Propos subversifs sur l’accord du participe passé

Propos subversifs sur l’accord du participe passé

Depuis un certain temps, des voix s’élèvent pour réclamer une réforme de l’accord du participe passé avec le verbe « avoir ». Rappelons cette règle :

Le participe passé conjugué avec le verbe « avoir » s’accorde en genre et en nombre avec le complément direct si celui-ci est placé avant le verbe.

Cette règle a l’air compliquée parce qu’elle est exprimée dans un langage théorique. Mais au fond, le principe est simple, et il se comprend beaucoup mieux par un exemple :

J’ai mangé la pomme.
MAIS
La pomme que j’ai
mangée.

Selon la réforme proposée par d’aucuns, il faudrait ne jamais accorder le participe passé, de telle sorte que le premier exemple resterait tel quel, mais le second deviendrait :

La pomme que j’ai mangé.

Ces réformateurs invoquent pour cela deux motifs :

  1. La règle serait trop difficile à assimiler.
  2. Elle ne serait pas logique.

Nous allons répondre à ces deux affirmations dans l’ordre.

La règle serait trop difficile à assimiler

La règle, nous venons de l’énoncer en moins de deux lignes. Elle se dit en moins d’une minute. Elle comporte seulement un facteur : l’emplacement du complément direct, qui peut être soit avant soit après le verbe, simple choix binaire. Il ne me semble pas exagéré de dire que pour un humain normalement constitué qui est le moindrement concentré sur sa tâche, cette règle s’assimile en moins d’une heure. Dans un régime pédagogique qui consacre autour de deux mille heures sur onze ans à l’enseignement du français, la tâche ne me paraît pas herculéenne. Après, si la pédagogie n’est pas à la hauteur, c’est une autre histoire.

Si on considère vraiment qu’il faut avoir une intelligence supérieure pour assimiler et appliquer la règle, on dit indirectement aux enfants qui ont du mal à l’assimiler qu’ils sont moins intelligents que les autres (et que les générations qui les ont précédés). Ce n’est pas mon avis, et je crois qu’il est préférable d’enseigner aux enfants à exercer leur logique en analysant une phrase (ce qui fait appel à des habiletés dont l’utilité dépasse de loin l’accord du participe passé) que de considérer qu’ils ne sont pas assez intelligents pour le faire.

Elle serait illogique : l’histoire du moine impatient

C’est ici que ça devient intéressant. On nous raconte que si l’accord du participe passé est aussi « bizarre », ce serait parce que dans les premiers temps de notre langue, les moines copistes écrivaient sous la dictée, et que lorsqu’ils arrivaient au participe passé d’un complément qui n’avait pas encore paru dans le texte, ils ne pouvaient pas savoir comment l’accorder, et que c’est la raison pour laquelle ils ne l’accordaient pas. Autrement dit, le scribe qui se faisait dicter « J’ai mangé… » ne pouvait pas attendre quatre secondes de plus pour entendre « la pomme ».

Je n’oserais pas contredire cette théorie, car je n’ai fait aucune recherche sérieuse sur les sources de cette explication. Je l’ai lue et entendue à répétition, comme tout le monde. Mais j’aimerais beaucoup savoir qui a fait cette découverte, et comment elle ou il l’a faite. J’en sais assez sur l’histoire en général, et sur l’histoire de la langue en particulier, pour savoir qu’il n’est pas rare qu’une fake news soit énoncée une seule fois puis reprise ad nauseam par des connaisseurs et des néophytes tout ensemble qui se citent mutuellement dans l’allégresse. Il y a ainsi des mots qu’on a considérés comme des anglicismes pendant des décennies au Québec, parce que Untel l’avait décrété en mille neuf cent tranquille et que tous les bien-pensants ne faisaient que reproduire les listes de leurs prédécesseurs, jusqu’à ce que des recherches plus approfondies nous apprennent que le mot en question nous a simplement été légué par nos ancêtres normands ou poitevins.

Je ne conteste pas la véracité de l’histoire du moine, mais je me bornerai à dire qu’elle semble faire l’affaire de bien des gens qui n’ont sûrement pas envie de chercher plus loin.

D’ailleurs, une autre explication également répandue fait plutôt remonter notre fameuse règle au poète Clément Marot, qui l’aurait instaurée sous l’influence de l’italien, langue qu’il affectionnait particulièrement. Marot, c’est l’époque de François Ier, on n’est pas du tout au Moyen Âge.

Nécessairement, une des deux explications est fausse. Au moins.

Mais fi du moine impatient et du poète italophile. Et si l’explication de la règle était plus simple : si elle s’expliquait par simple cohérence avec le système du français?

L’implacable logique de la règle de l’accord du participe passé avec le verbe « avoir »

En français, lorsqu’une chose « est » féminine (au sens grammatical du terme), elle prend la marque du féminin. Tout le monde trouve ça logique. Si un enfant dit « Je veux une pomme vert », on le reprendra spontanément en disant « une pomme verte ». Même chose pour « une pomme rond ». On est d’accord là-dessus? Bon.

Maintenant, disons que l’état de la pomme se décrit sous trois angles : elle est verte, elle est ronde, et elle est… mangée. Ici, le mot « mangé » est certes un participe passé, mais c’est un participe passé qui joue un rôle d’adjectif : il décrit la pomme. Il décrit l’état de la pomme, et non une action. N’est-il pas logique d’accorder le mot « mangé » au féminin? La pomme est ronde, verte et mangée. De quelle pomme parle-t-on? De celle qui est mangée, qui a été mangée par moi – que j’ai mangée.

En revanche, si je dis « J’ai mangé une pomme cet après-midi », le mot « mangé » ne décrit pas l’état de la pomme; il n’a aucune valeur adjectivale : c’est un verbe. Il n’est ni masculin ni féminin parce qu’il ne se rapporte pas à un objet. Je ne veux rien dire à propos de la pomme, je veux dire ce que j’ai fait cet après-midi. J’ai mangé. Mangé quoi? Oh! une pomme.

Si on dit « la pomme a été mangée », personne ne conteste qu’il faille accorder « mangée » au féminin, car on est ici en présence du verbe « être », et que la règle avec le verbe être n’est pas contestée. Et c’est d’ailleurs justement pour la raison que nous venons de voir : c’est parce que le mot « mangée » décrit l’état de la pomme (ce que dénote le verbe « être »).

C’est aussi la raison pour laquelle la règle d’accord du participe passé avec le verbe « avoir » s’applique uniquement aux compléments directs. En effet, il serait illogique d’écrire « la pomme dont je t’ai *parlée », car le mot « parlé » ne désigne pas l’état de la pomme. Elle n’est pas ronde, verte et parlée.

Honnêtement, quand on sait ça, on se fout un peu de l’anecdote des copistes d’il y a quelques siècles, autant que des fantaisies des poètes ultérieurs.

Conclusion

1) La règle du participe passé conjugué avec le verbe « avoir » est logique et cohérente avec le reste du système du français qu’on applique spontanément.

2) La réviser créerait des illogismes et des incohérences par rapport à l’accord de l’adjectif et à l’accord du participe passé conjugué avec le verbe « être ».

3) On ferait bien mieux de consacrer notre énergie à enseigner correctement cette règle, qui pousse nos enfants à exercer leur intelligence, leur logique et leur sens de l’analyse, qu’à consacrer une somme considérable d’argent, de temps et d’énergie à essayer de convaincre toute la francophonie de changer une règle séculaire qui se tient et qui est adoptée par tout le monde, puis à réviser toutes les grammaires, à inaugurer une ère de débats à n’en plus finir, à instaurer une période floue de transition, et à bousculer les habitudes de millions de personnes pour une chimère.

8 réflexions au sujet de « Propos subversifs sur l’accord du participe passé »

  1. Il faudrait tout de même mentionner que ce qui est parfois compliqué, ce n’est pas vraiment la règle de base en elle-même, somme toute assez simple et, oui, plutôt logique. Ce sont tous les cas particuliers, surtout avec « avoir » :

    « l’histoire que j’ai entendu raconter »
    « j’ai cueilli des fraises et j’en ai mangé »
    « je ne sais plus combien de fraises j’ai mangé »
    « les années qu’il a vécu », mais « les jours heureux qu’il a vécus » et « les années qu’il a passées »
    « les efforts que cela m’a valus »
    « je ne les ai pas laissés faire », mais « je ne les ai pas fait partir »

    Sans compter les quelques cas délicats même avec « être », avec certains verbes pronominaux difficiles à analyser…

    Et puis la réforme de l’orthographe de 1990 est venue s’en mêler aussi (pour « laisser » + infinitif) :

    http://www.renouvo.org/regles.php (règle E)

    Disons que ça se complique quand même un petit peu quand on creuse :).

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    1. C’est vrai, et c’est justement pourquoi mon article ne porte pas sur ces cas. Cela dit, certains des cas que vous citez s’analysent et se résolvent par la logique. Pour certains autres – et je pense notamment aux verbes pronominaux – je ne m’objecterais pas à une réforme/simplification, car l’argument de la complexité l’emporte. En fait, dans quelques cas, le plus simple serait simplement d’accepter officiellement les deux formes.

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      1. Tout à fait d’accord. Comme la réforme de l’orthographe a rendu acceptable l’utilisation de plusieurs écritures différentes (même dans le même texte) et comme le nombre de lecteurs maîtrisant vraiment suffisamment la question est somme toute limité, le plus simple serait d’accepter les deux formes, ce qui est en fait déjà à peu près le cas dans la pratique.

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  2. Voilà le poisson et les pommes de terre que Mme Dupont a préparés. –> Elle a préparé les deux mets.
    Voilà le poisson et les pommes de terre que Mme Dupont a préparé. –> Elle n’a préparé que le poisson.
    Voilà le poisson et les pommes de terre que Mme Dupont a préparées. –> Elle n’a préparé que les pommes de terres.

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  3. J’avoue bien humblement que, placé devant les 3 derniers exemples cités par Pierre Igot, je me serais tourné vers ma grammaire! Pour le reste, cela s’explique très bien; mais ça demeure un peu plus ardu. Merci à Marianneseoul pour l’excellent commentaire.

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  4. Je trouve que vous simplifiez un peu trop les choses, M. Lavallée, lorsque vous dites que les « réformateurs » avancent deux motifs pour justifier l’invariabilité du participe passé… Ceux de nous qui prêchons pour une simplification et une régularisation du système écrit du français n’ont jamais invoqué la difficulté ou l’illogisme de cette règle du COD placé avant, nous plaidons simplement en faveur d’une simplification du code écrit (l’orthographe, et non la syntaxe). Cette règle est, somme toute, assez simple pour la maintenir, bien qu’elle soit souvent ignorée à l’oral. Nous sommes cependant d’accord pour que les autres règles concernant les p.p. des verbes pronominaux et « avoir » suivi d’un infinitif puissent en effet être simplifiées.

    Comme vous le savez, les langues orale et écrite sont deux systèmes différents qui se rejoignent plus ou moins selon les langues ; celles-ci ne fonctionnent pas toutes de la même façon et elles arrivent néanmoins à assurer une bonne communication entre leurs locuteurs. Et lorsqu’il y a une lacune à combler, elles s’adaptent et incorporent ce qui leur fait défaut. En fait, il n’y a que les langues mortes qui restent immuables. Ce qui est particulier du français, cependant, c’est qu’il est connu pour avoir subi des interventions aléatoires de son code écrit de la part d’exégètes préoccupés de philologie et pour édifier des règles qui excluaient « les ignares et les femmes simples » et être délibérément compliqué.

    Est-il normal qu’un élève francophone moyen soit le seul à ne pas maîtriser sa langue écrite à la fin du secondaire, alors que dans la plupart des autres langues, c’est chose courante ? Ce n’est pas parce que nos enfants sont plus bêtes que les autres, c’est que la langue écrite est plus éloignée de sa langue parlée.

    En conclusion, les p.p. dans une majorité de langues ne s’accordent pas et personne ne le déplore. Je ne vois pas pourquoi on devrait y tenir mordicus, et si on tient à faire travailler les cerveaux de nos enfants, on pourrait certainement trouver bien d’autres matières scolaires pour ce faire.

    « Rappelons que la langue française est un système linguistique qui a une existence largement indépendante de son système d’écriture : il n’y a pas si longtemps, la plupart des Français n’avait pas accès à l’écrit, et si demain on inventait de toutes pièces une nouvelle méthode de transcription, cela ne changerait ni la prononciation de nos mots, ni leur morphologie, ni la syntaxe, la prosodie ou la sémantique de nos expressions et phrases. »
    Voir https://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2010-3-page-83.htm

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    1. Nous sommes d’accord pour faire preuve d’une grande latitude quant à l’accord des participes passés des verbes pronominaux et de quelques autres cas particuliers où la subtilité se confond parfois avec la subjectivité. Pour ce qui est du fait que les élèves ayant fini leur secondaire, après 2000 heures d’études du français, n’arrivent pas à soigner leur orthographe et leur grammaire, qui plus est avec tous les outils qu’ils ont à leur disposition, j’accuserais beaucoup plus volontiers les lacunes de la pédagogie et la gestion de la matière scolaire que la difficulté de la langue elle-même.

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  5. Pour mieux comprendre l’histoire des participes passés et toute la complexité et l’arbitraire au moment de la fixation des règles des participes passés, je recommande la lecture de … Et il fallut apprendre à écrire à tous les petits Français (histoire de la grammaire scolaire) d’André Chervel.
    On y découvre entre autres que les participes passés n’étaient pas prononcés de la même manière (durée du son) selon les accords. Les locuteurs natifs n’avaient donc pas nécessairement à analyser la phrase pour savoir comment accorder (comme on intègre par imitation le genre d’un certain nombre de mots, par exemple).

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