Les quelques personnes ayant communiqué avec François Lavallée dans le cadre de Magistrad ces derniers temps auront peut-être remarqué que le mot « président » a été remplacé par « formateur émérite » dans sa signature. Pourquoi?
C’est un clin d’œil à l’histoire étonnante de ce mot, que nous avons apprise quelques semaines avant la transaction.
Les origines du mot « émérite »
Dans Les secrets des mots, Jean Pruvost explique qu’on se méprend sur le sens premier du mot « émérite », à la faveur de sa ressemblance fortuite avec le mot « mérite ».
Emprunté au latin emeritus signifiant celui qui, ayant accompli son service militaire, jouissait des honneurs de son titre, l’adjectif émérite entrait dans la langue française au XIVe siècle pour désigner la personne ayant accompli pleinement sa carrière. Aussi est-ce encore aujourd’hui un titre précis : le professeur émérite de l’université reste celui qui, ayant pris sa retraite et satisfait à une appréciation valorisante de son travail par une commission constituée de ses pairs, peut en faire état et poursuivre des activités officielles d’enseignement et de recherche. Par définition, le magistrat et le professeur émérites bénéficient d’une longue pratique et attestent ainsi d’« une compétence et d’une habileté de haut niveau », selon la définition du Trésor de la langue française.
La proximité du mot mérite […] ne pouvait que contaminer au bon sens du terme le mot émérite, désignant le retraité de grand mérite. Remy de Gourmont, dans l’Esthétique de la langue française, traité publié en 1899, en fait le constat : « Quand le mot retraitéeut remplacé le mot émérite, celui-ci prit les significations de habile, expert et Balzac le vulgarisa. » On regrette qu’il ait même dévoyé le mot jusqu’à mettre en scène un voleur émérite dans Splendeurs et misères des courtisanes, en 1847. On préfère Georges Duhamel évoquant en 1906, dans sa Biographie de mes fantômes, « la consultation de Doleris, accoucheur émérite ». Quoi qu’il en soit, c’est un fait, la contamination linguistique n’est pas une maladie, juste un mécanisme naturel.
– Source : Jean Pruvost, Les secrets des mots, Guy Saint-Jean Éditeur, 2019, p. 192-193.
Le Dictionnaire historique de la langue française nous permet de remonter plus loin : « Emeritus est le participe passé de emereri “achever le service militaire”, formé de ex- et mereri “gagner”. »
Le Petit Robert,pour sa part, met le doigt sur le sens intermédiaire ayant eu cours au XIXe siècle : « Qui a une longue pratique de la chose […]. ➙ chevronné, invétéré » Il y a donc ici le sens de l’expérience, sans encore le mérite ou la compétence.
Et François dans tout ça?
Notre ex-président François ayant passé la main pour la direction de Magistrad tout en maintenant ses activités de formateur, il nous semblait qu’il lui fallait un titre particulier. Puisqu’il a annoncé sa retraite en quittant le cabinet Edgar l’automne dernier et que la transmission de Magistrad constitue aussi un aboutissement, nous avons jugé que le sens premier de « émérite » lui allait comme un gant, pour ainsi dire (rappelons que de Gourmont indique explicitement que le sens premier était « retraité »). Le deuxième sens, celui de « chevronné, invétéré », nous semble justifié après plus de 40 ans consacrés à la langue et à la traduction.
Quant à la connotation moderne acquise « par contamination », nous ne saurions nous prononcer définitivement, mais elle est fort probablement… méritée.
