Extrait d’un livre en cours de rédaction sur la langue française, à paraître en 2026. Pour voir d’autres extraits, on peut s’abonner à la page Facebook Ma langue française.
[…] Je viens de parler des fantômes qui font boo au lieu de bouh. En effet, oo est une façon d’écrire le son [u][1] en anglais, et non en français. En français, à la base, ce son s’écrit ou. En espagnol et dans bien d’autres langues, il s’écrit u. Le français se démarque à cet égard. Pourquoi? Parce que la lettre u est réservée en français au son [y], son qui n’existe tout simplement pas dans les autres langues latines (espagnol, portugais, italien, roumain), ni d’ailleurs en anglais!
Cela peut paraître futile, mais c’est une autre illustration des manières subtiles dont l’anglais s’immisce dans l’univers francophone. Le français a une manière de faire les choses, l’anglais en a une autre, et c’est par ignorance ou négligence qu’on mélange les deux.
Qu’est-ce que la translittération? En russe, par exemple…
Ce qui nous mène à la fascinante question de la translittération. Qu’est-ce que la translittération? C’est la façon d’écrire dans notre alphabet les mots qui viennent de langues qui en utilisent un autre. Ce n’est pas de la traduction. Par exemple, si je vous montre le mot russe стол, je pourrais vous le traduire en disant que cela signifie « table », mais je pourrais aussi simplement le translittérer pour vous indiquer comment ça se prononce, ce qui donnerait stol.
Maintenant, pour revenir à notre son [u] (ou), comment s’écrit-il en alphabet cyrillique, qui est l’alphabet russe? Réponse : y. C’est la deuxième lettre de Путин, le nom de Poutine. Et comment les anglophones écrivent-ils le nom du président russe? Putin, bien sûr, puisque chez eux le u se prononce ou. Quant au e final de Poutine en français, il n’est pas dans la graphie russe, qui se termine par le n (représenté par н, oui, je sais, c’est mêlant), mais on l’ajoute parce que c’est ainsi qu’on va s’assurer que le francophone prononcera -ine et non -in (autre son français qui n’existe ni en anglais ni dans les autres langues romanes).
Vous me direz que porter le nom d’un mets composé de patates frites et de sauce brune, pour un chef russe, ce n’est pas ce qu’il y a de plus glorieux mais, comme on le constate quand on regarde ce qui se passerait si on gardait la graphie anglaise en français, cela aurait pu être pire.
Et pourquoi donc ce « pire » aurait-il pu advenir? Parce qu’on voit souvent les translittérations anglaises se faufiler subrepticement dans le français, en raison sans doute de l’ignorance des gens qui écrivent. Par exemple, on voit parfois le nom du compositeur russe Chostakovitch écrit Shostakovich, ce qui est en fait la translittération anglaise : en français, le son [ʃ] s’écrit ch, alors que ces deux lettres se prononcent [tʃ] en anglais. C’est pourquoi les anglophones font commencer le nom de ce compositeur par sh, qui n’est, pour sa part, pas une combinaison de lettres native du français. De même, le ch de la fin en anglais se prononce [tʃ], ce qui s’écrit tout simplement et logiquement tch en français. On pourrait énumérer ainsi plusieurs lettres cyrilliques correspondant à des sons qui s’écrivent différemment selon qu’on est en anglais ou en français.
Les journalistes tombent souvent dans le piège. André Racicot, spécialiste de ces questions, signale toutefois que les médias français semblent moins hypnotisés que les médias canadiens à cet égard :
Cette question épineuse était de la sorcellerie aux yeux des médias, qui ont bien des chats à fouetter. Pourtant, une observation attentive de la presse française montre que les noms russes sont francisés. Par exemple Youri Loujkov, ancien maire de Moscou que les médias francophones canadiens écrivaient Yuri Luzhkov, dans l’indifférence générale. […] Il est […] bien difficile de demander à de courageux reporters comme Tamara Altéresco de se pencher sur la francisation d’Irpin, entre deux bombardements russes. Mais les chefs de pupitre, eux, pourraient le faire à sa place[2].
Les Allemands, pour Vladimir, écrivent Wladimir, parce que chez eux, le w se prononce [v]. Il n’y a aucune raison pour nous de faire de même. Il n’y a aucune raison non plus de faire comme les anglophones.
Qu’en est-il de l’arabe et de l’hébreu?
Le même problème se pose pour les mots arabes et hébreux, dont l’original s’écrit aussi dans des systèmes d’écriture autres que le nôtre. Ainsi, on écrit Yom Kippour en français et Yom Kippur en anglais. Et on écrit Anouar en français et Anwar en anglais. On dit toujours que les noms propres ne se traduisent pas, mais dans ce cas-ci, il ne s’agit pas de traduction mais de translittération. Si on traduit de l’anglais un nom russe, arabe ou hébreu, il faut adapter la graphie au système d’écriture du français, d’autant plus que c’est ainsi qu’on aidera le lecteur à bien le prononcer. Ainsi, on voit souvent Rosh Hashanah en français, mais comme l’indique à point nommé Wikipédia, il s’agit de la graphie anglaise, et on devrait écrire en français Roch Hachana.
Et il ne s’agit pas que des noms propres. Ce que les anglophones translittèrent hijab et jihad, il est normal qu’on l’écrive en français hidjab et djihad, car le j seul ne se prononce pas [dʒ] en français, contrairement à l’anglais. Pour certains mots, comme charia (angl. sharia), la graphie française est bien établie. Pour d’autres, moins.
Encore une fois, il faut comprendre le contexte de tout cela : il ne s’agit pas de savoir comment translittérer l’arabe, il s’agit de ne pas laisser l’anglais s’immiscer entre l’arabe et le français. C’est d’autant plus difficile que l’anglais occupe une place hégémonique dans les choses internationales; mais au fond, ce n’est qu’une question d’information et de vigilance.
Cette manie de tout prononcer à l’anglaise…
J’en profite pour signaler la fâcheuse manie des Québécois (y compris dans les médias) de prononcer à l’anglaise tout nom étranger, ce qui trahit un esprit étriqué, comme si tout ce qui n’est pas français devait être anglais. Le regretté Alix Renaud faisait la même observation :
Dans le cours d’expression orale dont j’ai la charge au Collège radio-télévision de Québec (C.R.T.Q.) depuis plus de dix ans, j’aborde à la mi-session la prononciation des mots étrangers (en particulier celle des noms propres). Je m’étais en effet aperçu, dès le début, que la plupart des élèves avaient tendance à prononcer à l’anglaise tout mot ou tout nom qu’ils ne connaissaient pas […][3].
La chose a été mise au clair par le hockeyeur slovaque Peter Stastny lorsqu’il est arrivé à Québec en 1980 : son nom se prononce « Pétère » et non Peter à l’anglaise. En l’occurrence, les commentateurs sportifs se sont fait un point d’honneur d’obtempérer, mais beaucoup continuent encore aujourd’hui de prononcer des noms slaves ou scandinaves à l’anglaise.
Quand la Russie se défrancise…
Pour revenir au russe, la question s’est malheureusement compliquée il y a une trentaine d’années :
Depuis que la Russie a adopté, au milieu des années 1990, la transcription des noms russes sur les passeports selon la phonétique anglaise en remplacement de la phonétique française (traditionnelle depuis l’époque tsariste), il est de coutume d’adopter dans les médias francophones cette forme anglaise (c’est généralement le cas des sportifs, par exemple : la joueuse de tennis Svetlana Kuznetsova au lieu de Svetlana Kouznetsova)[4].
Cette décision des Russes me fait un pincement au cœur, car c’est un autre signe du déclin du français sur la scène internationale, un français qui avait pourtant occupé une place de choix dans ce pays depuis Pierre le Grand (1672-1725). Mais elle ne concerne que la transcription pour les passeports; on comprend les Russes de choisir l’anglais comme vecteur de communication internationale, et il serait un tantinet tatillon de leur demander de rajouter une translittération française à côté de la translittération anglaise sous le nom en cyrillique! Mais rien n’oblige par contre les journalistes ni quiconque d’autre à adopter un système phonologique étranger (anglais ou autre) dans leurs écrits en français. D’autant plus que, comme on le signale dans Wikipédia, la translittération anglaise « n’est pas sans provoquer des erreurs[5] » en français : par exemple, le nom du joueur de tennis Михаил Южный, dont le patronyme se prononce (et devrait s’écrire) Ioujny, est plutôt écrit à l’anglaise, soit Youzhny, ce qui amène les gens à le prononcer « Iouzny ».
L’article d’André Racicot cité plus haut, qui date de 2013, soit bien après ce changement, atteste cela dit que bien des journalistes français demeurent fidèles au système phonologique français[6].
Rien n’est simple dans ces questions. Par exemple, si un Russe immigre aux États-Unis, il devient un États-Unien portant officiellement le nom translittéré en anglais. Si on parle de lui en français, il sera logique de garder cette graphie anglaise puisque ce n’est plus de la translittération…
Et pour la Chine?
Pour le mandarin, la question se pose autrement : en effet, la République populaire de Chine a adopté officiellement en 1958 un système de translittération se voulant universel, le pinyin, sans tenir compte de la diversité de nos systèmes phonologiques à nous. L’ONU a emboîté le pas en 1979 et, contrairement à ce qui se passe avec le russe, l’arabe et l’hébreu, la pression est forte pour respecter la volonté des Chinois. C’est ce qui fait que Pékin s’appelle maintenant Beijing et que Lao Tseu se balade dorénavant sous le doux nom de Lao Zi.
L’argument pour l’adoption d’un système universel est double : d’une part, il simplifierait les communications internationales par l’adoption d’une graphie unique, et d’autre part ce serait aux Chinois de décider comment leurs mots doivent être translittérés dans les langues étrangères. On est toutefois en droit d’opposer un regard critique à ces arguments. D’abord, l’universalisation de la graphie, je veux bien, mais de toute façon, j’ai beau écrire Beijing au lieu de Pékin, puisque j’écris en français, tous les mots autour sont en français et s’adressent à des francophones. C’est le principe même de l’existence de langues différentes dans le monde. Donc, pourquoi ne pas utiliser un mot français dans un texte français?
Pour ce qui est de la volonté des Chinois, j’admets que je ne fais pas le poids pour m’opposer à l’Empire du Milieu, mais je lui soumets respectueusement que ma langue m’appartient. Personnellement, je trouve plus lisible et intelligible un mot comme Canton que son équivalent Guangzhou, et si jamais je veux apprendre le mandarin, je ferai l’effort nécessaire pour y arriver, mais pour le moment je m’exprime en français. En mandarin, la France s’appelle fǎ guó, l’Espagne xī bān yá, le Mexique mò xī gē, le Canada jiā ná dà et le Québec kuí běi kè[7]. Je n’en veux pas aux Chinois, je leur reconnais le droit d’adapter la prononciation des noms de noms pays à leur système linguistique… et phonatoire.
Si encore, avec le pinyin, on se rapprochait de la prononciation de l’original… Mais on se heurte au même problème qu’avec les autres langues : de toute façon, on ne prononcera pas une même graphie de la même manière selon qu’on est francophone, anglophone ou hispanophone… donc on ne le prononcera sûrement pas à la chinoise! Le sinologue Jean François Billeter note d’ailleurs que « [l]e système pinyin […] est imprononçable pour un lecteur français qui ne l’a pas spécialement étudié »[8]. Et quand il dit « imprononçable », il faut savoir jusqu’à quel point! En pinyin, le q se prononce tch (ou ts’), le x se prononce quelque part entre le s et le ch, le zh se prononce j, le j se prononce ts, le z se prononce dz et le i se prononce eu… de telle sorte que mon Lao Zi d’il y a trois paragraphes ne se prononce pas, ô surprise, lao-zi mais lao-dzeu, comme le suggérait plus efficacement l’ancienne graphie. On peut supposer que le Tseu de Lao Tseu, plus dur que Dzeu, correspond à la prononciation de certaines régions, ou alors que la prononciation réelle se trouve entre les deux. De toute façon, la prononciation du mandarin est à des années-lumière de ce qu’on connaît et peut reproduire en français, avec notamment ses « tons », dont on n’a aucune idée dans notre sphère linguistique, alors l’idée de « respecter la prononciation chinoise » demeure totalement illusoire.
Bref, je suis Pékin.
[1] Nous revenons ici à l’alphabet phonétique international (API) dont nous avons parlé au chapitre 6. Clarifions les choses pour la bonne compréhension de la présente section : dans cet alphabet, le son ou s’écrit [u], le son u s’écrit [y], le son ch s’écrit [ʃ] et le son j s’écrit [ʒ].
[2] André Racicot, « Translittération », sur le blogue Au cœur du français, 7 mai 2022, https://andreracicot.ca/translitteration/, consulté le 8 mai 2025.
[3] Alix Renaud, Mots étrangers, mots français, éd. Varia, Montréal, 2006, p. 15. Italique dans le texte.
[4] Wikipédia, Transcription du russe en français, consulté le 8 mai 2025.
[5] Loc. cit.
[6] André Racicot, op. cit.
[7] Les trois premiers noms viennent du site 130 pays en chinois, https://chinoistips.com/pays-en-chinois/. Pour Québec, l’information m’a été donnée par l’IA Perplexity, qui n’a pu me fournir de sources mais m’a garanti que l’information était exacte…
[8] Jean François Billeter, Quatre essais sur la traduction, éd. Allia, 2023, pp. 8-9.
