Qui peut se targuer de faire des traductions parfaites? Quel traducteur, quelle traductrice, quel cabinet, quel service de traduction?
Personne.
Alors d’où vient l’idée qu’une « correspondance parfaite » dans une mémoire de traduction est intouchable?
L’intérêt des mémoires de traduction
Les mémoires de traduction sont arrivées dans le décor vers la fin des années 1980. C’était la solution raisonnable trouvée pour mettre la machine au service de la traduction sans devoir subir les horreurs de la traduction automatique, qui était encore à l’époque à des années-lumière des prouesses actuelles de la traduction neuronale (si imparfaite soit-elle elle-même).
Les mémoires de traduction sont un outil extraordinaire, dont on rêvait depuis l’aube de la traduction administrative et technique. Désormais, le traducteur ou la traductrice qui se disait « Me semble que j’ai déjà traduit ça quelque part » pourrait trouver en un claquement de doigt où et quand, et mettre la main sur ce qu’il en était ressorti. Qui plus est : même si le souvenir de ce précédent ne venait pas à sa mémoire, la machine serait là pour signaler la chose. Mieux encore : si quelqu’un d’autre avait traduit le passage, on y aurait accès.
Avantages : 1) On ne réinvente plus la roue, 2) on profite des talents de nos prédécesseurs, 3) on améliore l’uniformité des textes et surtout… 4) on gagne du temps et 5) DE L’ARGENT!
La perversion des mémoires de traduction
Il en est toutefois résulté un comportement qui ne concourt pas toujours à l’amélioration de la qualité des traductions. La « pollution » des traductions nouvelles par la piètre qualité de contenus se trouvant dans certaines mémoires a été dénoncée par de nombreuses personnes menant une réflexion solide sur le problème de l’idiomaticité et de la qualité. On peut citer Lionel Meney, qui signale que « les sites gouvernementaux canadiens de traduction et de terminologie emmagasinent les mauvaises traductions antérieures, qui servent de modèles aux nouvelles traductions » et que « les sites de traduction privés internationaux, comme Linguee ou Reverso, reprennent trop souvent ces textes sans le discernement nécessaire[1] ». Cette idée est récurrente depuis trente ans.
D’où vient ce comportement délétère? Il est probablement motivé par trois grands facteurs : le souci de l’uniformité, la recherche de rentabilité (en temps et en argent) et l’ignorance.
L’uniformité est une valeur que nous ne remettrons pas en question ici, tant qu’elle respecte une valeur supérieure, celle de la qualité. Nous y reviendrons.
La recherche de rentabilité en temps, c’est généralement le souci des gestionnaires de services et des cabinets. La recherche de rentabilité en argent, c’est généralement celui 1) des clients faisant appel à des cabinets et à des pigistes et 2) des cadres des entreprises privées et du secteur public.
Et la recherche de la rentabilité, c’est tout à fait légitime. Le raisonnement est le suivant : cet outil fait gagner du temps, on devrait donc voir des résultats concrets de son utilisation dans les résultats annuels, autant en termes de rendement en traduction qu’en termes de bénéfices (ou de coûts réduits). Et de fait, il est indéniable qu’au total, l’emploi de ces outils ne peut que réduire les coûts et accélérer le travail sur, par exemple, un an.
Tout est de savoir jusqu’où on veut pousser le bouchon. Et surtout, quel est l’objectif primordial.
L’objectif primordial
L’objectif primordial, dans notre travail de professionnèles, est-ce la rentabilité ou la qualité? Bonne question. En quels termes les ingénieurs, les architectes, les comptables se la posent-ils? En quels termes devons-nous nous la poser en traduction?
L’objectif primordial doit être la qualité, bien sûr. Tout comme, en génie civil, il faut que les ponts ne tombent point, en architecture, que les toits ne s’effondrent point, et en comptabilité, que les chiffres « balancent ». Avant tout le reste.
En traduction, il faut que les textes soient 1) fidèles à l’anglais, 2) clairs et 3) idiomatiques. Le premier de ces objectifs, on le doit à l’auteur. Le second, au lecteur. Et le troisième, à nous comme collectivité de langue française. Surtout au Canada, où la traduction façonne le visage de la langue. Le français, au Canada, doit-il être une langue autonome ou un miroir de l’anglais? L’issue de cette question pend au bout du clavier des membres de notre profession.
Des objectifs antagoniques?
Est-ce qu’il s’ensuit que la qualité ne peut s’atteindre qu’au détriment de la rentabilité? Évidemment non. Nous l’avons dit plus haut : l’emploi d’outils d’aide à la traduction ne peut que se traduire (osons le dire) par des gains de rentabilité, en temps et en argent. Il faut juste ne pas avoir les yeux plus grands que la panse.
Les cabinets de traduction reçoivent régulièrement comme consigne de leurs clients de ne pas toucher aux correspondances exactes, et de respecter le plus possible les correspondances floues. On a parfois envie de répliquer : « Mais entre deux traductions, préférez-vous la meilleure ou la moins bonne? » Si on ne pose pas toujours la question, c’est peut-être parce qu’on tremble d’entendre la réponse.
Le fait est que les mémoires de traduction ne sont jamais parfaites. Nous le savons tous par expérience. Les causes sont multiples, qu’il s’agisse de l’incompétence, de la fatigue, de l’erreur humaine ou du manque de temps de la personne ayant fait la traduction antérieure. En fait, la cause, on s’en fout. La question est : pourquoi ne pas améliorer le texte quand on constate la maladresse?
L’uniformité
C’est quand on cherche une réponse à cette question que, en plus du souci de la rentabilité, l’on voit poindre celui de l’uniformité. Mais permettons-nous de rappeler l’objectif primordial : la qualité, définie par 1) la fidélité à l’original, 2) la clarté et 3) l’idiomaticité. Dès que l’on peut améliorer un de ces trois points dans une traduction, on se doit d’intervenir. Et après, l’uniformité jouera pleinement son rôle : car au lieu de perpétuer des erreurs et des maladresses de rapport annuel en rapport annuel, de contrat d’assurance en contrat d’assurance, de politique du personnel en politique du personnel, on améliorera ceux-ci et les traductions suivantes bénéficieront de ces améliorations.
C’est ainsi qu’à l’échelle de l’entreprise ou du ministère, les textes seront de plus en plus 1) fidèles à l’anglais, 2) clairs et 3) idiomatiques.
Autrement dit, l’uniformité, c’est bien beau, mais à condition que la chose uniforme soit correcte. N’oublions jamais une chose : durant tout le temps où nous reproduisons dans nos traductions des phrases alambiquées et obscures par souci d’uniformité et de rentabilité, l’anglais, lui, ne manque ni de clarté ni d’idiomaticité, et encore moins de fidélité à lui-même! Donc, en s’obstinant à ne pas toucher au contenu des mémoires de traduction, on entretient délibérément l’écart de qualité et de clarté entre l’anglais et le français. Non, ce n’est ni professionnel, ni responsable.
…pourvu qu’on ait l’ivresse!
Osons ajouter à tous ces arguments l’argument psychologique, en cette ère où le « bien-être au travail » et la « santé mentale » sont respectivement roi et reine. Au fil des rencontres que j’ai faites dans le cadre de Magistrad, je ne compte plus les traducteurs et traductrices qui m’ont fait part d’une profonde frustration éprouvée devant la nécessité de préserver des maladresses dans les traductions à cause de consignes venues d’en haut. C’est comme si des écologistes nous demandaient de préserver les éléments polluants plutôt que les espèces saines dans la nature.
Et inversement, que dire de la satisfaction qu’on éprouve lorsqu’on a transformé une phrase maladroite ou franglaise en une phrase plus courte, plus claire et plus juste? Combien de jours d’arrêt de travail les employeurs pourraient-ils s’épargner s’ils encourageaient ce genre de satisfaction quotidienne auprès des artisans des mots?
La synthèse
Les propos tenus ici semblent révolutionnaires, tellement la vénération des mémoires de traduction est ancrée dans certains milieux. Pourtant, le fait de suivre ces préceptes n’a rien de bien sorcier.
- Il faut respecter l’uniformité, mais si on peut améliorer la fidélité, la clarté et l’idiomaticité, on doit le faire; il n’y a aucune raison de présupposer que le texte de la mémoire de traduction est parfait.
- Les mémoires de traduction vont toujours améliorer la rentabilité d’un service de traduction, même si on s’emploie à les corriger et à les perfectionner.
- La question est de savoir si, comme professionnèles de la langue, nous prenons au sérieux notre triple devoir : celui de fidélité envers l’auteur, celui de clarté envers le lecteur, et celui d’idiomaticité envers la collectivité pour laquelle on travaille.
[1] Lionel Meney, Le français québécois entre réalité et idéologie, Les Presses de l’Université Laval, 2017.

Un texte qu’on devrait obliger de nombreux donneurs d’ouvrage et réviseurs à lire… J’y souscris pleinement.
Je suis toutefois un peu décontenancé par « professionnèles ». À force de révolutionner l’orthographe et la grammaire et de laisser chacun choisir la solution qui lui sied (un peu comme chacun s’est fait depuis quelques décennies une religion à la carte), on va finir par ne plus savoir à quel enseigne on loge. 😉
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Il faut aussi prendre en compte, qu’un même texte d’origine peut se traduire d’une manière différente, plus élegante, plus courte ou plus élaborée selon le contexte ou le format de la mise en page.
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Bonjour François,
Toujours agréable de vous lire! Je suis assez d’accord avec la majorité de vos propos. Je trouve tout de même que vous n’avez pas pris en compte une dimension très importante qui différencie les mémoires (bien gérées) et les améliorations ponctuelles apportées à un segment déjà traduit. Quand vous dites, « Le fait est que les mémoires de traduction ne sont jamais parfaites », cela peut se dire aussi, et plus fortement encore, des traductions nouvelles qui modifient une mémoire de traduction et qui n’ont pas passé/subi le test de la révision et de l’acceptation par le client. Ce qui fait que puisque les traductions des mémoires sont généralement (et devraient l’être) des traductions révisées et acceptées par le client, elles sont pour cette raison le fruit d’un consensus plus robuste que la proposition d’« amélioration » qui peut être intéressante mais qui n’a pas passé/subi le test du premier cercle de collaboration entre professionnels et premiers intervenants du texte (avant sa publication). Je crois bien entendu que les mémoires sont des outils et que les traductions archivées peuvent être améliorées, lorsque cela s’y prête. Toutefois, il y a des cas où il n’est pas utile ni nécessaire de modifier une traduction établie, et lorsque c’est le cas, il y a aussi beaucoup d’autres paramètres à prendre en compte comme la qualité du texte source ainsi que la perception de l’amélioration qui varie d’une personne professionnelle à l’autre (au-delà des cas flagrants d’interférence et de traduction bancale), et tout particulièrement, dans le cas des formulations bancales, quant à la meilleure façon de résoudre la difficulté ou la maladresse sur laquelle tous s’entendent.
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Bonjour Éric,
Très bons points! Cela dit, l’essentiel de ton raisonnement semble reposer sur la notion de « consensus » autour du contenu de la mémoire et non sur la question de la qualité. Ma position part de la prémisse que si le contenu de la mémoire est déjà de qualité (en plus d’être consensuel), le traducteur ne va normalement pas le changer, car le critère de l’uniformité (et du gain de temps) peut alors jouer pleinement son rôle. Il reste la question suivante : le contenu de la mémoire peut-il avoir été révisé et/ou approuvé par le client tout en étant fautif, maladroit ou améliorable? L’expérience nous enseigne que oui, pour toutes sortes de bonnes et de mauvaises raisons qu’il serait trop long de nomenclaturer ici. Évidemment, cela pose la nouvelle question de savoir dans quelle mesure on peut déroger aux normes ou à l’usage du client de notre propre chef. Notre marge professionnelle à cet égard est à peu près nulle. Mais cet article s’adresse justement peut-être un peu aux « donneurs d’ouvrage », ou vise à tout le moins à inciter nos confrères et consœurs à insister auprès de ceux-ci pour qu’ils laissent davantage de latitude aux traducteurs consciencieux, compétents et professionnels, à défaut de quoi, quand maladresse il y a, aucune correction ne sera apportée pour les siècles des siècles.
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L’observation de Lionel Meney, rigoureusement exacte, est un portrait très fidèle de la situation. Et la tentation d’améliorer un passage boîteux peut parfois coûter cher à celui ou celle qui ose « modifier une correspondance parfaite ». Le traducteur ou la traductrice qui utilise Trados peut également prendre le temps de supprimer sa propre phrase de la mémoire s’il apparaît évident que sa proposition pose problème ou peut mener à une erreur de sens.
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