Les habitués de Magistrad auront remarqué que nous avons changé de plate-forme l’automne dernier. La nouvelle plate-forme, plus moderne, tourne sous l’adresse epekho.magistrad.com. Mais d’où vient ce nom bizarre?
C’est une devise de Montaigne.
On sait que Montaigne (1533-1592) était un grand lecteur et un grand penseur. Un de ses refuges préférés était sa « librairie » (bibliothèque), qui se trouvait dans une tour que l’on peut encore visiter aujourd’hui dans le Périgord. Sur les poutres de ce lieu quasi sacré, il avait peint ou fait peindre des dizaines de phrases et de maximes qui se rappelaient ainsi continuellement à sa conscience. Sur une des poutres maîtresses, il y avait, en caractères grecs bien sûr, cette devise, que l’on translittère normalement ainsi : epekhô. La même devise a été retrouvée sur un jeton de compte à son nom et à ses armes.
Mais que signifie epekhô?
Ce n’est pas à des traducteurs que j’apprendrai qu’il n’est pas évident de rendre le sens d’un mot grec. D’autant plus que Montaigne, comme bien des érudits de l’époque, aimait choisir des devises à sens multiples. La traduction la plus courante de ce verbe à la première personne serait : « Je suspends mon jugement. » On reconnaît bien ici la sagesse de Montaigne… sagesse prudentielle d’autant plus nécessaire qu’il a vécu en pleine époque des guerres de religion! Cela dit, on pourrait aussi le traduire par « je tiens bon » ou « je me maintiens en équilibre ». Montaigne, lui, hésitait entre deux traductions : « je soutiens » et « je ne bouge ».
Ces deux dernières traductions appellent une explication. « Je soutiens » fait référence au jeu de paume (ancêtre du tennis) : dans ce jeu, on dit de la personne qui reçoit le service qu’elle « soutient » ou qu’elle « tient » (d’où l’impératif « tenez », que disait le serveur, et qui a donné chez les Anglais le mot… tennis). Donc, celui qui « soutient » est immobile, mais vigilant; c’est l’immobilité de celui qui est prêt à se mouvoir selon les circonstances. Montaigne s’inscrit ici dans la lignée des philosophes pyrrhoniens. Ces philosophes, dans les mots d’Alain Legros[1], « ne sont pas ennemis de l’action, ils la font seulement dépendre de l’impression et de l’usage, non de la raison, dont ils ne se servent que “pour enquérir et pour débattre, mais non pas pour arrêter et choisir” ».
Montaigne était tellement passé maître dans la philosophie de la réserve qu’il avait même rejeté la fameuse vérité dernière de Socrate, à savoir : « Je sais que je ne sais rien. » Même de cela, disait Montaigne, on ne peut être sûr. Pour résumer la question, il avait plutôt forgé la fameuse formule interrogative « que sais-je? », devenue depuis le nom d’une célèbre collection encyclopédique.
Et Magistrad dans tout cela?
Depuis que je donne des formations, je suis frappé par le besoin de certitude des traducteurs. On veut savoir si tel mot est correct ou non, si tel anglicisme est enfin « passé dans l’usage », donc si « on a le droit » de l’utiliser. On tuerait pour enfin savoir s’il faut dire « capacité de » ou « capacité à », pour savoir si le mot « approche » ou le mot « informations » (avec un s) est acceptable dans tel ou tel contexte (et pour savoir si le verbe être aurait dû être accordé au pluriel ici), pour connaître la différence entre « organisme » et « organisation », pour savoir si tel mot devrait ou non s’écrire avec une majuscule dans tel contexte, si on est vraiment obligé de répéter un « de » ou un « à » dans telle énumération… Parfois, j’ai l’impression que certains traducteurs craignent que la police débarque chez eux s’ils commettent une impropriété.
Après près de quarante ans à traduire et réviser assidûment, plus de quarante-cinq à étudier la langue avec passion et plus de vingt à enseigner notre art, il y a encore des choses que je ne sais pas. Ce sont ce que j’appelle mes zones grises. Des questions sur lesquelles « je suspens mon jugement ». Epekhô. Cela ne m’empêche pas d’utiliser cette langue, de l’aimer et de jouer avec. Peut-être que, parfois, je fais un faux pas. Mais faire un faux pas dans l’amour et le respect, ce n’est pas comme le faire dans le rejet, la courte vue ou le je m’en-foutisme.
« Je retiens mon jugement », je reste vigilant. J’accepte les zones grises mais elles ne me paralysent pas : j’agis quand c’est le temps. Je me libère des jugements péremptoires et dogmatiques, en misant sur la sagesse. Je le rappelle : Montaigne a vécu en pleines guerres de religion, une époque qu’il a vécue de façon douloureuse, car elle s’accordait mal avec cette sagesse. Dans les moments révolutionnaires, on vous enjoint d’être blanc ou noir, sinon vous essuyez les tirs des deux côtés. La langue n’échappe pas à ce genre de guerres : au contraire, elle se trouve parfois au cœur de celles-ci. Epekhô.
Dans les petites choses comme dans les grandes, Magistrad a pour philosophie de considérer la langue comme un moyen de s’ouvrir, de découvrir, de célébrer et de colorer, et non de détruire, de mutiler, de dénoncer ou d’interdire. Que faut-il faire dans telle ou telle circonstance? Parfois, la réponse peut rester un bon bout de temps en gestation dans la zone grise, et elle peut ensuite varier selon les circonstances, selon la balle qui vous sera servie. Epekhô.
[1] Alain Legros, Montaigne en quatre-vingt jours, Albin Michel, 2022. L’essentiel des informations du présent article est tiré de cet ouvrage.
