Quand je lis des philosophes antiques traduits en français, je suis toujours frappé par la lourdeur des formulations. On a tendance à croire que c’est normal, parce que c’est de la philosophie, et parce que c’est antique. Or le traducteur que je suis a un point de vue différent.
Traduire des textes anciens. Je reconnais d’emblée les écueils et les enjeux qui se cachent derrière ce genre d’exercice. N’empêche : un texte n’est-il pas fait pour être compris? Dans un de mes cours de Magistrad, je prends mes distances face à certains excès du courant actuel de la « langue claire et simple ». Mais ce n’est pas parce que je suis contre le principe d’une langue claire, au contraire!
N’ayant que des rudiments de latin et ne connaissant pas le grec, je suis plus ou moins bien placé pour juger. Mais cela fait 40 ans que je traduis et que je révise. J’ai donc tout de même un point de vue qui s’appuie sur quelque chose. Or quand je vois un texte ancien traduit, presque immanquablement, je me fais la réflexion suivante, qui m’a guidé tout au long de ma carrière : « Il me semble qu’on pourrait faire mieux. » Influence indue des mentalités contemporaines, arrogante inculture ou simple vérité?
Quand le traducteur fait des spaghettis
Qu’est-ce qui pousse ces traducteurs à trahir à ce point l’idiomaticité, la simplicité et la clarté? Plusieurs facteurs combinés, vraisemblablement. D’abord, peut-être que les anciens, eux-mêmes, s’exprimaient de manière alambiquée. Ce n’est pourtant pas ce que disent ceux qui chantent les qualités des langues latine et grecque. Quoi qu’il en soit, comme traducteur, je sais à quel point, si on n’y prend pas garde, tout ce qui est un peu contorsionné dans la langue de départ peut rapidement devenir un vrai spaghetti dans la langue d’arrivée. Le problème du gonflage des formulations se pose d’ailleurs même si le texte de départ est impeccable.
D’aucuns estiment peut-être, par ailleurs, que le texte gagne en noblesse lorsque la langue n’est pas tout à fait naturelle. C’est un travers qu’on trouve couramment chez les philosophes, les juristes et les spécialistes des sciences sociales, pour ne nommer que ceux-là.
Mais je soupçonne que la principale raison, c’est, comme toujours, la peur de trahir. On oublie le mot si juste de Jacques Delille, qui s’était d’ailleurs attaqué à Virgile en son temps (XVIIIe siècle) : « J’ai toujours remarqué qu’une extrême fidélité, en fait de traduction, était une extrême infidélité. »
Pour ma part, on le sait, je suis obsédé par l’idiomaticité depuis que je sais faire des bulles avec ma bouche, ou peu s’en faut. Cette préoccupation colore certainement ma vision de tout ce que je lis, et l’audace (relative) dont je fais preuve de plus en plus dans ma pratique.
Les mains dans le cambouis
Certaines circonstances ont voulu qu’on me mette sous le nez, il y a un certain temps, un extrait de La Cité de Dieu de saint Augustin (365-430). Je le répète : je ne connais pas le latin, aussi me sente-je très présomptueux de reprendre ainsi le traducteur, certainement bien plus érudit que moi, aussi bien en latin qu’en pensée augustinienne. Mais à la lecture d’un texte qu’il faut bien qualifier de laborieux, le réviseur passionné en moi a fini par l’emporter sur le lecteur perplexe.
Et je me suis posé cette question toute simple : « Si on me remettait cette traduction dans le cadre de mon travail, en faisant fi du fait qu’il s’agit d’un auteur ancien et intouchable, qu’est-ce que je ferais avec? »
J’ai adoré l’exercice, et le résultat me semble nous poser, à nous traducteurs – littéraires ou non – bien des questions. J’ai donc pensé vous le soumettre.
J’ai révisé ainsi le chapitre I du livre VIII, qui comptait 357 mots dans la traduction (316 en latin). Je ne vous cite que le début pour vous donner une idée de ce que ça donne, mais ceux qui veulent voir le texte complet pourront cliquer ici.
Commençons donc par la traduction publiée, celle que j’avais sous les yeux :
Il me faut maintenant plus d’effort et de contention d’esprit que ne m’en ont demandé jusqu’ici le développement et l’examen des questions précédentes. Il ne s’agit plus de la théologie fabuleuse ou civile, c’est-à-dire des théologies du théâtre ou de l’état, dont l’une proclame les crimes des dieux, l’autre leurs désirs encore plus criminels, désirs de démons et non de dieux. C’est la théologie naturelle qu’il me reste à discuter avec des esprits d’élite, avec des philosophes dont le nom même est une profession d’amour de la sagesse. Or, si la sagesse est Dieu, créateur de toutes choses, selon l’enseignement de l’autorité et de la vérité divine, le vrai philosophe est celui qui aime Dieu. Mais comme la réalité que ce nom exprime ne se trouve pas dans tout homme qui se glorifie de ce nom (quiconque en effet s’appelle ainsi n’est pas pour cela amoureux de la vraie sagesse) il faut entre tous choisir ceux avec qui la discussion soit plus convenable.
La première phrase, déjà, ne mérite-t-elle pas quelques coups de ciseaux? Mais trêve de commentaires, voici ce que je soumets comme nouvelle version :
Il me faut maintenant faire un effort plus grand que dans les livres précédents. En effet, je ne parlerai plus ici de théologie fabuleuse – soit celle du théâtre, qui exalte les crimes des dieux – ni de théologie civile – soit celle de l’État, qui expose leurs désirs encore plus criminels, désirs qui relèvent d’ailleurs des démons et non des dieux. Non, je vais plutôt parler maintenant de théologie naturelle, et ce, en invoquant des esprits d’élite, des philosophes dont le nom même est synonyme d’amour et de sagesse. Or, si la Sagesse, c’est Dieu – créateur de l’univers, ce que l’on sait d’autorité divine –, le philosophe est celui qui aime Dieu. Mais il ne suffit pas de se dire philosophe pour être sage, aussi vais-je choisir mes interlocuteurs avec soin.
À noter qu’il ne s’agissait pas de simplifier au sens où, par exemple, on voudrait rendre ce texte accessible à des adolescents ou à des profanes. Il s’agissait de bien comprendre le sens pour bien le rendre clairement et intégralement – ce à quoi nous nous employons tous, idéalement, en traduction.
Avec cette proposition, je pose des questions plus que je n’apporte des réponses. Serait-il acceptable de traduire ainsi tout saint Augustin? Est-ce qu’on perdrait des nuances importantes? Est-ce qu’on pourrait m’accuser d’avoir « trahi le style » de saint Augustin? Mais concrètement, comme fait-on pour « respecter » ou « reproduire » le « style » d’un texte latin en français? Et quand il est question de philosophie, l’intelligibilité ne doit-elle pas primer? Ou alors, le texte est également inintelligible en latin, mais alors, je reviens à ma règle de conduite pour l’exercice : réviser comme je le fais au quotidien. Et qui d’entre nous ne clarifie pas un texte quand l’original est abscons? (Je n’ai pas dit que c’était le cas ici : je réponds seulement à l’hypothèse, attendu que je ne peux apprécier le latin.)
D’ailleurs, constat troublant : le fait de ne pas connaître le latin était peut-être un avantage, en ce sens que j’ai pu faire une version résolument cibliste, sans me laisser hypnotiser par la langue de départ. Si le traducteur original n’a commis aucune erreur de sens et si j’ai bien compris son propos pour ma part, ça devrait le faire, comme on dit.
De toute façon, traduire, on le sait – et c’est ici plus vrai que jamais – c’est faire des choix, et souvent des choix cornéliens, voire impossibles. Je me permets tout de même de lancer la proposition – après tout, on est entre nous.
Jusqu’où aller trop loin
Pour ne rien vous cacher, une fois capté par l’élan, j’ai eu envie de faire ensuite une version québécoise :
Bon, là faut je me concentre, plus que dans les livres précédents. Parce que là, j’vas pus parler des dieux qu’on voit au théâtre, pour qui un crime attend pas l’autre, ni des dieux de la ville, qui sont encore pire (pis qui sont en fait’ des démons). J’vas parler de théologie naturelle, pis pour ça, j’vas pas m’adresser à n’importe qui : ça me prend des bolés. J’vas prendre des philosophes, qui connaissent l’amour pis la sagesse en pas pour rire. La sagesse, c’est Dieu – Dieu qui a créé tout ce qui existe, on le sait parce que c’est lui-même qui le dit –, pis un philosophe, c’est que’qu’un qui aime Dieu. Mais là, c’est pas parce que tu te dis philosophe que t’es sage pour vrai, mon chum! Faque si ça te fait rien, j’vas choisir moi-même à qui je parle.
Cette version a d’ailleurs pris un tour inattendu à la dernière phrase du chapitre :
En latin :
Hos philosophos Platonicos appellatos a Platone doctore uocabulo deriuato nullus, qui haec uel tenuiter audiuit, ignorat.
La traduction publiée :
Ces philosophes sont les Platoniciens, appelés ainsi de Platon leur maître : ce que nul n’ignore pour peu qu’il ait entendu parler de philosophie.
Ma révision en français standard :
Je veux parler ici des platoniciens, soit les disciples de Platon, comme le sait quiconque a entendu parler un tant soit peu de philosophie.
La version québécoise :
Là, je parle des platoniciens, c'est-à-dire les disciples de Platon, comme vous le savez si vous avez fait votre cégep.
On trouvera ici le chapitre complet en quatre colonnes : latin, traduction publiée, traduction révisée, version québécoise.
