La locution à travers me fait l’effet d’une écorchure de caillou sur le pare-brise de ma voiture : elle saute aux yeux et m’agace. Elle érafle la prose. Je la trouve lourde – lourdingue, dirais-je si je n’écrivais pas sur un blogue de langagières et de langagiers.
Et, comble de malheur, elle est partout.
Voici quelques exemples d’utilisations de cette locution qui me heurtent…
| Formulation avec à travers | Formulation moins lourdingue |
| À travers ce texte, il revendique… | Dans ce texte, il revendique… |
| À travers sa vingtaine, elle a appris comment… | Pendant/Tout au long de sa vingtaine, elle a appris comment… |
| Le musée lui a rendu hommage à travers une rétrospective. | Le musée lui a rendu hommage dans une rétrospective. (La rétrospective lui rend hommage.) |
| À travers ses propos, il ne laissait rien paraître. | Ses propos ne laissaient rien paraître. |
| On développe des compétences à travers différents projets. | On développe des compétences dans/grâce à différents projets. |
| À travers sa danse s’exprime l’inquiétude de l’époque. | Sa danse exprime l’inquiétude de l’époque. |
| À travers les grandes questions soulevées par l’actualité, on éprouve… | Devant les/Face aux grandes questions soulevées par l’actualité, on éprouve… |
Usito l’accepte, mais je penche vers Grevisse
Je suis surtout rébarbatif au sens figuré de la locution qui signifie « par l’entremise, l’intermédiaire de quelqu’un ou de quelque chose ». J’ai tort évidemment, puisque le dictionnaire Usito, que j’utilise tous les jours et que je viens de citer, reconnaît ce sens.
Par contre, Le Bon Usage est plus critique. On y lit que au travers ou à travers :
- « concernent une action, un mouvement, réels ou fictifs »;
- « sont souvent interchangeables »;
- marquent un passage à travers un lieu libre ou bloqué par un obstacle;
- sont utilisés par des auteurs pour désigner un passage concret, à travers, par exemple, la steppe (Mérimée), la forêt (Claudel), la ville (Gide);
- sont rarement employés dans un sens abstrait, sens « gênant sans l’idée d’un obstacle »;
- aurait pu être remplacé par la simple préposition par dans cette phrase du journal Le Monde : « C’est une stratégie […] que poursuit le gouvernement au travers du pacte national pour la croissance. »
Bref, au figuré, à travers signifie :
- par l’entremise, l’intermédiaire;
- en passant par un lieu bloqué par un obstacle.
Je crois que la légèreté et la fluidité d’un texte dépendent en partie du nombre de mots voire de syllabes qu’on utilise pour dire quelque chose. Aussi, par souci de légèreté, je préfère écrire : « dans ce texte, l’auteur revendique… » plutôt que « à travers ce texte, l’auteur revendique…». Selon moi, l’économie d’un mot et de deux syllabes en vaut le coup, surtout si on pratique ce sarclage à travers (sic) tout le texte.
Pour encore plus de légèreté, on peut, dans certains cas, supprimer la locution. Dans cette logique, « à travers sa danse s’exprime l’inquiétude de l’époque » devient « sa danse exprime l’inquiétude de l’époque ».
Une mode?
Je crois que la locution « à travers », comme d’autres, aussi fréquentes et lourdingues qu’« au sein de », « en matière de », « à titre de », est partout parce qu’elle est à la mode.
C’est une tautologie, mais je m’en explique.
On voit ces locutions partout et on les attrape comme on chope un virus : elles entrent en nous et nous les propageons dans nos textes. Puis la propagation devient exponentielle. Et comme pour les virus, la propagation est souvent inconsciente.
La mode nous rend amnésiques
Je fais l’hypothèse que ces tournures dans l’air du temps nous font oublier qu’il existait de belles façons de dire les choses avant qu’elles ne s’imposent. Ainsi, pendant la pandémie, nous avons été surexposés aux mots distanciation et présentiel. Nous nous sommes mis à respecter la distanciation alors qu’on aurait tout aussi bien pu garder nos distances, et nous n’avons pas tenu de rencontre en présentiel alors qu’on aurait pu ne pas tenir de rencontre en personne. Au fil des années, « à travers » est tellement devenu à la mode que bientôt on ne pensera plus à regarder par la fenêtre. On le fera impérativement à travers la fenêtre.
Je sais que je ne suis pas dans l’air du temps avec ma détestation d’à travers.
Aussi, je m’arrête ici.
Je sens déjà qu’on me regarde de travers.
Jean-François Giguère donne les cours Écriture efficace et Écrire des courriels efficaces.

Quand le sens de ce « à travers » (qui me reste en travers de la gorge depuis belle lurette) le requiert, c’est-à-dire quand il indique le moyen, je le remplace par « au moyen de », « par le biais de », certes un peu lourds aussi et peut-être quelque peu vieillis, mais qui ont le mérite – pour l’instant – d’être bien moins usités.
Autre mot utilisé à tort et… à travers : le fameux « avec ». C’est fou ce que ce « avec » revient souvent dans certains textes.
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La justesse de la locution prime sur sa longueur, il me semble. J’aurais aussi tendance, comme vous, à utiliser des locutions de quelques syllabes qui me semblent plus justes, plus appropriées que « à travers ».
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J’ai souvent vu des traducteurs paresseux (ou en manque de savoir) utiliser « via »… un terme latin mais tout de même déconseillé dans les textes français!
Et que dire de « parler à travers son chapeau »? Dans ce cas, le « à travers » me semble incontournable!
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Bon texte. Merci d’avoir rappelé le malaise que provoquait la très louche expression DISTANCIATION SOCIALE, une horreur qui j’espère disparaitra dans les catacombes de la langue française. DISTANCIATION convient davantage aux théories du dramaturge Bertolt Brecht (pourquoi ne pas s’en tenir simplement au mot DISTANCE?). « Distance sanitaire » aurait été parfait.
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Merci pour le commentaire. Je suis heureux de savoir que je n’étais pas le seul à me plaindre de l’expression « distanciation sociale ».
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De formation théâtrale, l’expression « distanciation » m’a bien interpellée, et il semblait que « distance » eût suffi. Distanciation sanitaire et sociale fleurait bien une ségrégation, et elle n’est pas dévolue qu’au théâtre. Las ! La rareté de la distanciation prétend-elle masquer la vilénie de la distance ?
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