Ce qu’on appelle la cancel culture fait beaucoup jaser depuis quelques années. On peut la définir comme la volonté de bannir de l’espace public une personne ou un personnage historique que l’on juge immoral, généralement en raison d’une inconduite (sexuelle ou autre) ou d’un comportement jugé raciste, sexiste ou transphobe. Cette suppression de l’espace public consiste par exemple, dans le cas d’un sportif ou d’un artiste encore vivant, à annuler ses contrats en cours (Guillaume Lemay-Thivierge) ou encore à interdire la diffusion des œuvres qu’il a créées (Polanski) ou auxquelles il a participé (Depardieu); dans le cas d’un auteur ou d’un intellectuel, à censurer ses ouvrages, à l’empêcher de tenir des conférences ou à le bannir de manifestations publiques ou sociales (J. K. Rowling); dans le cas d’un personnage historique, à réviser le portrait qu’on en fait, voire éventuellement à y rayer son nom, à démanteler les statues et monuments qui le représentent et à débaptiser les immeubles, voies publiques, etc., qui rappellent sa mémoire (Christophe Colomb).
L’expression cancel culture est généralement utilisée avec une connotation péjorative. Nous ne nous prononcerons pas sur le fond ici. Nous chercherons seulement quelle est la meilleure façon de traduire ce terme de façon idiomatique.
En anglais, to cancel, ce n’est pas tout à fait « annuler »
On voit souvent cancel culture traduit par « culture d’annulation » parce qu’« annulation » est le premier mot qui vient à l’esprit quand on voit le mot anglais cancel. En même temps, la plupart des gens sentent bien que cette expression « ne colle pas ». Et pour cause. Que peut bien signifier « annuler une personne » en français? Et on se dit que, décidément, les anglophones ont une façon bien bizarre de dire les choses.
Mais le problème n’est pas chez les anglophones : il est dans cette traduction trop rapide. Car le mot anglais cancel a un sens global beaucoup plus large que simplement « annuler ». Par exemple, to cancel a stamp, c’est l’oblitérer, c’est-à-dire lui apposer un cachet qui le marque, voire le masque, afin d’empêcher sa réutilisation. Le Robert & Collins traduit to cancel an application par retirer une demande et non pas juste l’« annuler ». Ce même ouvrage (que l’on ne consulte pas assez souvent, soit dit en passant) précise par ailleurs que si on parle d’un vol d’avion ou d’une ligne ferroviaire, il y a deux traductions possibles : annuler d’abord, mais aussi supprimer, dans le sens de withdraw permanently (donc supprimer définitivement une liaison). On voit bien ici que le champ sémantique de cancel est plus large que celui d’« annuler ». Un peu plus loin dans le même article, on signale que to cancel peut aussi signifier barrer ou rayer.
« Oblitérer », un mot trop… oublié
Ancien philatéliste averti, j’ai toujours en tête le mot oblitérer quand je vois le mot cancel. En effet, je me souviens du choc que j’ai éprouvé, vers l’âge de 11 ans, quand j’ai constaté que ce mot français si spécifique correspondait à un mot anglais si général.
D’où vient le mot oblitérer, et que signifie-t-il exactement? Le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey nous apprend que ce vocable est attesté pour la première fois dans notre langue en 1512 avec le sens, de – tenez-vous bien – « effacer le souvenir de ». L’origine du préfixe ob- est assez… obscure, mais en gros, c’est l’idée de mettre un… objet devant un autre, ou par-dessus, pour le cacher. On peut penser à des mots comme obnubiler, obscène ou obsolète, qui évoquent tous l’idée de mettre à l’écart, de cacher ou de rendre caduc. La deuxième partie du mot oblitérer vient de la racine littera « lettre » ou « ligne d’écriture ». On se rapproche donc ici du sens de « barrer, rayer » attribué à to cancel dans le Robert & Collins. Le Dictionnaire historique de la langue française signale par ailleurs que le verbe oblitérer « a été rapproché de oblitus “oublié” ».
Il me semble donc que culture d’oblitération aurait toute la force nécessaire pour traduire cancel culture : ce qu’on veut faire dans ce genre d’entreprise, c’est oblitérer une personne, soit l’effacer ou la faire oublier. On retrouve dans ce mot l’expression d’une violence qui se trouve bel et bien dans cancel mais pas dans « annuler ».
Autres solutions
On a aussi vu comme propositions culture de l’effacement, qui me paraît tout à fait intéressant aussi, car il correspond bien au phénomène que l’on tente de décrire. C’est d’ailleurs un lieu commun que de faire un parallèle entre la cancel culture et les pratiques décrites dans le roman d’anticipation 1984, où les autorités publiques effacent littéralement certains noms des livres d’histoire, des anciens numéros de journaux, etc.
Cela dit, on peut aussi se demander si le mot même culture doit rester tel quel dans la traduction. Car s’agit-il d’une culture ou d’une pratique? Ou peut-être d’une mentalité? Ce sens de culture est probablement une influence anglo-saxonne, et bien qu’on puisse l’accepter parce qu’il est devenu courant (ne parle-t-on pas depuis récemment de la « culture de l’excuse »?), on peut quand même se demander s’il n’y aurait pas moyen de s’en passer.
De là, on tombe sur une autre proposition : le mot boycott, emprunté à l’anglais il y a une centaine d’années, et qui rend bien l’idée de cancel culture, du moins pour les personnes vivantes. Mais bon, s’interrogeront certains : à quoi bon se creuser les méninges pour trouver une traduction à un mot anglais… si c’est pour arriver à un emprunt de l’anglais? C’est vrai que la pirouette peut être comique, mais il reste que le problème de base, avec « culture de l’annulation », c’est que le mot « annulation » lui-même n’est pas assez fort pour traduire cancel dans ce contexte, et non pas seulement que ce serait un calque de l’anglais.
Il y aurait aussi ostracisme, mot bien implanté dans notre langue depuis la Renaissance cette fois, ainsi que la variante ostracisation. Ce mot désigne le fait d’exclure une personne à cause de son comportement. Son aïeul, ὀστρακισμός (« ostrakismos »), désigne un « vote par lequel certaines cités grecques bannissaient pour dix ans les citoyens qui avaient encouru la défaveur publique » (Wiktionnaire). On est vraiment très proche du concept contemporain, à ceci près que, dans notre monde à nous, la sanction est plutôt prononcée pour l’éternité.
Conclusion
Les mots boycott et ostracisation me semblent décrire parfaitement le cas des personnes vivantes dont on cherche, par exemple, à annuler les conférences ou les manifestations publiques. Ils me semblent toutefois insuffisants pour le cas des personnages historiques dont on veut honnir ou effacer ou la mémoire (Christophe Colomb, Claude Jutra) ou des artistes dont on veut faire disparaître les œuvres de la circulation (Polanski, Depardieu). Dans ces derniers cas, il me semble qu’il s’agit vraiment d’oblitérer ces personnes, c’est-à-dire les reléguer aux oubliettes, de les rayer du monde et de l’histoire. C’est pourquoi les termes culture d’oblitération, de suppression ou d’effacement me semblent particulièrement appropriés pour exprimer ce genre d’attitude et toute la force de cancel culture en anglais. Quant à l’opportunité de conserver ou non le mot culture, la question reste ouverte.
Mise à jour du 29 mars 2024 : Quelques autres solutions proposées par de fidèles abonnés au fil X de Magistrad :
- (phénomène d’)ostracisme systématique; appel à la censure; appel au boycott; culture de la censure (@PVirmouxJackson);
- damnatio memoriæ (@walttr);
- mise au ban, mettre au ban (@ProFRTrans; @PVirmouxJackson; @taquinvolubile).

Belle recherche! Pour favoriser la popularisation du terme, je vote pour culture de l’effacement. Bravo pour oblitération et ostracisation, mais ce sont des mots que plusieurs de mes proches et connaissances, parfois assez instruits merci, n’utiliseront sans doute jamais :-).
Merci François L.
Serge Martin, t.a.
serge_martin@me.com
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