d’en arriver éventuellement à des correspondances figées, ce qui est totalement contraire à la créativité inhérente au langage humain.
Un texte compréhensible n’est pas nécessairement efficace
Dans un contexte où la traduction sert plutôt à une compréhension interlinguistique, comme en Europe, ça peut sans doute fonctionner.
Mais dans un contexte comme celui du Canada, où une grande partie du contenu, gouvernemental ou autre, est produite en anglais puis traduite vers le français à l’intention de la « minorité linguistique » francophone, on se retrouve inévitablement avec une baisse de la qualité, ou du moins un appauvrissement du lexique et des modes d’expression propres au génie de la langue cible.
Déjà que la traduction humaine à grand volume (et souvent à grande vitesse), qui représente une part non négligeable du marché, ne produit généralement pas des textes d’une grande qualité rédactionnelle ni d’une grande efficacité communicationnelle… Pourquoi? Parce que devant la pression de traduire toujours plus et toujours plus vite, il devient extrêmement difficile, voire subversif, de vouloir bien faire les choses, à savoir produire un texte limpide, précis, idiomatique et agréable à lire, assimilable à une bonne rédaction en langue cible. On peut imaginer que le recours accru à la postédition, qui promet d’accélérer encore le processus, n’améliorera pas la situation.
Le traduidu comme modèle rédactionnel
Or on le sait, la maîtrise des subtilités de la langue écrite se cultive par osmose : c’est à partir de ce qu’on lit qu’on peaufine son style. Au vu de la consommation massive de traduction de qualité douteuse par les francophones du Canada, on peut craindre que cette accélération des processus de traduction conduise à un réel appauvrissement du français d’ici (et là, je ne parle pas de la langue employée par les jeunes, qui a toujours écorché la norme, mais ça, c’est un tout autre débat ;-).
Avant de me faire lancer des tomates, j’aimerais préciser que je n’ai rien contre les outils informatisés d’aide à la traduction, y compris la traduction automatique, neuronale ou non. Ce sont des outils intéressants et puissants, mais qui doivent demeurer au service des langagières et langagiers, et non les enchaîner!

La traduction neuronale offre des propositions surprenantes et peut même de temps en temps aider à retravailler les phrases. Ce sont souvent des outils de traduction assistée implantés dans les entreprises de traduction dont il faut se méfier; vous avez raison de dire que la créativité est parfois considérée comme subversive.
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Tout à fait d’accord. Comme je le dis à la fin, je n’ai rien contre ces outils, et je les utilise parfois à mon profit, même si de façon générale, je préfère de loin traduire ou réviser des humains.
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Je déteste la traduction automatique (TA) et la postédition. Voilà, c’est dit, et c’est aussi simple que ça.
La raison principale à cela est que le logiciel me propose une traduction, des mots, des tournures, qui s’imposent à mon esprit et inhibent ma créativité. C’est un peu l’arbre qui cache la forêt. On l’a là, sous les yeux, et on ne regarde pas plus loin. Le cerveau étant un organe fabuleux, mais parfois paresseux, il tend, quand une tournure « satisfaisante » lui est imposée, à se contenter de l’améliorer et à ne plus faire l’effort d’imaginer d’autres façons, plus naturelles ou plus originales, de dire les choses au-delà de cette tournure. On se retrouve à retravailler plus ou moins la phrase, au lieu de la créer en exploitant 100% des ressources que recèle nos hémisphères. C’est un peu comme la différence entre rénover une maison existante et en bâtir une nouvelle. Si la créativité est sans limite dans le second cas, on est, dans le premier, contraint par les murs existants.
En outre, comme l’explique très bien Caro, la traduction pragmatique tend à la standardisation. Déjà qu’il s’agit d’une tendance critiquable chez de nombreux traducteurs, soit parce qu’on suit l’anglais, soit parce qu’on réutilise à l’envi une tournure qui « marche », soit encore parce qu’on n’ose pas la nouveauté, de peur d’être remis dans le droit chemin par le réviseur, la traduction auto va encore amplifier le phénomène, pour une raison simple, à savoir qu’il se nourrit de traductions existantes. Plus une formule sera standard, plus il est statistiquement probable qu’il régurgite une formule éculée.
Je lisais ce matin dans La Presse la traduction d’un communiqué : « Il continuera de recevoir des mises à jour tout au long de la soirée, à mesure que des développements surviendront. » Ce n’est pas faux (encore que survenir est discutable), mais on devine parfaitement l’anglais dans cette phrase (continue to, updates, as, developments, occur/arise). On aurait plus naturellement dit en français quelque chose comme : « Il se tiendra informé de l’évolution de la situation. » On a là un exemple de ce qu’un logiciel de TA ne proposera pas. Et de ce à quoi le traducteur à qui une traduction toute faite est proposée n’aboutira peut-être pas.
Un autre exemple lu ce matin dans Paris Match (relayé par La Presse) : « Encore plus silencieuses sont les élites politiques et économiques du pays. » Il ne s’agit pas d’une traduction, mais d’une phrase naturellement, idiomatiquement rédigée en français. On sent toute de suite le relief que donne l’antéposition de l’attribut « Encore plus silencieuses ». Quel logiciel de TA va avoir l’« intelligence » de proposer de telles phrases, en ayant « conscience » des questions de ton ou de mise en relief? Un post-éditeur n’aura vraisemblablement pas plus ce réflexe. En revanche un traducteur sans « aide » à la traduction et un peu allumé le fera peut-être.
Enfin, la TA, qui traduit des phrases et ignore complétement la notion de contexte, peut aussi mal interpréter la langue de départ et proposer un faux sens (surtout si l’auteur de la langue de départ a un style d’écriture bien à lui, riche ou peu standard), que le traducteur trop confiant dans son logiciel ou trop fatigué laissera passer, ou qui l’influencera à mauvais escient.
L’autre argument avancé pour justifier la TA, celui de la rapidité, ne tient pas la route. La majeure partie du travail de traduction consiste à comprendre sans erreur l’anglais, à reformuler la même idée en français en pensée, et, le cas échéant, à faire des recherches d’ordre extralinguistique. Ce n’est qu’alors qu’on couche sa phrase par écrit.
Il va de soi que la traduction automatique n’exclut pas de lire en profondeur l’anglais pour bien en saisir le sens, qu’il faut quand même se livrer à un travail de redressement ou, au mieux, de validation de la phrase proposée dans la langue d’arrivée, et que le temps nécessaire aux recherches reste entier. Aucun gain jusque-là. La saisie, alors? Celle-ci représente tout au plus une poignée de secondes dans le processus, et encore moins quand on se sert d’un logiciel de dictée. Il n’y a rien à gagner là non plus.
On prétendra pourtant qu’il y a un gain de productivité avec la TA, et ce même « on » se servira de cet argument pour vouloir réduire encore des tarifs de traduction déjà pas très élevés. Je suis désolé, je ne vois personnellement aucun gain de productivité dans la TA.
En revanche, je ressens une certaine frustration quand j’ai le sentiment que j’ai été bridé dans mon travail par la solution proposée et que je suis moyennement satisfait de mon texte final.
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Je pense qu’une partie du problème se situe là : qu’on (les agences et autres engeances) se serve du supposé gain en productivité pour baisser les tarifs. Je connais des gens qui aiment beaucoup la postédition, qui l’utilisent intelligemment, avec des moteurs bien entraînés, et qui y gagnent en productivité. Mais ce gain, c’est en comparaison avec leur propre production sans cet outil.
Il était bien précisé lors de la formation que j’ai suivie que les gains se font sur de très gros mandats (plusieurs dizaines de milliers de mots dans le même domaine, généralement technique), avec des outils performants, bien choisis et bien entraînés.
Or ici, on tente plutôt d’imposer la pratique avec des outils génériques qui traitent n’importe quel type de texte, ou presque, et de jeunes traductrices et traducteurs qui, faute de mieux, embarquent dans cette galère sans même avoir d’abord appris à traduire correctement.
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Philippe, je partage entièrement votre avis et votre expérience!
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(recèlent)
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