« Salut, ô redoutable adversaire! »
C’est ainsi que je saluais Réal Paquette chaque fois que je le croisais. C’était en référence à la pugnacité dont il faisait preuve avec moi – et sans doute avec d’autres – au Scrabble. Je viens de vérifier : en date d’hier, il menait par 104 victoires contre 89 depuis l’avènement de la nouvelle application. Pourtant, chaque victoire contre lui était tellement obtenue à l’arraché que j’avais l’impression que l’écart était beaucoup plus grand. La partie en cours, toutefois, j’étais en train de la gagner : je menais 340 à 312. Son dernier mot? INHIBA, pour 38 points.
En fait, nous avions commencé à jouer ensemble bien avant l’arrivée de la dernière application. Réal tenait des statistiques sur nos parties depuis le début. Nous approchions de la millième, et nous avions convenu que celle-là, nous la disputerions en personne. J’espérais secrètement que, pour cela, il m’invitât à son chalet. Ce fameux chalet, quelque part dans Lanaudière, dont il avait longtemps fait mystère quant à son emplacement. Il aimait par contre en publier des photos sur Facebook, surtout après des rénovations ou après des chutes de neige.
D’ailleurs, il publiait presque toujours une photo de la première neige, ne manquant pas une occasion de souligner à quel point il aimait l’hiver et la poudre blanche, un peu par provocation face à ses compatriotes qui se rangent souvent davantage dans le camp de Dominique Michel.
C’était aussi un passionné de moto, publiant de temps à autre l’itinéraire de ses grandes escapades. Quand ce n’était pas des photos de ses voyages épicuriens en Europe ou à Cuba (pour affaires, évidemment). Bref, vous me pardonnerez le cliché, mais il aimait profiter de la vie. Après un départ aussi subit, on ne peut s’empêcher de dire que chaque minute comptait, en effet.
J’ai aussi affronté Réal à quelques reprises dans des traduels organisés par le cabinet Edgar, à Saint-Roch-de-Mékinac (où il nous avait dit qu’il aurait presque pu venir en motoneige depuis son fameux chalet), ou encore dans le cadre des Jeux de la traduction. Encore une fois, j’ai découvert un adversaire qui ne faisait pas de quartier. Que ce soit sur un texte qui parlait de football/soccer ou de valeurs mobilières, je faisais figure de dilettante face à lui.

Merci au comité organisateur des Jeux pour ces photos.
En un mot, Réal n’aimait pas perdre.
Je ne l’ai pas connu comme chargé de cours à l’Université de Montréal, mais je l’ai souvent entendu parler de ses rapports avec ses étudiants… et avec l’administration. Encore et toujours, il donnait l’image d’un homme entier et sans compromis. Sans compromis avec l’administration, passe encore. Sans compromis avec les étudiants? C’est une attitude qui n’est plus à la mode, et il était conscient (et fier) d’être à contre-courant. Mais peu importe le contexte, je n’ai toujours entendu que des commentaires élogieux à son propos de la part de ses ex-étudiants, malgré son intransigeance. Il y a peut-être là matière à réflexion pour l’ensemble des enseignants.
Je passe rapidement sur tous les titres qui ont été et seront arborés dans sa nécrologie : président de l’OTTIAQ de 2012 à 2018, membre d’honneur de l’Asociación Cubana de Traductores e Intérpretes, secrétaire général de la Fédération Internationale des Traducteurs… Le Réal que moi je connaissais, ce n’était pas celui-là. En fait, je ne me rappelle pas comment je l’ai connu. Peut-être comme collègue correcteur aux Jeux de la traduction? Je me souviens juste que lorsque nous l’avons invité pour un premier traduel chez Edgar, cela sonnait bien de dire qu’on invitait « le président de l’OTTIAQ ». Mais pour moi, c’était juste « Réal ». Un homme bien en chair, sûr de lui, avec qui il faisait bon rire, et qu’on n’avait pas peur de bousculer (pour peu que ce fût possible).
Dans l’Égypte ancienne, on mettait dans le cercueil des morts des objets dont ils auraient peut-être besoin dans l’au-delà. Mon offrande à moi consistera en un seul mot : DESHYPOTHEQUERA.

Très bel hommage, François. Tu donnes de lui une image très fidèle de l’homme que j’ai connu autrefois, comme étudiant, mais que j’ai malheureusement ensuite peu recroisé. Mais j’ai gardé un respect intact pour ce chargé de cours aussi entier qu’édifiant, qui m’a tant appris et que j’ai toujours continué de vouvoyer comme on le fait avec ceux que l’on considère comme ses maîtres. Des gens comme Réal Paquette ou comme toi ont toujours été un mystère et suscité chez moi envie et admiration : on dirait que vous disposez de 40 heures dans une journée, tant vous multipliez avec brio les activités. Je cherche encore le secret de la Caramilk : mais comment diantre faites-vous?
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Merci infiniment pour ce texte, François. Je suis d’accord avec chaque mot. La profession perd un grand maître, aujourd’hui. Moi, je perds un collègue, un ami. Repose en paix, Réal.
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