Pour se faire comprendre : phrases courtes ou longues?

Pour se faire comprendre : phrases courtes ou longues?

Pour écrire des textes clairs, faciles à lire même quand le sujet est costaud, les phrases courtes sont-elles préférables aux phrases longues ?

J’aimerais répondre partiellement à cette question à partir d’une réflexion sur la lisibilité faite par Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022.

Mais d’abord, campons le problème.

D’un côté, plusieurs instances recommandent, à juste titre, et surtout aux non-langagiers, de faire des phrases courtes pour produire un texte clair : universités[1], journalistes[2], Office québécois de la langue française[3] (pour les textes sur le Web notamment) et d’autres vont dans ce sens. 

Cette recommandation se décline en quelques variantes qui précisent que les phrases doivent :

  • être simples (sujet, verbe, complément);
  • n’exprimer qu’une seule idée, ne donner qu’une seule information;
  • ne pas contenir plus de x mots.

D’un autre côté, la grammaire reconnaît l’existence de phrases simples et de phrases complexes (104 pages bien tassées sur les phrases complexes dans la 16e édition du Bon usage) et on peut démontrer avec moult exemples qu’une phrase complexe (par sa structure) peut être limpide. Voici un exemple, tiré d’À la recherche du temps perdu. Marcel Proust y parle d’un soldat qui, pendant la Première Guerre mondiale, se trouve en permission à Paris, loin du front.

« À l’heure du dîner les restaurants étaient pleins ; et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand des pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : “On ne dirait pas que c’est la guerre ici[4].” »

Je crois qu’il faut une meilleure maîtrise de la langue pour écrire des phrases complexes (et souvent longues) que pour écrire des phrases courtes. Autrement dit, écrire des phrases simples et courtes est à la portée d’un plus grand nombre de personnes. Mais la longueur ne fait pas foi de tout. La lisibilité loge aussi ailleurs.

Questionnée sur l’usage du passé simple, Annie Ernaux répond plus largement et parle de lisibilité. Sans être exhaustive, elle nous met, il me semble, sur de bonnes pistes. Voici ce qu’elle dit. 

« Je cherche d’abord, en écrivant, à me rendre les choses lisibles à moi-même… La lisibilité d’un texte, d’ailleurs, n’est pas dépendante de l’usage ou non du passé simple. On ne va pas approfondir ce sujet, ce serait long, mais entrent en jeu, par exemple, la syntaxe — simple ou complexe — le vocabulaire, le degré d’abstraction des phrases, la familiarité de l’univers du lecteur avec celui du livre, la ponctuation… [5]».

Je reprends ces éléments de lisibilité dans une énumération verticale, en modifiant légèrement l’ordre, de manière à mettre en relief les idées de l’autrice française et à mieux organiser la suite de la réflexion. 

La lisibilité dépend de :  

  1. la syntaxe;
  2. la ponctuation;
  3. le degré d’abstraction des phrases ;
  4. le vocabulaire;
  5. la familiarité de l’univers du lecteur avec celui du livre.

Sur les points 1 et 2, je me contenterai de dire que le recours aux phrases courtes réduit les difficultés de syntaxe ou de ponctuation. 

Je reconnais que ces difficultés ne sont pas insurmontables, mais comme je forme le plus souvent des personnes qui ne sont pas des professionnels du verbe, mais des travailleurs (professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec, entre autres) obligés d’écrire dans le cadre de leur emploi, je choisis –  et je sais que c’est subjectif – de limiter le travail de ponctuation et de syntaxe en recommandant de privilégier les phrases courtes. 

Je précise que, pour moi, privilégier les phrases courtes ne signifie pas leur donner toute la place : les phrases longues ont toujours droit de cité, mais dans une proportion limitée. J’ajoute que l’alternance de phrases courtes et longues contribue à donner un rythme, un allant au texte. On le voit bien dans Les misérables de Victor Hugo, par exemple.

Nous pourrions analyser séparément les trois dernières caractéristiques du texte qui influencent la lisibilité selon Annie Ernaux, mais je suggère de les prendre comme un tout sous l’angle suivant : 

Moins la lectrice ou le lecteur connaît le sujet d’un texte, plus ce texte risque d’être difficile à lire, surtout s’il compte plusieurs mots de vocabulaire spécialisés et si, de surcroît, les choses sont présentées de manière abstraite.

Autrement dit, le texte a beau comporter des phrases courtes et un vocabulaire usuel, il peut être difficile à comprendre en vertu du simple fait que le destinataire connaît mal le sujet. 

Prenons modèle sur le E = mc2  d’Albert Einstein et formulons la chose en équation : 

Lisibilité = familiarité2

Une expérience faite il y a quelques décennies a bien montré la justesse de cette équation. On avait étudié la capacité d’un groupe d’élèves à comprendre un texte. Tous les élèves évalués avaient lu le même texte sur le baseball. Il en était ressorti, entre autres, que la connaissance du baseball favorisait la compréhension du texte présenté aux élèves. CQFD!

Extrapolons et reformulons à l’inverse : une personne, même adulte, même cultivée, aura plus de difficulté à lire un texte si le sujet ne lui est pas familier, à moins que la personne qui l’a rédigé l’aide à s’y retrouver.

Voici un exemple de phrases qui, si courtes soit-elles, risquent d’être difficile à comprendre pour une personne qui n’a pas certaines connaissances musicales.

« La musique occidentale du dix-neuvième siècle était tonale. Les musiques atonale et sérielle sont apparues au siècle suivant. »

Selon les critères d’Annie Ernaux :

  • « musique occidentale » est un concept plus abstrait, plus général, moins concret que « musique de Mozart/de Beethoven/de Leonard Bernstein » ;
  • les mots tonale, atonale et sérielle appartiennent au vocabulaire spécialisé de la musique et demandent une explication plus ou moins longue pour être compris des profanes.

Un autre exemple, en physique quantique, un monde peu familier au commun des mortels (dont je suis) :

« Toutes les particules élémentaires ont un spin. Contrairement à ce que son nom indique, cette propriété n’est pas un mouvement giratoire. C’est une propriété strictement quantique, sans équivalent dans la physique classique. »

Selon les critères d’Annie Ernaux :

  • « particules élémentaires » est un concept plus abstrait, parce que plus général qu’« électron », « photon » ou « boson de Higgs », qui sont plus spécifiques (si on a fait un peu de science à l’école, on connaît probablement l’électron, et la plupart des gens ont une vague idée de l’existence du boson de Higgs, qui fait la manchette de temps à autre);
  • quantique est un terme dans l’air du temps, mais qui ne signifie pas grand-chose pour bon nombre de lectrices et de lecteurs; la formule « strictement quantique », quant à elle, est encore plus déroutante;
  • physique classique est aussi un terme spécialisé : il laisse entendre qu’il y aurait au moins deux types de physique, l’une classique et l’autre pas, mais le profane ne sait pas ce qui les distingue.

Quand je parle d’un sujet qui n’est pas familier au lecteur ou à la lectrice, je ne veux pas nécessairement dire un sujet pointu comme la musique sérielle ou la physique quantique. On peut très bien être capable d’une analyse sociologique pénétrante et se trouver dépourvu dans les sujets relatifs aux finances personnelles (ce n’est pas une élucubration, j’ai un bel exemple en tête). La photographie, la chimiothérapie, les fluctuations de la bourse, la plomberie, la fiscalité, les volcans, les assurances, la linguistique, la philosophie sont tous des sujets complexes pour des personnes qui ne s’y connaissent pas.

En résumé, je dirais, sur un mode pratique…

  • … aux non-langagiers : facilitez-vous la tâche et donnez une bonne place aux phrases courtes;
  • … aux non langagiers et aux langagiers : sur un sujet non familier pour vos destinataires,
    • limitez le nombre de termes spécialisés, définissez-les simplement et, si possible, donnez un exemple;
    • fournissez l’information nécessaire pour comprendre les termes abstraits.

Jean-François Giguère donne les cours Écriture efficace et Écrire des courriels efficaces de Magistrad.


[1] Voir Visez juste en français de l’Université d’Ottawa.

[2]  Voir L’écriture journalistique de base, publié par l’Association des médias écrits communautaires du Québec.

[3] Voir entre autres les Principes de rédaction pour le Web de l’Office québécois de la langue française.

[4] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, Quarto, page 2160.

[5] Annie Ernaux, L’écriture comme un couteau, Folio 5304, page 117.

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