Dès qu’il est question de comparer la langue québécoise à la langue parlée par nos cousins français, les Québécois sont prompts à monter sur leurs grands chevaux pour dénoncer l’épouvantable propension qu’on a en France à utiliser des mots anglais. Toujours les mêmes exemples reviennent : shopping, bowling…
Il est vrai que Macron, avec sa start-up nation, son team building et ses bottom-up process, ne fait rien pour aider la cause. Mais la question demeure : les Français font-ils plus d’anglicismes que les Québécois, ou plus exactement, les commettent-ils dans les mêmes contextes et pour les mêmes raisons? Serait-il possible, par exemple, qu’il y ait une différence selon qu’on parle de la langue du marketing et des affaires ou plutôt de la langue de tous les jours?
Et surtout, se pourrait-il que l’on remarque davantage les anglicismes de nos cousins parce que ce ne sont pas les mêmes que les nôtres, alors que notre langue à nous en est truffée sans que nous ne nous en apercevions?
Allons-y voir à l’écran
La youtubeuse bien connue Solange, québécoise d’origine et française d’adoption, en avait assez de ces accusations, et elle a trouvé un moyen original de faire une petite étude sur la question : elle a regardé le film québécois Starbuck puis son adaptation française Fonzy (donc deux films comparables puisqu’ils racontent la même histoire), pour compter les mots anglais employés dans l’un et dans l’autre.
Résultat : vingt-quatre dans le film québécois contre… un seul dans le film français.
Dans les commentaires sous la vidéo de Solange, une Québécoise tient à faire une mise au point : « […] nous savons tous que le language [sic] “québécois” dans les films est extrêmement exagéré surtout dans un film du style de Starbuck. » Voire!
Un autre petit coup, juste pour être sûr?
J’ai donc eu l’idée de faire la même chose avec l’émission Un souper presque parfait, qui existe aussi en France sous le titre Un dîner presque parfait. La formule des deux émissions est la même, à ceci près que la québécoise dure 22 minutes et la française une heure. J’ai donc écouté deux épisodes québécois (de deux semaines différentes, pour varier les locuteurs) et les 44 premières minutes d’un épisode français, en comptant à mon tour les vocables de la langue de Shakespeare (ou de Richler, c’est selon).
Et là, ce n’est pas un script de film, c’est du vrai parler par du vrai monde (qui, accessoirement, mange du vrai manger).
Le résultat? 36 mots anglais du côté québécois, contre 14 du côté français. Moins spectaculaire que les chiffres de Solange, mais tout de même suffisant pour éclairer la discussion. Surtout que du côté français, j’ai ratissé large, en comptant show, cocktail, bling-bling, cool, « je suis fan de mayonnaise », too much, flop et french cancan, autant de mots qui auraient pu en fait être prononcés des deux côtés de l’Atlantique. Si on les exclut, on tombe à 6 (voir tableau ci-dessous).
Si je fais le même exercice de « neutralisation » du côté québécois, je peux éliminer googler et look, et même, disons, snow (au sens de snowboard), yes! et shortcake (les Français n’en mangent pas, mais on peut supposer qu’ils appelleraient aussi ça un shortcake s’ils en mangeaient), et on arriverait à un résultat final de 31 contre 6. Sinon, du côté québécois, ça part dans tous les sens, depuis le six-pack (abdomen musclé) jusqu’au show stopper et au vin cheap, en passant par « il a manqué sa shot », « c’est fair », « on se met en chest », « dix minutes, c’est très short », « ça va devenir un gros mess », « le dessert était fluffy » ou même « j’ai fail[ed] ». Beaucoup d’exclamations aussi, comme all right!, yes!, oh my God! ou that’s it!, ce qui est intéressant car cela montre l’imprégnation de l’anglais dans la pensée spontanée : en France, les mots anglais sont indéniablement des emprunts à une langue étrangère. Ici, l’anglais, c’est un peu aussi « la langue de chez nous »!
J’ai moins porté attention aux anglicismes francisés, et en fait je n’en ai remarqué qu’un : « à date ».
Caractéristiques sociodémographiques
Notons que, du côté québécois, il y avait dans la première émission la chanteuse d’opéra Nathalie Choquette, dont il est sans doute prudent de dire que sa langue est plus policée que celle de la moyenne des Québécois, et Benoît Gagnon, animateur télé de profession, qui surveillait manifestement son langage aussi; dans la seconde (qui se passait à Longueuil), il y avait un Français et une Russe d’origine, deux personnes dont le vocabulaire n’était pas non plus typique du Québécois moyen. Sauf erreur de ma part, aucune de ces quatre personnes n’a utilisé de mot anglais, ce qui a certainement amélioré la moyenne de l’équipe…
Du côté français, les cinq participants étaient de la région de Grenoble et ne présentaient en apparence aucune caractéristique sociodémographique pertinente pour notre propos.
J’ai aussi inclus dans mon décompte, évidemment, les commentaires des deux animateurs respectifs.
Voici un petit tableau des mots anglais relevés :
| Émissions québécoises | Émission française | |
| Catégorie 1 Mots utilisés des deux côtés de l’Atlantique | – j’vas le googler – le look de mon assiette – un shortcake – je fais du snow l’hiver – yesss! | – un cocktail – le show – une soirée french cancan – c’est cool – je suis fan de mayonnaise – un petit flop – c’est too much |
| Catégorie 2 Mots anglais relativement intégrés au lexique québécois mais non français | – je trippe au boutte – une fille de party – c’est tough à mesurer – le chou de Bruxelles est tough – quelqu’un qui met le fun dans’ place – du vin cheap – le chum à ma sœur – du make-up permanent | |
| Catégorie 3 Mots dont l’origine anglaise est ressentie comme telle même au Québec | – ça c’est la partie fucking longue – ça va devenir un gros mess – le dessert était fluffy – le dessert était un show stopper – on rajoute du salt and pepper – on se met en chest – il montre son six-pack – on est entre boys – on ajoute le cheese – elle est touch, elle touch beaucoup – le temps était short, dix minutes c’était short1 – il a manqué sa shot – j’ai fail[ed] – c’était son call – l’entrée était très basic – c’est fair | |
| Catégorie 4 Exclamations spontanées | – all right! – oh my God! – cheers! – that’s it! | |
| Catégorie 5 Mots utilisés en France mais pas au Québec | – customisation – smartphone – ce serait top – un gros challenge – je les ai bluffés – je crains un clash |
Soyons clair : malgré ces statistiques, je n’avais pas l’impression, même du côté québécois, d’entendre des incultes qui ne connaissaient pas leur langue, ni une langue française en perdition. Trente et un, cela représente une fraction infinitésimale du nombre de mots qui sont prononcés en quarante-quatre minutes. Je ne suis donc pas en train de déchirer ma chemise pour dénoncer à quel point « les Québécois parlent mal ». Je cherche seulement à remettre en perspective les perceptions sur l’emploi généralisé de mots anglais de chaque côté de l’Atlantique.
Cela dit, il me semble évident que si on faisait la même étude du côté de la publicité, de l’affichage et de certaines revues, les Français gagneraient haut la main (témoins les photos ci-dessous, tirées de la revue française Vital Food). Cela montre que l’anglais, en France, est une question d’image et de façade, tandis qu’au Québec, c’est une question d’imprégnation culturelle.


1 Une source généralement bien informée m’indique que short gagnerait du terrain chez les jeunes générations en France.
