L’EDI (équité, diversité et inclusion) est sur toutes les lèvres : qu’il s’agisse d’adapter les installations aux personnes handicapées, de réduire l’écart de rémunération entre différents groupes, de recruter davantage de gens issus des minorités ethniques et culturelles et des communautés LGBTQ2S+ ou de favoriser l’intégration des Autochtones dans les structures de gouvernance, on s’efforce de remédier aux inégalités et à l’exclusion touchant tout un chacun dans différentes sphères.
C’est dans la foulée de ce mouvement, issu du monde anglo-saxon, qu’est apparu le principe de communication inclusive, dont le but premier consiste à éviter toute discrimination fondée sur l’âge, le handicap, l’origine ethnique, le sexe, le genre ou l’identité de genre.
Si l’anglais est une langue peu marquée par le genre, il en va tout autrement pour le français, où à peu près tout, des déterminants aux adjectifs en passant par les noms, les pronoms et les participes passés, s’accorde en genre, comme l’illustre l’exemple suivant :
| The caregiver said the little girl/boy get hurt when she/he fell, and was crying to see her/his mom/dad. | Le/la gardien/gardienne a dit que la/le petite/petit fille/garçon s’était blessée/blessé en tombant, et qu’elle/il pleurait pour voir sa/son maman/papa. |
Une langue qui ne se laisse pas facilement neutraliser
Pour répondre aux impératifs d’EDI, l’anglais a adopté sans trop de difficulté la neutralisation linguistique, remplaçant les mots genrés de son lexique par des équivalents neutres (fireman → firefighter; policeman → police officer), et substituant le pronom they (them) de la 3e personne du pluriel aux he/she de la 3e personne du singulier.
Cette façon de faire, aussi appelée rédaction non binaire[i], a l’avantage d’inclure d’emblée toutes les personnes sans égard à leur genre ou à leur identité de genre. Elle se transpose toutefois bien mal en français, où elle nécessite généralement le recours à des périphrases de même qu’à une série de néologismes lexicaux et de modifications grammaticales qui sont loin de faire l’unanimité, même au sein des communautés LGBTQ2S+.
| The caregiver said the child get hurt when they fell, and was crying to see their parent. | La personne qui gardait l’enfant a dit qu’iel s’était blessé·e en tombant, et qu’iel pleurait pour voir san parent. |
Un idéal qui nuit à la représentation linguistique des femmes
Rappelons qu’en français, le masculin a par convention valeur de générique, ou de genre non marqué, depuis le 17e siècle. Or, depuis plus de 50 ans, des francophones militent pour une meilleure représentation linguistique des femmes. C’est ce mouvement qui a notamment entraîné la féminisation officielle des noms de métiers à la fin des années 1970 au Québec (rappelons que ce n’est pas encore gagné en France, où la féminisation des titres professionnels ne fait toujours pas l’unanimité, surtout en ce qui concerne les fonctions de prestige).
Depuis quelques années, on assiste aussi à l’adoption de plus en plus répandue de la rédaction épicène, « une pratique d’écriture qui vise à assurer un équilibre dans la représentation des hommes et des femmes dans les textes »[ii]. Le Bureau de la traduction, organe du gouvernement fédéral, vient d’ailleurs d’emboîter le pas à l’Office québécois de la langue française et à diverses organisations publiques et privées en publiant une série très étoffée de lignes directrices et de ressources sur l’écriture inclusive, dont l’un des grands principes consiste à « [d]onner une place égale au féminin et au masculin ».
Or, l’idéal de neutralisation propre à la communication inclusive entre en contradiction avec ce principe, dans la mesure où il vise à éliminer toute marque de genre, ce qui invisibilise de nouveau les femmes. La question qui se pose est la suivante : doit-on, au nom de l’inclusion universelle, mettre de côté les revendications visant à donner aux femmes une place équivalente aux hommes dans la langue française écrite?
En toute prudence, j’oserai seulement affirmer que ces deux écueils – la neutralisation difficile du français, langue binaire, et la possibilité d’un recul pour les femmes dans l’espace linguistique et social – montrent bien qu’on ne peut pas si facilement transférer un principe, aussi louable soit-il, d’une culture, et donc d’une langue, à une autre, et qu’il faut envisager l’évolution des pratiques linguistiques en fonction de l’environnement culturel des locuteurs et locutrices.
[i] La nomenclature des normes rédactionnelles retenue est celle de l’Office québécois de la langue française (https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/index.php?id=25421)
[ii] Banque de dépannage linguistique – Rédaction épicène, formulation neutre, rédaction non binaire et écriture inclusive (gouv.qc.ca)

L’idée première des revendicatrices était-elle de se mettre en évidence ou d’être représentées de façon égale? La neutralisation des textes met tout le monde au même niveau, ce que l’écriture au masculin et au féminin ne fait pas.
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Bonjour Hélène. C’est une excellente question. La neutralisation met effectivement tout le monde au même niveau, mais au prix d’une modification assez importante de la grammaire française. Or, bien des gens s’opposent à ce qu’une seule règle, soit celle du masculin générique, soit modifiée… Il me semble peu probable que les nouveaux déterminants et les nouvelles terminaisons proposées pour neutraliser le français soient acceptés par une vaste majorité de locutrices et locuteurs. Or, tout changement linguistique nécessite cet appui de la base pour se réaliser, à moins d’être imposé par une autorité linguistique, et renforcé par des sanctions.
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En fait, le masculin générique accordé au pluriel pour parler d’un groupe des deux sexes date de bien, bien avant le 17e siècle. On le voit en latin du temps d’Ovide, de même qu’en grec ancien, comme par exemple « οι ανθροποι » = les hommes, les êtres humains, « -οι » appartenant au masculin pluriel, et le mot « οι ανδρες » étant le mot spécifique du sexe masculin s’opposant à « άι γυναι » (les femmes). Le pluriel neutre en -a peut désigner un groupe d’animaux, mais pas des êtres humains; pour les groupes humains, j’ai seulement vu le générique ou l’accord de proximité.
Ça n’a rien de surprenant, car les langues indo-européennes sont flexionnelles, avec des mots ne pouvant prendre qu’une seule inflexion à la fois. Je crois que les conventions de ce genre se sont formées très tôt dans les sociétés primitives du bassin indo-européen, pour des raisons évidentes d’intelligibilité à l’oral, et à l’écrit aussi.
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