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Révision commentée n° 4

Je vous souhaite la rebienvenue à notre série de révisions commentées! Semaine 4 déjà! Merci à tous ceux qui nous suivent assidûment! Cette semaine au menu : pronoms, mots tapageurs, reformulation, tournures passives, expression naturelle et contexte! Comme toujours, prenez le temps de bien réviser le texte vous-même d’abord, histoire de tirer le maximum de notre discussion. À table!
Le texte en gris est nécessaire à la révision, mais n’en fait pas partie.
Anglais Name of child
3(9.1) Subject to subsection (9.4), the name of a child shown on the registration of the child’s birth must consist of
(a) at least one given name; and
(b) a surname, which must not consist of more than four names.
[…]
Single name
3(9.4) A child may be given a single name that is determined in accordance with the child’s traditional culture if
(a) the person or persons registering the child’s birth provide the director with the prescribed evidence, if any; and
(b) the director approves the single name.Traduction Nom de l’enfant
3(9.1) Sous réserve du paragraphe (9.4), le nom indiqué sur le bulletin d’enregistrement de naissance d’un enfant doit comporter au moins un prénom et un nom de famille, ce dernier devant être composé d’au plus quatre noms.
[…]
Nom unique
3(9.4) Un nom unique déterminé conformément à la culture traditionnelle de l’enfant peut lui être donné si les conditions qui suivent sont réunies :
a) la ou les personnes qui font enregistrer la naissance de l’enfant fournissent au directeur les éléments de preuve prévus par règlement, le cas échéant;
b) le directeur approuve le nom unique.Révision Nom unique
3(9.4) Le directeur peut, à sa discrétion, approuver un nom unique, déterminé selon la culture traditionnelle de l’enfant, si la ou les personnes qui font enregistrer la naissance lui fournissent les éléments de preuve prévus par règlement, le cas échéant.Source : https://web2.gov.mb.ca/bills/42-4/pdf/b236.pdf Éviter d’utiliser un pronom pour viser un nom qui se trouve dans un complément déterminatif
Dans le passage « la culture traditionnelle de l’enfant peut lui être donné », « de l’enfant » détermine « culture »; l’usage du pronom lui peut difficilement viser un nom situé à l’intérieur d’un complément déterminatif et on évitera cet usage. Le lecteur peut même se demander si le mot visé ne se trouverait pas plutôt dans le paragraphe précédent. Une solution possible serait d’employer « peut être donné à ce dernier », « ce dernier » ne pouvant alors viser que le premier mot masculin qui précède. On décidera ensuite si ce choix est idéal dans le contexte, mais au moins, on aura éliminé l’ambiguïté.
Remplacer les mots tapageurs
Dans l’expression « déterminé conformément à la culture traditionnelle », « conformément à » prend ses aises : il est déjà difficile de placer ce passage obligatoire et lourd, s’il est possible de lui donner une empreinte moins large, on ne devrait pas s’en gêner. « selon », par exemple, ferait très bien l’affaire. N’hésitez pas à chercher les simplifications dans les passages lourds ou encombrants; le lecteur vous en remerciera.
Quand reformuler?
Vous constaterez que la révision proposée est une reformulation complète de la traduction qui nous a été soumise. Mais comment décide-t-on de complètement refaire une disposition? En effet, il n’est pas toujours simple pour le réviseur de décider d’opter pour une solution aussi drastique : si le traducteur a toute la liberté du monde pour tester les tournures qu’il veut, le réviseur doit pour sa part tenir compte du fait qu’il annule le travail du traducteur et qu’il s’immisce dans son œuvre, parfois sans en comprendre toutes les implications et sans connaître les raisonnements ou consultations qui auraient mené au texte à réviser. Néanmoins, si on cherche à créer le meilleur texte possible, il faut envisager cette option et savoir agir quand cette solution de phénix s’impose.
Les paragraphes qui suivent exposent les principaux éléments du texte — le sujet indéfini, la tournure passive, l’expression de l’intention et le contexte — qui, collectivement, viennent chacun ajouter un degré d’intensité à l’impératif de reformuler le tout ou, à tout le moins, de tenter de voir s’il ne dormirait pas dans l’ombre une meilleure formule qui ne cherche qu’à être réveillée. Souvent, il faudra d’abord tenter la reformulation avant de pouvoir établir qu’il existe effectivement un résultat plus heureux au détour. Vous devrez donc investir le temps nécessaire pour essayer quelques tournures — une douzaine pour moi, dans ce cas-ci. Pour ce qui est de savoir quand arrêter de chercher, le réviseur n’aura d’autre choix que de se fier à son instinct.
Explorons donc ensemble les éléments principaux qui nous ont mené à chercher une reformulation.
Sujets indéfinis et tournures passives
Il est parfois acceptable qu’une phrase débute par un article indéfini, mais il est sage de se questionner sur son bien-fondé quand on y recourt. Ici, il s’agit bien d’un seul « nom unique » et l’usage n’est pas fautif, mais à la révision, on se questionnera néanmoins sur son utilité. De plus, cet article indéfini est à la tête d’une tournure passive (« être donné »), ce qui rend le résultat d’autant moins heureux. Tâchez, tant à la traduction qu’à la révision, d’explorer les options possibles avant de conclure à l’usage d’un article indéfini en tête de phrase ou de recourir à une tournure passive, mais gardez quand même à l’esprit que ces outils rédactionnels demeurent à votre disposition et qu’ils sont parfois nécessaires ou inévitables.
Expression naturelle de l’intention du législateur
Faisons un survol de la forme que prend la disposition à réviser : une règle générale permet qu’un nom unique soit donné, des conditions sont ensuite établies dans des alinéas et l’ensemble des acteurs devant jouer un rôle pour réaliser la règle générale se trouvent dans ces alinéas. On peut d’emblée reconnaître que c’est bien la structure que l’anglais nous propose, et que ça ne peut forcément pas être si mal que ça…, mais est-ce vraiment le cas? Pourquoi ne pas plutôt rédiger une disposition qui dit directement qui peut faire quoi et à quelle condition? Peut-on faire mieux? Remettez toujours en question la structure que vous propose l’anglais, peu importe l’expérience du rédacteur qui l’a créée; faites-en de même face à la structure que le traducteur aura suivie, peu importe son expérience.
Faites un pas vers l’arrière et demandez-vous : Que dirait-on naturellement si on avait à présenter cette règle? La question peut sembler simple, mais la réponse invoque deux réalités immuables : vous ne pourrez jamais, dans un premier lieu, répondre sans avoir d’abord réfléchi suffisamment profondément à la disposition pour pouvoir cerner et intérioriser exactement l’intention législative qu’on cherche à exprimer et, d’autre part, vous ne pourrez pas savoir si une meilleure tournure existe tant que vous n’aurez pas retourné les idées sous tous les angles pour voir si les options qui se présentent à vous apportent une amélioration. Vous saurez que vous avez trouvé mieux quand vous aurez rédigé une solution plus claire, plus simple, plus directe, plus logique et, bien souvent, plus courte.
Le contexte est roi
On ne pourra comprendre une disposition législative sans en comprendre le contexte, tout comme on ne pourra pas non plus établir l’intention du législateur sans examiner le contexte. Le paragraphe (9.1) énonce une règle générale exigeant qu’un nom soit composé d’un prénom et d’un nom de famille, mais il énonce aussi qu’il existe une exception au paragraphe (9.4). Ainsi, quand vous rédigerez cette exception, il vous faut tenir compte de ce contexte et formuler l’exception de manière à ce qu’elle devienne une extension de la règle générale d’origine. Souvent, vous vous épargnerez bien des répétitions et gagnerez tout autant en clarté.
Aller à l’essence de la disposition pour mieux reformuler
Si on souhaite cerner l’intention du législateur, il faut d’abord aller à l’essence de la disposition. Le paragraphe (9.1) indique d’abord qu’il faut un prénom et un nom de famille, puis (9.4) permet un nom unique. C’est là l’essence de ces deux dispositions. Or, à (9.4), on nous présente également des conditions : le directeur doit approuver le nom et ceux qui enregistrent la naissance de l’enfant doivent soumettre certains éléments de preuve. Quand on se représente ainsi les éléments constitutifs de la disposition, on arrive assez facilement — non que ce soit toujours le cas! — à discerner qu’on permet au directeur d’approuver un nom unique et que la remise des documents constitue en fait la seule condition à cette approbation. La suite logique des idées nous amène alors directement à la révision proposée en début de document.
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Révision commentée n° 3

Heureux de vous revoir pour le troisième article de la série de révisions commentées! Cette semaine, le texte proposé vous demandera une bonne analyse. C’est notre lot : les textes à traduire ne sont pas toujours des plus clairs! N’hésitez pas à consulter le texte en entier au besoin. On traitera également de concision et du besoin d’y aller mollo avec les incises. Prenez le temps de bien réviser vous-même la traduction, puis prenez part à nos discussions!
Anglais I would note that, in reviewing the matter at hand from yesterday’s Question Period, at the time it was not completely clear to me whether the Premier was directly quoting from a document, paraphrasing information, or simply speaking to the House. I also had no knowledge of whether or not he was referring to his briefing notes – which he would not be obligated to table.
The Premier has since advised the House that he was referring to a public document.
Accordingly, there is no obligation for him to table anything, and I would rule that the Official Opposition House Leader did not have a point of order.Traduction J’aimerais souligner, après avoir examiné le présent cas qui a eu lieu hier lors de la période des questions, qu’il n’était pas possible à ce moment-là de véritablement savoir si le premier ministre citait directement des passages du document, s’il paraphrasait des renseignements ou si, tout simplement, il s’adressait à l’Assemblée. J’ignorais également si le premier ministre faisait allusion à ces notes d’information et dans un tel cas, il n’aurait pas été tenu de les déposer.
Or, le premier ministre a depuis indiqué à l’Assemblée qu’il faisait allusion à un document public.
Par conséquent, il n’est pas obligé de déposer de documents à l’Assemblée et je déclare donc le rappel au Règlement irrecevable.Révision J’aimerais souligner que l’examen de ce cas survenu hier au cours de la période des questions ne m’a pas permis d’établir clairement si le premier ministre citait directement des passages du document, s’il paraphrasait des renseignements ou s’il s’adressait tout simplement à l’Assemblée. Il ne m’a pas non plus permis d’établir si le premier ministre faisait allusion à ses notes d’information, qu’il ne serait pas tenu de déposer. Source : Décision de la présidence de l’Assemblée législative du Manitoba
Anglais – https://www.gov.mb.ca/legislature/business/41st/4th/votes_033.pdf
Français – https://www.gov.mb.ca/legislature/business/41st/4th/votes_033.fr.pdfEmplacement de l’incise
Nous devons tous traduire des textes qui, pour une raison ou une autre, ne sont pas nécessairement rédigés de façon optimale. Parfois, comme ça semble avoir été le cas ici, le texte écrit reflète un discours oral qui, sans intonation ni autre indice habituel, peut devenir un peu plus difficile à déchiffrer à l’écrit. Le traducteur doit alors s’affubler, une fois de plus, de son deerstalker (ne vous en faites pas, j’ai dû chercher le mot moi aussi).
Le rôle de l’incise in reviewing the matter… au sein de la chronologie de la phrase est en effet plutôt nébuleux à la première lecture, mais on semble avoir voulu dire I realized when I reviewed. Ainsi, l’incise se veut un complément d’information à it was not completely clear to me. En situant son incise après « souligner », la traduction indique que l’auteur a procédé au « soulignement » après avoir fait son examen, ce qui s’éloigne du sens voulu. D’ailleurs, that balise l’anglais de manière à mettre I would note résolument derrière nous; pour sa part, la traduction place l’incise avant le « que », choisissant plutôt de persister et de signer en fixant un lien avec « souligner ». La révision déplace donc l’information après le « que » et tente, par le fait même, de se défaire d’une incise qui vient alourdir une phrase quand même déjà très longue.
Soulignons au passage que « le présent cas qui a eu lieu hier » est plutôt lourd et boiteux : il ne s’agit pas du présent cas mais bien du cas qui nous occupait jusque-là, puis la révision a bien fait de se défaire du « qui » et de la proposition qu’il l’accompagne, d’autant plus qu’un autre « qui » suit de près.
Tournons-nous maintenant vers ce fameux at the time qui, malgré son air banal, s’avère crucial pour la compréhension du paragraphe tout entier.
Anglais I would note that, in reviewing the matter at hand from yesterday’s Question Period, at the time it was not completely clear to me whether the Premier was directly quoting from a document, paraphrasing information, or simply speaking to the House. I also had no knowledge of whether or not he was referring to his briefing notes – which he would not be obligated to table.
The Premier has since advised the House that he was referring to a public document.
Accordingly, there is no obligation for him to table anything, and I would rule that the Official Opposition House Leader did not have a point of order.Traduction J’aimerais souligner, après avoir examiné le présent cas qui a eu lieu hier lors de la période des questions, qu’il n’était pas possible à ce moment-là de véritablement savoir si le premier ministre citait directement des passages du document, s’il paraphrasait des renseignements ou si, tout simplement, il s’adressait à l’Assemblée. J’ignorais également si le premier ministre faisait allusion à ces notes d’information et dans un tel cas, il n’aurait pas été tenu de les déposer.
Or, le premier ministre a depuis indiqué à l’Assemblée qu’il faisait allusion à un document public.
Par conséquent, il n’est pas obligé de déposer de documents à l’Assemblée et je déclare donc le rappel au Règlement irrecevable.Révision J’aimerais souligner que l’examen de ce cas survenu hier au cours de la période des questions ne m’a pas permis d’établir clairement si le premier ministre citait directement des passages du document, s’il paraphrasait des renseignements ou s’il s’adressait tout simplement à l’Assemblée. Il ne m’a pas non plus permis d’établir si le premier ministre faisait allusion à ses notes d’information, qu’il ne serait pas tenu de déposer. Une lecture attentive de l’anglais nous permet de conclure que l’expression vise le moment où l’incident a eu lieu. Puisque l’auteur nous parle d’abord du moment de son examen pour ensuite traiter de ce qu’il savait au moment de l’incident, on en conclut — bien qu’on puisse en débattre longtemps — qu’il nous informe de la conclusion à laquelle il est venu au moment de l’examen et que cette conclusion porte sur ce qu’il savait au moment de l’incident. Il poursuit d’ailleurs plus loin en ajoutant I also had no knowledge of, ce qui renforce cette lecture. Cette précision temporelle peut sembler anodine, mais on comprend au survol des deux paragraphes qui suivent que la question de savoir ce qui pouvait s’entendre au moment de l’incident importe puisque c’est ce qui a empêché l’auteur de trancher la question dont il a été saisi au moment même où elle a été soulevée.
La façon dont cette question a été abordée dans la traduction méritait certes une modification. Premièrement, « à ce moment-là » présente une ambiguïté déstabilisante puisqu’on ne sait pas si on vise « après avoir examiné », « le présent cas qui a eu lieu hier » ou même « la période des questions ». Deuxièmement, « il n’était pas possible » rend la phrase impersonnelle alors que l’auteur s’exprime sur sa propre compréhension de l’incident et la traduction se contredit en introduisant la première personne à la phrase suivante (« J’ignorais également »). On ne peut bien sûr pas non plus employer « également » s’il n’y a aucun élément précurseur à la même personne. Or la révision a su résoudre les problèmes qu’on vient de soulever, à un léger détail près : il déplace le point de vue exposé dans l’anglais en situant l’analyse de la nature exacte des faits au moment de l’examen du cas plutôt qu’au moment de l’incident. Si on pourrait trouver dommage que le réviseur n’ait pas su rendre cette nuance, on peut tout de même conclure qu’on perd bien peu et qu’en fin de compte, on comprend quand même clairement qu’il n’était pas possible de savoir, point.
Pour ce qui est du « tout simplement », le réviseur a cru bon de se défaire d’encore une autre incise et d’éviter la séparation de « si » et de « il », bien qu’elle ne soit pas fautive en soi. Le traducteur avait sans doute voulu éviter qu’on comprenne qu’il « s’adressait tout simplement », comme s’il s’agissait d’un geste désinvolte, mais cette lecture nous semble peu plausible. Qu’en dites-vous?
Anglais I also had no knowledge of whether or not he was referring to his briefing notes – which he would not be obligated to table. Traduction J’ignorais également si le premier ministre faisait allusion à ces notes d’information et dans un tel cas, il n’aurait pas été tenu de les déposer. Révision Il ne m’a pas non plus permis d’établir si le premier ministre faisait allusion à ses notes d’information, qu’il ne serait pas tenu de déposer. La traduction de ce dernier passage ne présente aucun problème en soi, mais profitons-en pour nous rappeler que même si le traducteur a l’obligation de rester fidèle au texte source, il a aussi la responsabilité de s’exprimer de la façon la plus claire et la plus concise possible. Ainsi, après toute traduction (ou révision!), on se questionnera sur l’utilité des mots qui peuvent sembler superflus, surtout lorsqu’ils ne se trouvent pas dans le texte à traduire. On peut présumer que le traducteur a senti le besoin d’établir une charnière entre « il n’aurait pas été tenu… » et la phrase qui précède, mais plutôt que d’ajouter un groupe de mots, il aurait été préférable de chercher une tournure mieux adaptée. En l’occurrence, une structure qui correspond à peu près à l’anglais aurait très bien fait l’affaire.
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Révision commentée n° 2

Cette semaine, le deuxième article de la série de révisions commentées traite notamment de concision et de nuances de sens. Prenez bien le temps de réviser vous-même la traduction qui vous est proposée, puis suivez-nous dans nos suggestions!
Anglais WHEREAS the impacts of colonialism and Residential Schools has led to intergenerational trauma, systemic poverty, and overrepresentation in CFS amongst Indigenous peoples which contributes to mental health and addictions issues. Traduction que les répercussions du colonialisme et des écoles résidentielles ont provoqué un traumatisme intergénérationnel, une pauvreté systématique et une surreprésentation des Autochtones au sein du système des services à l’enfant et à la famille, ce qui contribue à des problèmes de santé mentale et de dépendances, Révision que le colonialisme et les écoles résidentielles ont engendré un traumatisme intergénérationnel et une pauvreté systémique au sein des peuples autochtones et que ces derniers sont surreprésentés au sein du système des services à l’enfant et à la famille, ce qui exacerbe les problèmes de santé mentale et de dépendances, Source : Proposition d’un député à l’Assemblée législative du Manitoba
Anglais https://www.gov.mb.ca/legislature/business/op/41st/4th/op_039.pdf
Français https://www.gov.mb.ca/legislature/business/op/41st/4th/op_038.fr.pdfDevoir de concision
On voit d’entrée de jeu que la traduction a rendu impacts par « répercussions », ce qui est tout à fait acceptable, mais qu’à la révision, on a jugé ce terme redondant. Libre à vous de critiquer ce choix — peut‑être en faisant valoir qu’on devrait respecter les choix de l’anglais et les rendre fidèlement —, mais on peut aussi faire valoir que cette suppression nous fait gagner en clarté vu la longueur de la phrase et la quantité d’éléments à rendre. Après tout, ce sont bien le colonialisme et les écoles résidentielles qui ont mené aux problèmes cités et choisir plutôt de parler de leurs répercussions ajoute une distance qui ne semble ni utile ni pertinente. Mais vous, qu’en pensez-vous? Si vous aviez rédigé l’anglais, seriez-vous offusqué d’apprendre qu’on a omis ce mot?
Nuance!
L’emploi de has led semble indiquer un procédé graduel étalé dans le temps, mais la traduction a opté pour « ont provoqué », ce qui annonce plutôt une conséquence soudaine ou du moins une cause à effet plus directe. S’il est fréquent que les nuances de ce genre se perdent dans la traduction, elles sont pourtant essentielles au message véhiculé et s’inscrivent bien souvent dans une série d’autres choix qui abondent dans le même sens : il n’est pas rare qu’une nuance écorchée vienne créer un déséquilibre ou un malaise ailleurs dans le texte. Ici, le terme « intergénérationnel » vient à son tour renforcer la notion de progression graduelle. La révision a donc préféré le verbe « engendrer ».
Anglais WHEREAS the impacts of colonialism and Residential Schools has led to intergenerational trauma, systemic poverty, and overrepresentation in CFS amongst Indigenous peoples which contributes to mental health and addictions issues. Traduction que les répercussions du colonialisme et des écoles résidentielles ont provoqué un traumatisme intergénérationnel, une pauvreté systématique et une surreprésentation des Autochtones au sein du système des services à l’enfant et à la famille, ce qui contribue à des problèmes de santé mentale et de dépendances, Révision que le colonialisme et les écoles résidentielles ont engendré un traumatisme intergénérationnel et une pauvreté systémique au sein des peuples autochtones et que ces derniers sont surreprésentés au sein du système des services à l’enfant et à la famille, ce qui exacerbe les problèmes de santé mentale et de dépendances, L’expression amongst Indigenous peoples s’applique logiquement aux trois éléments qui la précèdent. Toutefois, la traduction est formulée de telle sorte que « des Autochtones » ne peut s’appliquer qu’au dernier des éléments. En outre, il serait plus approprié de rendre l’expression par « peuples autochtones ». La révision a cru bon de scinder l’énumération en deux et de reprendre le dernier élément en ayant recours à une tournure verbale : « et que ces derniers … ». On pourrait mettre en doute ce choix qui, s’il se lit bien, a le désavantage de nous faire perdre le lien entre « engendré » et « surreprésentation », quoiqu’on peut bien se l’imaginer. On aurait aussi pu opter pour « de même que la surreprésentation de ces derniers / de ces peuples au sein… ». À vous de juger si cette tournure alourdirait le texte.
Ne pas exacerber les fausses amitiés
Anglais WHEREAS the impacts of colonialism and Residential Schools has led to intergenerational trauma, systemic poverty, and overrepresentation in CFS amongst Indigenous peoples which contributes to mental health and addictions issues. Traduction que les répercussions du colonialisme et des écoles résidentielles ont provoqué un traumatisme intergénérationnel, une pauvreté systématique et une surreprésentation des Autochtones au sein du système des services à l’enfant et à la famille, ce qui contribue à des problèmes de santé mentale et de dépendances, Révision que le colonialisme et les écoles résidentielles ont engendré un traumatisme intergénérationnel et une pauvreté systémique au sein des peuples autochtones et que ces derniers sont surreprésentés au sein du système des services à l’enfant et à la famille, ce qui exacerbe les problèmes de santé mentale et de dépendances, Dans ce dernier segment, la révision a jugé que « contribuer » avait un sens généralement positif qui ne correspondait pas à l’intention voulue et a opté pour « exacerber ». Le choix de mot n’est pas tout à fait optimal en anglais non plus dans la mesure où on aurait pu choisir un terme plus tranché, bien que ce sens fasse quand même partie des acceptions du terme contribute.
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Révision commentée n° 1

Le premier article de notre toute nouvelle série de révisions commentées analyse la traduction et la révision d’un paragraphe tiré de la note explicative d’un projet de loi. Il sera question du balisage des termes, de la primauté du sens sur la structure syntaxique et du besoin de ne pas éloigner l’adjectif de son complément! Suivez-nous!
Anglais This Bill amends The Emergency Medical Response and Stretcher Transportation Act to require that financial assistance for non-medical escorts be available under the Northern Patient Transportation Program. Traduction Le présent projet de loi modifie la Loi sur les interventions médicales d’urgence et le transport pour personnes sur civière afin de faire en sorte qu’une aide financière soit disponible dans le cadre du Programme de transport des malades du Nord aux accompagnateurs des personnes transportées. Révision Le présent projet de loi modifie la Loi sur les interventions médicales d’urgence et le transport pour personnes sur civière afin de faire en sorte que le Programme de transport des malades du Nord prévoie une aide financière pour ceux qui accompagnent les personnes transportées. Source : https://web2.gov.mb.ca/bills/41-4/pdf/b235.pdf Baliser les termes inconnus du lecteur
L’usage des majuscules en anglais présente certains avantages : en l’occurrence, le terme Northern Patient Transportation Program s’en trouve ici parfaitement balisé. Comme le français n’a pas accès à cette stratégie, il nous faut en prendre conscience et chercher à délimiter le terme d’une autre façon. La traduction a recours à une litanie de prépositions qui perd le lecteur et qui ne permet pas de savoir où se termine le nom du programme à moins de reprendre la lecture du paragraphe, et même là.
Puisque ce type de terme ne se compose habituellement que de noms, d’adjectifs et de prépositions, l’usage d’un verbe permet bien souvent de placer une balise claire et de poursuivre la phrase sans embûche. De plus, positionner le terme en début de phrase ou s’en servir comme sujet permet qu’on y fasse référence au moyen d’un pronom ou d’une forme écourtée, ce qui viendra alléger le reste de la phrase, au besoin.
Notez également que placer le terme en fin de phrase peu parfois suffire à le baliser, pour autant que rien ne vienne introduire un doute. Dans le cas qui nous occupe, la révision a préféré se servir du nom du programme pour ensuite pouvoir introduire « personnes transportées » sans trop de lourdeur. D’autres solutions valables existent sans doute.
Le sens l’emporte sur la structure syntaxique
Grâce à la structure syntaxique qu’emploie l’anglais, le terme non-medical escorts s’intègre très bien dans la phrase et on en comprend tout de suite le sens. Toutefois, dans la traduction, « accompagnateurs des personnes transportées » n’est pas particulièrement clair ni idiomatique. Les traducteurs ont souvent le réflexe de chercher à traduire un nom par un nom, mais encore faut-il que ça demeure intelligible. Ne faites pas de compromis sur ce point : à moins qu’un nom vous soit déjà imposé — et encore faudra-t-il bien l’intégrer à la phrase —, ne rendez une expression nominale par une autre que si vous avez bien trouvé et que l’expression s’entende bien dans son contexte. Sinon, étoffez plutôt au moyen d’un verbe. Le sens importe plus que la structure syntaxique du texte source. Ici, la révision a opté pour « ceux qui accompagnent les personnes transportées »; comme on vient de parler de « transport des malades », on comprend tout de suite qui est qui et le tour est joué.
Anglais This Bill amends The Emergency Medical Response and Stretcher Transportation Act to require that financial assistance for non-medical escorts be available under the Northern Patient Transportation Program. Traduction Le présent projet de loi modifie la Loi sur les interventions médicales d’urgence et le transport pour personnes sur civière afin de faire en sorte qu’une aide financière soit disponible dans le cadre du Programme de transport des malades du Nord aux accompagnateurs des personnes transportées. Révision Le présent projet de loi modifie la Loi sur les interventions médicales d’urgence et le transport pour personnes sur civière afin de faire en sorte que le Programme de transport des malades du Nord prévoie une aide financière pour ceux qui accompagnent les personnes transportées. Éviter de séparer un adjectif de sa préposition
Les adjectifs dont le complément est introduit par une préposition ne devraient pas être éloignés de cette dernière au point où le lien entre les deux se perd. Quand la traduction nous annonce « qu’une aide financière soit disponible dans le cadre du Programme de transport des malades du Nord aux accompagnateurs », le lien entre « aux accompagnateurs » et « disponible » — qu’on comprend d’abord dans le contexte de « disponible dans le cadre » — est à peu près imperceptible à moins de reprendre la lecture depuis le début. Votre lecteur mérite mieux! Séparer un adjectif de sa préposition n’est pas interdit, mais l’exercice est généralement périlleux et il vous faut vous assurer que le lien demeure évident au premier abord.
Le mot « disponible » n’est d’ailleurs pas du tout essentiel ici pour rendre available et la révision a choisi d’avoir recours à « prévoie », et pourquoi pas. Notez également que l’emploi d’une courte incise entre l’adjectif et sa préposition peut parfois permettre d’indiquer au lecteur qu’il doit garder l’adjectif en tête et qu’il en aura besoin pour comprendre ce qui l’attend de l’autre côté de l’incise, mais là encore, procédez à vos risques et périls.
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Traduire « academic »

Causerie donnée pour le Réseau des traducteurs et traductrices en éducation
« Au Canada, académique est généralement considéré comme un anglicisme à remplacer par scolaire ou universitaire (et parfois collégial) », nous précise le Guide du rédacteur de Termium.
On trouve ainsi dans diverses sources linguistiques canadiennes (comme Termium, la BDL ou encore des guides de rédaction d’universités comme celui de l’Université d’Ottawa) une liste des potentiels équivalents d’academic assez étoffée pour couvrir divers contextes de traduction.
Et pourtant, academic continue à poser problème, témoin la causerie de mai du Réseau des traducteurs en éducation (RTE) tenue le 18 mai 2022.
QUELS CASSE-TÊTES?
L’opposition academic/non-academic. On désigne souvent par academic quelque chose de plus spécifique qu’« universitaire » (quelque chose d’« académique » au sein de l’université). Dans les exemples donnés, nous avions ainsi des titres de poste ou de structures de gouvernance, comme « la direction des affaires académiques » au sein de l’université. Le terme anglais y est en somme plus spécifique que l’équivalent français « universitaire ».
L’opposition academic staff/non-academic staff. Attention aux mots « corps professoral » et « personnel enseignant », qui n’incluent pas toujours toutes les personnes qui enseignent, selon les universités. Exemple à l’Université de York : les chargés de cours (instructors) ne font pas partie du corps professoral (faculty), mais font partie de l’academic staff. Si l’on traduit academic staff par « corps professoral », on en exclut donc en français une partie du personnel enseignant désigné par le terme anglais. Par ailleurs, academic staff peut comprendre un corps de chercheurs qui ne s’adonne qu’à cette activité. Si l’expression « personnel enseignant » peut vouloir désigner les enseignants-chercheurs; il devient plus difficile de lui faire englober les personnes qui ne font que de la recherche. En conclusion, le terme anglais balaie ici plus large que son équivalent en français.
Un cas particulier revenu dans l’actualité : academic freedom <> liberté académique. Critiqué sur Termium, il est pourtant le terme consacré du moment, en raison de son usage massif dans les médias, mais surtout dans les institutions. Aussi trouve-t-on la drôle de juxtaposition d’« académique » ET « universitaire » (« liberté académique universitaire »), alors qu’il est d’usage dans ces contextes de remplacer le premier par le deuxième.
En somme, le terme anglais possède un champ sémantique tantôt plus large, tantôt plus restreint que les équivalents français à disposition. Il est enfin, comme tout mot, sujet aux tendances de l’actualité lorsque celle-ci s’en empare.
QUELLES SOLUTIONS?
- Le mot est souvent vague en anglais. Il désigne tout « ce qui a rapport avec l’école, l’université, le collège, etc. »). Il faut arriver à cerner son sens pour pouvoir le rendre de la bonne manière, et son sens est très dépendant du niveau d’études; c’est au secondaire/postsecondaire qu’il pose le plus de défis.
- Aussi faut-il souvent expliciter plutôt qu’essayer de chercher un terme en particulier comme équivalent.
- Le mot « académique » a longtemps été interdit et critiqué au Canada (en Europe, il est davantage employé), mais il a tendance à repointer le bout de son nez ces dernières années. Ne serait-il pas aussi dans certains contextes le plus à même d’équivaloir à academic? Ne pourrait-on donc pas réhabiliter « académique »?
PRINCIPALES COOCCURRENCES EN QUESTION À LA SÉANCE ORGANISÉE PAR LE RTE
academic year année universitaire, scolaire, collégiale? academic freedom liberté universitaire, d’enseignement, académique? academic exchange (vs cultural exchange) échange académique, scolaire, éducatif? academic events événements universitaires, scolaires, académiques? academic issues/concerns troubles d’apprentissage (à l’université, au secondaire, etc.)? academic honesty intégrité scientifique, universitaire, académique? academic standing résultats scolaires, réussite universitaire? OUTRE-ATLANTIQUE
Regarder ce qu’il se passe chez son voisin est toujours instructif, quel que soit son jugement ultime! Voici donc les principaux contextes d’emploi du terme et des cooccurrences régulièrement vues côté France (mes excuses les plus plates aux Belges et aux Suisses, que j’exclurai de cette étude)1.
1. En France, le mot « académique » correspond à une réalité politique : l’éducation y est découpée en régions académiques nommées « académies », dirigées par des directrices et directeurs académiques. L’adjectif est de plus très souvent employé pour parler des instances de gouvernance d’une université :
- sénat académique= instance créée par l’Université de Paris pour la gouvernance.
- conseil académique = instance de gouvernance présente dans plusieurs universités, dont la Sorbonne.
- structures académiques = mot générique pour les instances de gouvernance d’une université. Exemple à l’Université Grenoble Alpes.
2. On trouve également les cooccurrences suivantes où le terme « académique » semble réellement avoir sa place :
revue académique : journal qui publie des articles de résultats de recherche dans un domaine spécifique. Le mot « universitaire », ici, pourrait faire penser que la revue est rattachée à une université en particulier, alors que ce n’est pas nécessairement le cas.
savoirs académiques : en opposition à « savoirs professionnels ». Peut être synonyme de savoirs universitaires, ou désigner tous les niveaux scolaires, d’où l’usage du générique « académique ». Le terme paraît aussi avoir une plus grande force dans l’opposition études/travail que le mot « universitaire », comme dans « intégration académique/professionnelle » ou encore « carrière académique et professionnelle ».
le milieu académique et universitaire : le premier terme ferait ici référence aux institutions telles que l’Académie des sciences, l’Académie des lettres, etc., qui ne sont pas des universités.
3. On y emploie parfois le terme par souci de style, pour éviter une répétition :
L’université, acteur académique
L’université de X, site académique d’excellence
4. Il est enfin utilisé dans le même sens que l’anglais et permet souvent de désigner tout le domaine de la recherche au sens large :
Le monde académique = le monde universitaire + des scientifiques + des académiciens
le personnel académique et administratif : pour distinguer le corps enseignant/de recherche et l’administration.
Service académique d’information et d’orientation = service d’information et d’orientation de l’université
Thèse académique = thèse (d’université)
POUR CONCLURE
Le terme academic est un problème récurrent pour les traductrices et traducteurs en éducation au Canada, en raison de l’absence en français d’équivalent direct, mais aussi de la réticence à employer même lorsque justifié le terme correspondant en français (« académique »), critiqué dans les normes. La causerie du RTE a en effet dès le début soulevé la question de la pertinence de cette « interdiction », et s’est achevée par la proposition d’une seconde discussion sur ce sujet, davantage axée sur les cooccurrences courantes dans le milieu. Une affaire à suivre donc!
1 Termium en touche mot également à l’article cité ci-haut. À noter par ailleurs que je n’évoquerai pas ici l’adjectif dans le sens de « qui manque d’originalité ».
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Quelques raisons de faire un plan avant d’écrire

Dans le film Amadeus, Salieri consulte le premier jet des partitions de concertos et d’opéras écrit à la main par Mozart. Pas de ratures, pas de traces de gomme à effacer. Toute la musique est là, achevée, structurée et bouleversante. Elle était dans la tête de Mozart. Il l’a couchée sur le papier en une seule fois[1].
De temps à autre, la même chose nous arrive à nous, pauvres mortels. À défaut de composer de la musique, nous écrivons des textes qui coulent de notre esprit jusqu’à nos doigts et nous tapons les mots dans l’allégresse pendant qu’ils s’affichent sur notre écran dans un ordre et une forme parfaite. Dans le cas des déclarations d’amour, c’est assez fréquent. Une bonne colère produit parfois le même effet. Alors, pourquoi faire un plan avant d’écrire quand la source de la créativité s’écoule si facilement ou qu’il en faut si peu pour corriger ce qui nous vient naturellement? Je vous suggère quelques raisons. Mais d’abord, précisons ce qu’est un plan.
Un plan : une ordonnance générale
Le dictionnaire Usito en donne une intéressante définition : « ordonnance générale d’un ouvrage de l’esprit, disposition, organisation de ses parties ».
Et ordonnance? « Disposition selon un ordre, mise en ordre » (encore Usito).
Cette ordonnance générale est-elle toujours optimale? Non.
Ce matin, en lisant une lettre ouverte dans le journal, je me suis justement questionné sur l’ordonnance générale du texte. Mais avant de vous dire ce que j’ai éprouvé, je dois vous parler d’un enfant qui dessine puisque cet enfant et la personne qui a rédigé la lettre ouverte ont quelque chose en commun.
Une lettre ouverte écrite comme un enfant dessine
Un enfant dessine depuis 15 minutes. Il est tout à son dessin, s’applique, crée sans souci. Il n’a pas terminé et c’est déjà joli, coloré. Un adulte lui demande ce qu’il fait. « Je sais pas, j’ai pas fini. »
En lisant la lettre ouverte ce matin, j’ai eu cette impression : la personne qui l’a écrite n’a pas su avant la fin ce qu’elle voulait dire. Il y a bel et bien un texte que j’ai lu du début à la fin et de belles idées qui m’ont ouvert de nouvelles perspectives. Mais il y a aussi des longueurs, une pensée qui se cherche, une entrée en matière qui aurait pu me décourager par sa longueur. En griffonnant un plan avant de rédiger, la personne qui a écrit aurait pu produire un texte plus percutant, plus fluide.
Première raison : tester nos idées avant de les formuler
Cet exemple pointe le premier avantage à faire un plan avant d’écrire. Cela permet de tester nos idées et leur agencement avant de les formuler.
Tout le monde, ou presque, connaît la façon de faire un plan. On écrit en quelques mots chacune des idées qu’on formulera au long plus tard et on décide de leur ordre. On établit les grandes sections d’un texte, fût-il de 500 mots. On fait de beaux tapons d’idées, lisses et blancs comme des tapons d’ouate.
Mine de rien, c’est un premier accouchement. Les idées en gestation dans la tête s’incarnent dans une nouvelle vie : des mots sur une feuille ou sur un écran (voire même sur un dictaphone).
Cet exercice permet déjà une double évaluation :
- Les idées matérialisées à grands traits sont-elles aussi claires sur papier qu’elles le semblaient dans ma tête?
- L’ensemble est-il cohérent et permettra-t-il aux destinataires de me suivre?
Deuxième et troisième raisons : gérer moins de superflus et de raboutage
Pour écrire un texte, on peut évidemment choisir d’écrire au fil de la plume, sans plan préalable. Comme nous sommes intelligents et soucieux des destinataires, nous nous assurerons, au fur et à mesure que nous écrivons, qu’ils sauront nous suivre pas à pas. J’allais dire : nous veillerons à les tenir par la main. Après tout, c’est dans le dédale de nos idées que nous les emmenons, mais j’avoue que ça semble condescendant.
Oubliez la main.
Au terme de l’exercice, nous pourrons :
- supprimer le superflu;
- déplacer des phrases et des paragraphes pour assurer une meilleure cohérence (corriger l’ordre des idées).
Mais il arrive que le superflu soit gigantesque. Comme ces 300 mots de trop avant le vrai début du texte. Évidemment, il suffit de les enlever et le texte démarre sur les chapeaux de roues. Allons-nous consentir à les éliminer d’un claquement de doigts sur le clavier? J’ai déjà fait la suggestion à quelqu’un. C’était techniquement facile, mais psychologiquement difficile. Ces 300 mots lui semblaient essentiels. Ils étaient nés sous sa plume. Ils étaient venus au monde.
Le superflu peut-être de plusieurs natures, mentionnons-en deux :
- développement inutile ou pas indispensable;
- répétition d’une idée mieux exprimée ailleurs.
Supposons qu’il y a beaucoup de superflus ici et là, qu’on le reconnaisse et le supprime sans réticence. On vient de gagner en clarté. Mais il se peut alors, comme on a écrit au fil de la plume, qu’il nous faille déplacer des phrases ou des paragraphes pour assurer une meilleure progression des idées, pour que le fil ténu de la pensée ne se casse pas en chemin. Quand cette reconfiguration est faite, il nous reste une nouvelle opération : le raboutage. Il faut maintenant vérifier si tous les morceaux mis bout à bout sont bien assemblés les uns aux autres, si la pensée suit son cours sans heurts, s’il n’y a pas de cicatrices dans le texte qui révéleraient les chirurgies qu’on vient d’opérer.
Le raboutage est une chirurgie esthétique du texte pour que tout semble naturel.
La rédaction préalable d’un plan n’empêche pas nécessairement la gestion du superflu et du raboutage, mais je crois qu’elle les minimise.
Quatrième raison : permettre au cerveau de fonctionner à plein rendement quand on rédige
Une personne qui écrit répond consciemment ou non aux trois questions suivantes :
- Quoi dire?
- Dans quel ordre?
- Comment le dire?
À grands traits, on peut affirmer que :
- le plan du texte répond aux questions « quoi dire? » et « dans quel ordre? »
- la formulation du texte répond à la question « comment le dire? »
Quand on fait un plan avant d’écrire, le travail de rédaction se concentre sur une seule tâche : trouver les mots. L’esprit est plus libre. On ne lui demande pas d’être multitâche.
Le respect des destinataires
Je l’avoue, je ne fais pas toujours un plan avant d’écrire un texte. Mais une chose demeure vraie pour chaque texte destiné à quelqu’un d’autre : par respect pour mes lectrices et mes lecteurs, je fais de mon mieux pour produire un texte cohérent qui avance sans piétiner, s’attarde là où il faut plus d’explications, présente des exemples judicieusement choisis. Un texte comme un chemin plutôt droit. Une des bonnes raisons de faire un plan avant d’écrire, c’est justement ça : le respect des destinataires.
Jean-François Giguère donne chez Magistrad le cours Écriture efficace.
[1] Le film ne prétend pas à l’historicité. Vous pouvez voir cette scène à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=th_ro9CiASc.
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Révision de contenu machine : l’enjeu de la qualité de la traduction au Canada

Je suivais récemment une formation sur la postédition (aussi poétiquement appelée « révision de contenu machine »), donnée par deux spécialistes en Europe.
Cette formation très éclairante m’a brutalement ouvert les yeux sur les écueils de cette pratique dans un contexte linguistique minoritaire comme celui des francophones en Amérique.
Je m’explique…
La machine n’aime pas la créativité linguistique
Pour être efficaces, les outils de traduction automatique ont besoin qu’on les alimente de textes rédigés de manière claire et simple, pour ne pas dire simpliste. En effet, pour que le processus soit optimal, on doit d’abord préparer les textes (étape dite de préédition), notamment pour simplifier et raccourcir les phrases en langue source.
Qui plus est, pour entraîner l’outil et le rendre de plus en plus performant, on recommande de conserver cette même simplicité en langue cible. C’est logique, puisque l’idéal, d’un point de vue machine, c’est d’en arriver éventuellement à des correspondances figées, ce qui est totalement contraire à la créativité inhérente au langage humain.
Un texte compréhensible n’est pas nécessairement efficace
Dans un contexte où la traduction sert plutôt à une compréhension interlinguistique, comme en Europe, ça peut sans doute fonctionner.
Mais dans un contexte comme celui du Canada, où une grande partie du contenu, gouvernemental ou autre, est produite en anglais puis traduite vers le français à l’intention de la « minorité linguistique » francophone, on se retrouve inévitablement avec une baisse de la qualité, ou du moins un appauvrissement du lexique et des modes d’expression propres au génie de la langue cible.
Déjà que la traduction humaine à grand volume (et souvent à grande vitesse), qui représente une part non négligeable du marché, ne produit généralement pas des textes d’une grande qualité rédactionnelle ni d’une grande efficacité communicationnelle… Pourquoi? Parce que devant la pression de traduire toujours plus et toujours plus vite, il devient extrêmement difficile, voire subversif, de vouloir bien faire les choses, à savoir produire un texte limpide, précis, idiomatique et agréable à lire, assimilable à une bonne rédaction en langue cible. On peut imaginer que le recours accru à la postédition, qui promet d’accélérer encore le processus, n’améliorera pas la situation.
Le traduidu comme modèle rédactionnel
Or on le sait, la maîtrise des subtilités de la langue écrite se cultive par osmose : c’est à partir de ce qu’on lit qu’on peaufine son style. Au vu de la consommation massive de traduction de qualité douteuse par les francophones du Canada, on peut craindre que cette accélération des processus de traduction conduise à un réel appauvrissement du français d’ici (et là, je ne parle pas de la langue employée par les jeunes, qui a toujours écorché la norme, mais ça, c’est un tout autre débat ;-).
Avant de me faire lancer des tomates, j’aimerais préciser que je n’ai rien contre les outils informatisés d’aide à la traduction, y compris la traduction automatique, neuronale ou non. Ce sont des outils intéressants et puissants, mais qui doivent demeurer au service des langagières et langagiers, et non les enchaîner!
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Le verbe « faire » : faut-il s’en défaire ou s’y faire?

Pour plusieurs personnes le verbe faire est pauvre et banal, aussi teigneux et insignifiant que le pissenlit. Je voudrais me porter à sa défense.
Un matin de printemps, mon journal m’a parlé d’une personne qui effectuait sa prière du soir. Je me suis demandé pourquoi on n’avait pas plutôt écrit qu’elle faisait la fameuse prière. Pourquoi effectuer plutôt que faire?
Effectuer une action complexe et technique
Les verbes les plus souvent associés à la prière sont réciter, dire et faire. Pour choisir réciter, il faut savoir si la personne utilise des mots qu’elle a appris par cœur comme le Notre Père des chrétiens ou un poème de Nelligan qu’on récite par amour des beaux vers. Le verbe effectuer quant à lui, un élégant synonyme de faire dans certains contextes, désigne souvent une action complexe et technique. Dans ce sens, il est juste de dire qu’on effectue la mise à jour des systèmes informatiques de l’entreprise ou qu’on effectue d’importants travaux de voirie dans la ville. Par contre, je ne voudrais pas être le Dieu d’un technicien de la prière qui, fort de son expertise spécialisée et universitaire, effectue sa prière. Je ne voudrais pas non plus être l’amoureux d’une personne qui effectue l’amour. Dans la prière comme dans l’amour, il me semble qu’il faut plus de cœur que de technique. Mais chacun peut avoir son opinion là-dessus. Bref, s’il faut mentionner le moment de la prière et qu’on ne sait pas si cette prière est apprise, les deux cooccurrences les plus fréquentes sont dire ou faire sa prière du soir.
Faire la gueule n’est pas gueuler
Évidemment, dans d’autres contextes, on pourrait se contenter du verbe prier. Faire sa prière devient prier, comme faire l’amour devient s’aimer. Pour éviter le verbe faire, il y a souvent ce passage facile du nom au verbe. Mais faire la gueule ne peut pas devenir gueuler ni faire du bruit devenir bruiter. On ne bruite que dans un spectacle, une émission de télévision ou de radio. On ne peut donc pas toujours ramener à un seul verbe les expressions construites selon le schéma FAIRE + QUELQUE CHOSE.
18 faire dans Il est où le bonheur?
La chanson Il est où le bonheur de Christophe Maé contient dix-huit expressions avec le verbe faire, dont faire des enfants, faire semblant, faire au mieux. Si le verbe faire est à bannir absolument, il faut réécrire cette chanson. À moins qu’on n’y tolère ce qu’on ne saurait accepter dans un article de journal, parce que le verbe faire passe mieux à l’oral qu’à l’écrit. Je crois pour ma part que plusieurs expressions de la chanson pourraient être utilisées dans un journal ou tout autre texte sérieux. Le verbe faire n’est pas toujours une horreur.
Dans la chanson de Maé, il y a des expressions construites avec faire qui peuvent être remplacées par des verbes forts et expressifs comme on les aime. Faire semblant, c’est feindre; faire la cour, c’est courtiser; faire des enfants, c’est engendrer. Excellent. Mais ne nous arrive-t-il pas, quand nous écrivons sans vouloir sacrifier la qualité de la langue, d’écrire faire semblant plutôt que feindre? Faire des enfants plutôt qu’engendrer? Je ne crois pas que ce soit seulement pour utiliser un langage plus familier. Beaucoup d’expressions de la forme FAIRE + QUELQUE CHOSE ne sont pas du langage familier. Se pourrait-il qu’il y ait une légère nuance entre feindre et faire semblant, entre faire la cour et courtiser? Se pourrait-il que le contexte ou le goût nous imposent l’un plutôt que l’autre même si nous sommes des apôtres du verbe riche (décidément, cette histoire de prière m’a marqué plus que je ne le pensais, mon langage devient religieux). La langue française est riche de verbes puissants qui donnent une solide colonne vertébrale à une phrase et les textes forts puisent abondamment à ce trésor. Mais pourquoi cela nous empêcherait-il d’utiliser à bon escient ces locutions avec le verbe faire qui sont parlantes et parmi lesquelles Maé a puisé : faire au mieux, faire le clown, faire du bien, faire comme on peut, faire des folies?
Et si c’était dans notre nature de faire?
Et si on prenait les choses d’un point de vue anthropologique? Considérons la nature humaine et voyons si elle n’expliquerait pas en partie ce verbe faire qui pullule dans notre langue. Les humains fabriquent, créent, procréent, produisent, conçoivent, construisent. En un mot, ils font. C’est dans leur nature. Ils font des enfants, des maisons, des repas, des films. Et pour se reposer de tout ce labeur, ils font la sieste, comme Dieu le septième jour (bon, ça me reprend). Une bonne partie de cette activité humaine s’exprime, c’est logique, avec le verbe faire. Il suffit pour s’en convaincre de consulter l’entrée faire d’un dictionnaire en ligne (Usito, Robert ou Larousse, par exemple).
Avant de continuer, je vais être bon diable avec les personnes que le verbe faire indispose : ne lisez pas la suite. Le coup pourrait être dur.
Le comble : faire au carré
Même si l’humain est laborieux et ne craint pas le travail, il lui arrive de déléguer ou de s’en remettre à un autre et donc de faire faire. Ces rénovations dont tous les amis s’extasient, les propriétaires les ont fait faire. Ces mèches qui donnent leur éclat à vos cheveux, vous les avez fait faire chez le coiffeur. Les parents aussi sombrent dans cette horreur du faire au carré : ils font faire les devoirs aux enfants. Si on tient compte de la clarté de la langue, ne trouvez-vous pas que la locution faire faire dit précisément ce qu’elle veut dire? Ce n’est pas comme ce truc qui a fait long feu et dont on ne se souvient pas s’il a réussi ou pas. Sur le site du Robert Dico en ligne, accessible à tous, il y a plus de cent exemples de phrases utilisant la locution faire faire. Encore ici, quand un verbe unique et fort convient (déléguer, sous-traiter, engager, etc.), on peut se passer de faire faire. Mais je ne crois pas qu’on y arrive tout le temps.
Comme les nombreux verbes faire de ce texte ont pu écorcher la sensibilité linguistique de quelques personnes, je terminerai par un peu de beauté. Je veux souligner l’initiative d’un temple de l’esthétique, le Musée national des beaux-arts du Québec, qui m’informe souvent de ses activités. Son dernier courriel m’est parvenu pendant que je rédigeais ce texte. Il avait pour objet : Faire œuvre (d’art) utile.
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De l’utilité de la virgule devant le « et » en français comme charnière implicite

Dans les cours de traduction, on nous apprend à nous méfier de la virgule mise devant le et dans les énumérations en anglais (la fameuse Oxford comma). Résultat : beaucoup en sont venus à éliminer complètement toute virgule devant cette conjonction de coordination, de peur de commettre un calque. Or, la virgule devant le et est d’une redoutable efficacité comme charnière implicite.
Rappelons que les charnières implicites, ou charnières zéro, sont des signes de ponctuation introduisant des liens logiques au sein de la phrase. On pense notamment au point-virgule, qui unit des propositions intimement liées par le sens ou qui marque l’opposition, et aux deux-points, qui annoncent une conséquence, une explication, un exemple, etc. Comme le précise l’article « Virgule avec et » de la Banque de dépannage linguistique, « Et coordonne régulièrement des propositions. Dans certains cas, une virgule devant cette conjonction est nécessaire pour la clarté de l’énoncé, par exemple lorsque les propositions comportent des sujets différents ou encore qu’une seconde proposition en renforce une première, exprime une conséquence ou marque une opposition. »
Voici quelques exemples qui montrent bien son utilité :
- Are you aware of the Space Race? It began on October 4, 1957, when the Soviet Union launched Sputnik 1, the first artificial satellite, into orbit around the Earth. Over the ensuing dozen years, the United States and the Soviet Union competed in a fierce and sometimes deadly duel of technological space one-upmanship.
- La course à l’espace, ça vous dit quelque chose? Elle a débuté le 4 octobre 1957, lorsque l’Union soviétique a lancé en orbite autour de la terre le premier satellite artificiel, Spoutnik 1. Pendant douze ans, Soviétiques et Américains se sont livré une féroce concurrence pour la conquête de l’espace, à coups de surenchères technologiques, et au prix de nombreuses vies.
Dans ce premier passage, la virgule vient détacher le dernier élément (au prix de nombreuses vies) pour faire ressortir toute l’importance.
- At the end of the workshop, participants will be able to understand the current state of the problem and where they want to be and assess the gaps in the middle.
- À la fin de l’atelier, vous serez en mesure de cerner l’état actuel du problème et l’objectif à atteindre, et d’évaluer l’écart entre les deux.
Ici, la virgule devant le verbe « évaluer » met en relief le fait qu’il ne s’agit pas d’une simple suite d’étapes, mais que la seconde action (évaluer l’écart) est conditionnelle à la réalisation de la première séquence (cerner l’état actuel du problème et l’objectif).
- Given the current situation and the flexibility that the pandemic requires, it can be difficult to feel motivated to fit physical activity into our routines.
- Dans le contexte actuel, et avec les aléas de la pandémie, il peut être difficile de trouver la motivation pour intégrer l’activité physique à sa routine.
Dans ce troisième exemple, la virgule marque le renforcement du premier complément circonstanciel (Dans le contexte actuel) par un second (avec les aléas de la pandémie), pour créer un effet d’insistance.
Il est à remarquer que l’anglais, où l’on observe une tendance à la parataxe (juxtaposition des éléments) plutôt qu’à l’hypotaxe (subordination des éléments), n’utilise pas la virgule devant le and à cet effet, ce qui montre bien qu’il ne s’agit pas d’un calque de structure.
Et vous, avez-vous appris à éviter la virgule devant et à tout prix?
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Écrire à l’oreille comme Joan Didion

Après avoir rédigé un texte potable, un premier jet dégrossi, je le révise pour m’assurer que j’ai respecté les règles de grammaire, de syntaxe et de communication efficace. Mais cela ne suffit pas. Pendant ces révisions méthodiques, j’ai déjà commencé, presque malgré moi, à peaufiner mon texte de manière plus intuitive, grâce à ma connaissance instinctive de la langue. C’est, je crois, ce que l’écrivaine Joan Didion appelle écrire comme on joue du piano à l’oreille.
Joan Didion, romancière, essayiste et scénariste américaine est décédée à quatre-vingt-sept ans en décembre 2021. Dans l’hommage que François Lévesque lui rendait alors dans Le Devoir, il rapportait des propos étonnants pour une femme à qui on a décerné deux doctorats honorifiques (Yale et Harvard). « La grammaire est comme un piano dont je joue à l’oreille, car il me semble avoir été déscolarisée l’année où les règles étaient enseignées. Tout ce que je connais de la grammaire, c’est son pouvoir infini. Changer la structure d’une phrase altère le sens de cette phrase, aussi sûrement et inflexiblement que la position d’un appareil photo joue sur le sens de l’objet photographié.1
Loin de moi l’idée qu’il soit préférable de ne pas connaître la grammaire. Je ne fais pas l’apologie de l’ignorance des règles. Je chéris Grevisse depuis l’école secondaire et je sais que cette dépendance ne se soigne pas. Mais se peut-il que même avec une bonne connaissance de la grammaire, de la syntaxe, des cooccurrences, il nous faille, comme Joan Didion, jouer à l’oreille, réviser d’instinct? Ce qui est en cause ici c’est, comme elle le dit, le pouvoir infini de la grammaire ou, pour le dire plus poétiquement, du choix et de l’agencement des mots. Ce que nous cherchons en écrivant et en révisant à l’oreille c’est une écriture naturelle, sans heurts, qui coule de source parce que chaque mot est à sa place.
Réviser un texte comme on joue du piano à l’oreille n’a rien d’ésotérique. La méthode est connue : choisir un synonyme plus naturel, échanger les sept mots du groupe verbe par un seul verbe percutant, préférer ici un article à l’adjectif possessif, trouver le mot juste et juteux, déplacer une phrase de la fin au début du paragraphe, remplacer un mot savant par un mot familier (ou le contraire), etc. Et souvent, alléger, alléger encore : reformuler plus brièvement ou, plus simplement, retirer les mots qui semblent indispensables à première vue, mais qui sont pour les lectrices et les lecteurs comme le boulet que traînent les Dalton dans Lucky Luke. Rien donc qui ne soit déjà familier à toute personne qui révise, mais avec une autre référence que les codes, la règle. Réviser en se demandant : est-ce que ça sonne bien? Est-ce que ça sonne français?
On m’objectera avec raison qu’on peut commettre des erreurs en révisant au pif. Je le concède volontiers. Je constate simplement que le polissage de nos textes se fait, en grande partie, sans autres outils que notre sens de la langue. Comme m’a répondu François Lavallée, président de Magistrad, à qui j’ai parlé de cette écriture à l’oreille :
« À mon avis, cette approche vient toutefois avec une “responsabilité” : il faut “se faire l’oreille”, pour reprendre l’image. Cela signifie lire et écouter des choses (toutes sortes de choses) en français, pour pouvoir développer le sens du mot juste, du phrasé équilibré, etc. Autrement dit, si on ne peut plus s’en remettre à des règles écrites et objectives, nos décisions engagent davantage notre responsabilité. »
Je ne prétends pas écrire ou réviser aussi bien que Joan Didion. J’affirme simplement qu’il nous faut passer par cet effort de réviser à l’oreille. La façon de faire peut varier d’une personne à l’autre. Pour moi, cela signifie me relire plusieurs fois à la recherche de ce qui grince, de ce qui est verbeux, superfétatoire. Il faut oser relire notre texte et faire confiance à notre vaste expérience, à ses milliards de phrases qu’on a lues, entendues, goûtées et qui nous ont appris, autant que la grammaire, la trame de notre langue (une langue tricotée serrée).
1Lévesque, François. « Joan Didion, figure de proue de la littérature du réel, n’est plus », Le Devoir, 24 décembre 2021.
