Pour lancer sa nouvelle série de portraits de formateurs et formatrices, Magistrad s’est entretenu avec nul autre que son fondateur, François Lavallée, qui revient sur ses 40 ans de métier et nous parle de sa retraite… plutôt occupée!
François, tu as pris ta retraite il y a bientôt un an, et tu avais commencé ta carrière en 1984. Quel regard portes-tu sur ces 40 ans de métier?
C’est assez vertigineux. J’ai passé 40 ans à chercher la réponse à une seule question : comment se fait-il qu’il soit si difficile de rendre avec naturel en français un texte que je comprends parfaitement en anglais? C’est toute la question de l’idiomaticité, le mot-clé de toute mon action dans notre domaine. Sur mon chemin, j’ai traduit et révisé des millions de mots, écrit trois guides de traduction, fondé une école de traduction où j’ai donné des cours à des milliers de personnes de plusieurs pays, enseigné 15 ans à l’université… et je ne crois pas encore avoir ma réponse! (rires)
Tu as sûrement des pistes, quand même?
Oui, des pistes, j’en ai plein! Et j’ai plein de réponses pour un tas de questions bien précises sur la manière de traduire tel ou tel mot, sur l’utilité de tel ou tel procédé… Ça, pour ça, j’ai tout un coffre aux trésors! Mais ultimement, je me sens encore très démuni quand vient le temps de produire un texte à la hauteur de mes idéaux.
Tes idéaux sont peut-être trop élevés?
Pfff! Va dire à un artiste que son idée de la beauté est trop élevée, à un chercheur qu’il est trop ambitieux! On n’en a jamais fini, et c’est ce qui fait la beauté de notre métier! Si je n’avais pas été animé par cette recherche, j’aurais vite trouvé mon travail ennuyant. D’ailleurs, plein de gens me disent qu’ils ont retrouvé leur motivation après avoir suivi mes cours, pas nécessairement à cause des trucs concrets que j’enseigne (quoique j’ose croire que ça aide!), mais simplement en raison de l’approche de la traduction que je propose : à la fois un art, une technique et un mystère.
… un mystère que tu comptes encore résoudre?
Écoute… je crois que j’y touche presque, comme Adam touche presque le doigt de Dieu au plafond de la chapelle Sixtine… (rires) Sérieusement, avec la « technique de la feuille retournée », que j’expose dans ma formation Libérez le génie de la langue! (formation que je donnerai à Lyon en octobre et que je résumerai devant les étudiants de l’ESIT et au congrès de l’OTTIAQ en novembre), je sens que j’y suis presque.
Donc… ça y est???
Oui, peut-être, mais la réponse que j’ai trouvée m’emmène si loin que ça m’étourdit moi-même. Un peu comme quand Indiana Jones finit par trouver l’Arche d’alliance! Avec ma réponse, j’ai l’impression de changer de dimension. Car en fait, ce que j’ai toujours soupçonné, c’est que pour produire « une traduction qui ne sente pas la traduction », il ne faut pas dire exactement la même chose que le texte de départ. C’est troublant. Mais quand on l’assume, on découvre un tout nouveau monde. Je ne croyais pas si bien dire quand j’ai inventé le concept de « paradis du français » il y a maintenant près de vingt ans.
En même temps, cette réponse arrive peut-être à temps, au moment où la machine se mêle de traduire de manière de plus en plus impressionnante… mais inhumaine.
À t’entendre, on n’a pas vraiment l’impression que tu es à la retraite…
J’ai pris ma retraite de chez Edgar, qui était mon employeur à temps plein. J’ai aussi vendu Magistrad au printemps 2024, donc je suis beaucoup plus libre qu’avant. Mais c’est sûr qu’on ne se sépare pas de sa passion…
On pourrait donc dire que la retraite, c’est « un autre genre de paradis »?
Après un an, je ne peux pas dire que je me suis encore habitué à ce nouveau mode de vie. Dans ma carrière, on m’a souvent demandé où je trouvais le temps pour dormir… Je constate en effet que je menais beaucoup de choses de front, et ça me fait bizarre, quand je me lève le matin, de me dire que personne n’attend rien de moi aujourd’hui – sauf l’organisatrice de ma tournée européenne, qui n’arrête pas de me demander mille choses… (rires). Cette baisse de régime me fait réaliser à quel point j’étais effectivement occupé.
Syndrome du nid vide?
Je n’irais pas jusque-là. Je suis encore très actif, mais j’ai juste plus de temps pour faire mes choses et prendre le temps de vivre.
Comment as-tu vécu le transfert de Magistrad à Hermès?
C’est le plus bel aboutissement dont j’aurais pu rêver. Quand j’ai fondé Magistrad, en 2006, je voulais juste me donner un moyen de parler de traduction avec mes confrères et consœurs. J’étais loin d’imaginer que ça prendrait un tel essor, et encore plus loin de croire que quelqu’un pourrait prendre la relève aussi efficacement que Mélodie [Benoit-Lamarre], c’est-à-dire en respectant à 100 % l’esprit de Magistrad, mais en l’amenant plus loin.
Parlant d’aller plus loin, Mélodie a rapidement eu des projets pour toi, non?
Oui! Mélodie et son acolyte Caroline [Tremblay] – qui, en passant, sont deux de mes anciennes étudiantes de l’Université Laval avec qui j’avais toujours gardé contact – me font le cadeau de me concocter une tournée européenne en octobre-novembre. J’étais déjà allé donner des formations en Europe, mais jamais dans le cadre d’une tournée organisée par Magistrad. C’est justement le genre de choses que je ne pouvais pas faire avant… parce que j’avais quand même un emploi à temps plein chez Edgar!
Tu nous promets de nous parler de ton expérience?
Si tu insistes… J’ai l’intention d’être très actif sur le blogue de Magistrad, et sur les réseaux sociaux. On va d’ailleurs profiter de l’occasion pour lancer notre compte Instagram. Tout un programme!
Donc, Magistrad demeure au cœur de ta retraite?
Oui, mais pas seulement. J’ai aussi commencé la réalisation d’un vieux rêve : la rédaction d’un livre sur la langue française, mais pour le grand public.
Tu peux nous en dire plus?
Toute ma vie, j’ai écrit des livres et des articles sur la langue pour les traducteurs. Mais la langue, ça intéresse tout le monde. Tout le monde a une opinion sur le français, les anglicismes, la norme, l’orthographe, etc. J’avais envie de donner mon point de vue en tant qu’amoureux de la langue, à la fois pour faire connaître les enjeux de la traduction au grand public, et aussi pour transmettre ma passion. Mon titre provisoire : Ma langue française, tout simplement. Ce sera beaucoup sur le mode du témoignage subjectif.
Et on pourra lire ça quand?
La rédaction avance bien, mais c’est long. D’autant plus que je suis… à la retraite! (rires) Sérieusement, je me donne comme objectif de garder une certaine discipline sans trop me stresser avec une échéance. Pour l’instant, j’ai 90 000 mots d’écrits, et je n’en suis pas encore à la moitié… J’espère néanmoins terminer début 2025.
On a bien hâte de te lire, en tous cas. Merci mille fois pour ta grande générosité, François, et au plaisir de te suivre dans tous tes projets!
Pour ne rien manquer de la tournée européenne et des autres projets de François Lavallée, abonnez-vous à l’infolettre de Magistrad et suivez-nous sur nos réseaux sociaux!

Profitez bien de votre retraite M. Lavallée. Vous l’avez bien méritée! C’est toujours un plaisir de suivre vos formations. Surtout ne nous abandonnez pas! On a toujours besoin de vos lumières pour atteindre le paradis du français 🙂
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