C’était quelque part en Estrie, en 2012. Après Translate in the Catskills, qui avait eu lieu dans l’État de New York une première fois en 2009 et avait été repris en 2011, on traversait la frontière canado-américaine pour la troisième édition de ce qui allait s’appeler en français On traduit à…
À l’époque existait, dans le monde de la traduction, une activité relativement nouvelle qui s’appelait translation slam. Il s’agissait de faire traduire le même texte par deux traducteurs qui ne se consultent pas, puis de dévoiler le résultat en parallèle devant un parterre de professionnels qui commentent et posent des questions. Pour l’Estrie, on avait décidé de tenir cette activité en français. Grant Hamilton m’avait demandé de trouver un nom. À l’époque, j’hésitais encore entre deux possibilités. L’activité fut donc annoncée sous le titre : « Traduel ou traduo? » (L’ambivalence subsistera à Québec en 2013, et finalement, on tranchera en faveur de traduel dans les Laurentides en 2014.)
Vous dire ma nervosité. Montrer ma traduction à une centaine de traducteurs professionnels, sans filet! Et en plus, ce texte allait être comparé à celui de Dominique Jonkers, peut-être le meilleur traducteur que j’aie rencontré dans ma vie!
Déjà en entrant dans la salle, pendant les préparatifs matériels, Chris Durban nous apostrophe : « J’ai bien hâte de voir ce que vous avez fait avec storytelling…! » Hein? Quoi? C’est quoi, le problème, avec storytelling? me dis-je dans mon for intérieur tout en affichant un sourire béat et détendu. J’avais parlé d’histoires, de récit, enfin, pour moi cela ne posait pas de problème. Mais j’apprenais qu’en France, on tenait à traiter cela comme un concept à part, en conservant l’emprunt storytelling.
L’échange s’est bien passé, mais la traduction de Dominique, au-delà de storytelling, m’avait ébloui. Bon : on ne déclare pas officiellement de « gagnant » dans un traduel. Heureusement.
À Québec, donc, en 2013, nouveau traduel. Nouvel émerveillement devant la prose de Dominique. Après la séance, mon ami Alain Otis vient me voir et me dit : « Ça me surprend de toi que tu sois resté collé au texte à ce point. »
Je n’avais pas collé au texte tant que ça. J’avais fait ce que font 95 % des traducteurs au Canada. Mais Dominique, en comparaison, c’était autre chose. Son exemple et le commentaire d’Alain m’ont donné la motivation qu’il me fallait pour avancer. L’année suivante, pour On traduit dans les Laurentides, j’applique la technique de la feuille retournée, et on s’envole ensemble!
La technique de quoi?
Tout cela pour dire à quel point j’ai appris avec les séminaires On traduit à. Même si, oui, je me suis penché sur la question de l’idiomaticité bien avant 2009, il y a littéralement eu un avant et un après. Dominique est certainement un maître pour moi, mais tous les autres formateurs m’ont infiniment apporté, aussi bien du côté anglophone que du côté francophone. On traduit à, c’est le festival du talent et de la passion. On en ressort motivé comme jamais… et surtout, autorisé à faire mieux et autrement!
La technique de la feuille retournée, je ne l’ai pas inventée, mais j’ai commencé à la pratiquer pour les traduels, aussi bien dans les séminaires On traduit à qu’à d’autres occasions. Puis, je l’ai peaufinée au quotidien dans mon travail de traducteur, de réviseur et de formateur chez Edgar, où j’ai été vice-président à la qualité jusqu’en 2023. Jusqu’à l’appliquer presque systématiquement. C’est notamment ce que j’ai fait pour les 30 000 mots du livre AI Resilient de Joachim Lépine, que j’ai traduit récemment.
Et l’IA, dans tout ça?
Comme la photo a changé à jamais la peinture, l’intelligence artificielle changera la traduction. Traduire un texte sans le penser est une chose qu’on a pu faire trop longtemps et qu’on a faite trop souvent avant l’IA. Maintenant que l’IA peut le faire « aussi bien » que nous, nous devons nous dépasser. L’IA nous aiguillonne comme Dominique et Alain m’ont aiguillonné, pour faire mieux, pour redécouvrir le sens, la profondeur, bref l’humain en nous, l’humain dans nos textes, l’humain dans nos traductions.
Une bonne traduction passe, j’en suis aujourd’hui persuadé, par l’approche rédactionnelle. C’est aussi la conviction de tous les bons traducteurs, au premier chef Chris Durban, fondatrice des séminaires Translate in/On traduit à, séminaires qui ont toujours porté sur cette approche. La technique de la feuille retournée est la plus efficace et la plus fascinante, à mon sens, pour toucher du doigt cette mystérieuse approche. Ce sera bien sûr l’objet de ma principale intervention à On traduit à Dublin.
L’approche rédactionnelle a toujours été au cœur des séminaires On traduit à, mais aujourd’hui, elle est plus essentielle que jamais. Demain, les traducteurs qui emploieront cette approche ne seront pas juste les meilleurs : ce seront les seuls.
Du 8 au 10 juillet, à Dublin, nous redécouvrirons la traduction à l’ère de l’IA. Et moi, je retrouverai mon vieux compagnon Dominique Jonkers pour un nouveau duel complice et formateur!
N.D.L.R. : Comme il n’y a pas de photo du premier traduel de 2012, la photo de l’article montre plutôt Dominique Jonkers et François Lavallée lors d’un traduel plus récent, à Paris Cité, en 2024.
- Pour en savoir plus sur On traduit à Dublin
- Pour voir un extrait de traduel entre François Lavallée et Dominique Jonkers
- Pour se perfectionner en visualisant d’autres traduels :
- François Lavallée vs Dominique Jonkers « Vivaldi »
- François Lavallée vs Marc Lambert « Obama »
- Réal Paquette vs Caroline Tremblay « An Inclusive Corporate Canada »
- François Lavallée vs Marc Lambert « Traduel de la Saint-Jérôme 2024 »
- Mélodie Benoit-Lamarre vs Frédéric Demers (traduel de post-édition)
- François Lavallée vs Dominique Jonkers « Hygge »
- Chris Durban vs Grant Hamilton « 1 jeune, 1 solution »
