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  • Mot de la présidente de Magistrad

    Mot de la présidente de Magistrad

    L’an dernier à pareille date, mon associé et moi, tout comme François Lavallée, fondateur de Magistrad, et son associé, étions dans la fébrilité des dernières tractations qui devaient mener à notre entente de vente des actions de Magistrad à Traductions Hermès, cabinet dont je suis copropriétaire. Quels apprentissages cette aventure nous a apportés!

    Une année a passé, et depuis, j’ai fait mes armes pour piloter la solide entreprise que nous avons acquise. Avant même d’en tenir les rênes, Magistrad m’avait toujours remplie de fierté, moi qui avais été depuis les tout débuts une fidèle participante aux formations proposées.

    Grâce à la fabuleuse équipe montée par François, à la rigueur des formateurs et formatrices et à l’enthousiasme de Caroline Tremblay, venue nous épauler pour l’organisation des formations, le bilan de la dernière année a de quoi faire sourire : une multiplication de l’offre et des formules, une tournée européenne pour notre traducteur averti préféré, le retour de formations en présentiel avec l’excellent Marc Lambert, une belle visibilité aux derniers Jeux de la traduction et au congrès de l’OTTIAQ… Et bien sûr, votre présence à vous à nos activités, collègues de tous horizons et de partout dans le monde!

    Pour la nouvelle année, les projets sont loin de manquer! Toujours dans l’idée de répondre aux besoins des langagières et langagiers, déjà, Magistrad s’est dotée de sa propre collection de thés favorisant l’apprentissage et la concentration et a mitonné un calendrier général des formations dans notre domaine. Nous mijotons également de nouvelles formules de formation, souhaitons explorer la tenue d’activités en format hybride, comptons développer l’offre asynchrone (formations pré-enregistrées), réfléchissons à de nouveaux services potentiels (ex. : mentorat et accompagnement), et avons hâte de susciter de nouvelles occasions de rencontre et d’échange.

    Sans nul doute, tout comme 2024, 2025 se profile pour être une belle année! Nous espérons que vous serez au rendez-vous pour la vivre avec nous, et nous vous remercions de votre fidélité à Magistrad!

    Mélodie Benoit-Lamarre
    Présidente et formatrice

  • Du plaisir de se retrouver entre collègues

    Du plaisir de se retrouver entre collègues

    Comme vous le savez peut-être, j’ai rejoint François Lavallée pour la partie bruxelloise de sa tournée européenne. Invitée à séjourner chez une amie inscrite à la formation « Libérez le génie de la langue! » le 30 octobre dans la capitale belge, je n’ai pu résister à l’envie de retourner dans cette magnifique ville (que je n’avais pas visitée depuis mil neuf cent nonante-huit, comme on dit là-bas). En bon québécois, ça faisait un bail!


    Tant qu’à être là, j’ai aussi accompagné notre ami le traducteur averti à l’OTAN, où il présentait son fameux safari-photo – une conférence de trois heures super intéressante – où le maître commente différentes affiches pour faire ressortir le génie propre à chaque langue… ou parfois le traduidu résultant d’une approche administrative de la traduction (à ne pas confondre avec une approche de la traduction administrative… idiomatique! ;–).


    Dire que j’ai été impressionnée par l’OTAN est un euphémisme. Le bâtiment qui abrite le nouveau siège de l’organisation d’abord : blanc, immense, qui brille comme un sou neuf sous le soleil automnal (lequel a accompagné pratiquement tout mon périple). Les gardes armés, devant ledit immeuble, qui expédient manu militari (pas pu m’empêcher) toute personne qui n’a pas d’affaire là. Les hauts gradés en uniformes, avec leurs galons, leurs médailles et autres décorations. La procédure d’entrée, formelle à souhait, détecteur de métal, contrôle des sacs et des appareils électroniques, et réquisition des passeports compris. Le badge, qu’on ne remet qu’après l’arrivée et la signature de la personne qui nous accompagne. La salle, qu’on atteint après avoir gravi un escalier majestueux, où trône une immense table de réunion entourée de sièges, dotés de deux écrans de projection et de tout le nécessaire pour l’interprétation simultanée. Et enfin, l’équipe du service de traduction : 40 traductrices et traducteurs – uniquement vers le français! – habillés en jeans troués (pas tous, pas tous!), sympas, accessibles et super contents de nous recevoir.


    Voilà donc où je voulais en venir, après avoir tourné autour du pot pendant trois paragraphes.
    Cet après-midi-là, comme le lendemain lors de la formation d’une journée, ce qui m’a particulièrement frappé, c’est le plaisir immense que tout le monde, y compris moi, avait de se retrouver entre collègues, en personne, pour apprendre et se perfectionner, oui, mais aussi pour échanger sur mille et un sujets qui touchent la traduction de près, de loin, ou pas pantoute. Ça m’a rappelé avec force et nostalgie qu’avant 2020, on organisait tout plein d’événements en présentiel, comme on dit maintenant, qui se tiennent depuis en distanciel (parallélisme oblige). J’avoue que c’est plus pratique – après tout, ce n’est pas tout le monde qui se déplace en Europe pour participer à deux jours d’activités – mais ça reste quand même moins enrichissant! Alors, on fait un effort et on sort???

  • On parle des neurones de qui, là?

    On parle des neurones de qui, là?

    Chaque fois que je m’apprête à donner des formations ou des conférences à un public européen, les mêmes doutes m’habitent : ce que j’ai à dire est-il pertinent pour eux?

    Les traducteurs canadiens, je les connais pour ainsi dire comme le fond de ma poche : nous avons beau être très nombreux, très différents et travailler dans des contextes très variés, il est étonnant de constater à quel point nous avons à peu près tous les mêmes travers, les mêmes questionnements et les mêmes limitations (souvent purement théoriques), le tout issu d’une formation et d’un contexte sociopolitique relativement homogènes. En un mot, j’ai des choses à dire à mes consœurs et confrères du Canada, des choses à discuter avec eux, ça je n’en doute pas.

    Mais les Français, les Belges et les Suisses exercent dans un contexte beaucoup plus hétéroclite, ils manient une langue qui n’est pas exactement la nôtre et leur formation suit une autre tradition.

    Et je sais pertinemment, avec l’expérience, que certains de mes enseignements ne les concernent guère. Par exemple, quand j’explique qu’il n’y a pas lieu de traduire systématiquement performance par rendement, en Europe, on tombe des nues. Ou encore, j’ai constaté cette semaine qu’un de mes exemples fétiches pour illustrer ce qu’est un « mot du paradis du français », le mot concertation, à peu près inconnu au bataillon des traductions françaises du Canada, est utilisé à profusion en Belgique parce que correspondant directement au flamand overleg.

    Donc, différences, oui, mais à chaque fois, je redécouvre ce qui nous réunit : l’amour de la langue en soi, la recherche perpétuelle de la clarté et du mot qui « sonne juste », la fascination de ce mystérieux décalage entre des phrases qui sont censées dire la même chose sans jamais tout à fait y arriver.

    C’est ce genre de jubilation que j’ai partagé les 19, 21 et 25 octobre avec, au total, environ soixante-dix confrères et consœurs de la SFT, puis les 29 et 30 octobre avec presque autant de traducteurs et traductrices en Belgique.

    Et la traduction neuronale, dans tout ça?

    C’est sûr, si j’avais proposé des cours sur la traduction neuronale, j’aurais probablement eu des assistances encore bien plus imposantes, et la rentabilité de la tournée n’aurait pas été une question. Mais ce n’était pas de ça que j’avais envie de parler, et apparemment, ceux qui sont venus à ma rencontre non plus.

    Ce qui n’empêche pas que, bien sûr, on en a parlé. Ça et les autres outils d’aide à la traduction.

    Mon idéal à moi – et il est partagé par mes confrères et consœurs, et il devrait l’être par tout le monde –, c’est de préserver et de faire rayonner à son plus haut potentiel le génie de chaque langue. Car c’est lui, le génie, qui est menacé quand un texte passe par le tordeur de la traduction.

    Or les outils, et récemment la traduction neuronale, piquent obstinément des tangentes vers d’autre chose.

    Les mémoires de traduction – dont on ne saurait nier l’utilité – nous incitent à segmenter des textes qui, nous le savons tous pourtant, forment un tout. Elles sont en outre généralement utilisées d’une manière qui tend à perpétuer les erreurs et maladresses du passé au lieu d’améliorer les différentes moutures d’une phrase avec le temps.

    La traduction neuronale, pour sa part, produit des traductions techniquement impressionnantes quand on sait tout ce que requiert cette opération linguistique, mais qui suintent la bêtise, le plat, l’irréflexion, bref l’inhumanité.

    Dans mes formations, on réfléchit à ce qu’est une bonne traduction, on convient d’une définition, d’un résultat à atteindre, et systématiquement, au milieu de l’enthousiasme que procure le sentiment d’avoir touché du doigt ce qui donne du sens à notre travail, il y a quelqu’un pour siffler la fin de la récréation :

    – Oui, mais les outils nous amènent ailleurs.

    Alors nous, on fait quoi?

    Je suis frappé par les mesures herculéennes que prennent les militants de certains mouvements dans le domaine de la langue (rédaction inclusive, « langue claire et simple ») pour changer le monde conformément à leur idéal. Ils organisent des colloques et des formations, mettent en place des logiciels d’analyse qui nous attribuent des bonnes et des mauvaises notes comme à des enfants, convainquent les décideurs d’adopter des politiques qui seront ensuite imposées aux rédacteurs par des moyens parfois musclés, parfois soft.

    Alors pourquoi les traducteurs qui savent ce qu’est une bonne traduction, les traducteurs qui définissent la qualité de la traduction par des valeurs bonnes et universelles comme la clarté du message et la préservation du génie de chaque langue – donc la sacro-sainte diversité, bon’yeu! – se couchent-ils devant les concepteurs de logiciels et les décideurs de tout poil qui leur disent à eux, des professionnels, quels outils utiliser – et comment les utiliser?

    Je ne sais pas quel est l’avenir de la traduction. Je sais une chose toutefois : on pourra nous proposer tous les outils qu’on voudra, ce sont les traducteurs, en tant que spécialistes, qui doivent définir ce qu’est une bonne traduction.

  • Ne vous inquiétez pas pour moi : je vais bien!

    Ne vous inquiétez pas pour moi : je vais bien!

    Mon dernier billet a été écrit à huit jours et à 6 000 kilomètres de celui-ci. Que de choses se sont passées depuis! D’abord l’accueillante et sympathique Matinale de la Société française des traducteurs samedi (45 participants), puis le cours d’un jour sur le thème « Simplifier sans niveler par le bas » lundi (13 participants), suivi du traduel à Paris Cité (devant 14 étudiants allumés) mardi, avant mon départ ferroviaire vers Lyon où je donnerai demain vendredi (le 25 octobre) le cours d’un jour intitulé « Libérez le génie de la langue! » (15 participants).

    « Mais-mais-mais…! direz-vous, ça veut dire que tu étais libre toute la journée dimanche et encore aujourd’hui jeudi, gros chanceux/veinard? » Eh bien… oui et non! On ne soupçonne pas tout le travail qui doit se faire entre les lignes lors de ces tournées… Communiquer avec les organisateurs, avec les participants, réviser les contenus une nième fois, les peaufiner, les adapter à l’auditoire, se familiariser avec les lieux, régler les problèmes techniques (mon adaptateur USBC-HDMI s’avère lamentablement inopérant), rendre compte des événements à l’équipe restée au camp de base (et qui se lève affreusement tard d’un point de vue européen), alimenter les réseaux sociaux… Je compte encore visiter le Vieux Lyon aujourd’hui, mais on est déjà au milieu de l’après-midi, et jusqu’ici, j’ai passé toute la journée cloué à l’ordi dans ma chambre d’hôtel! Et encore, j’ai la chance de pouvoir compter sur la division « agence de voyage » de Magistrad en la personne de Caroline Tremblay!

    Ça va mieux, François?

    Je vous ai laissés, dans mon dernier billet, sur le stress que m’occasionne ce genre de voyage, et les plus assidus auront constaté également, sur les réseaux sociaux, qu’à l’épicondylite dextro-latérale et à la tendinite sénestro-polliciale déjà présentes à mon départ de Québec s’est joyeusement greffée une aphonie quasito-totale juste à temps pour la formation de lundi et le traduel de mardi.

    Alors je vous dois bien un petit billet pour rassurer les plus émotifs d’entre vous : je vais bien. Très bien, même. Après tout, ne suis-je pas en train de me promener en Europe pour rencontrer des confrères et consœurs qui m’accueillent à bras ouverts? D’autant plus que, ce n’est un secret pour personne, j’adore la France et les Français (ce qui n’enlève rien aux Belges, nos compagnons d’armes face à la force de frappe de leurs voisins du sud). Et, pardonnez le cliché, mais je ne me lasse pas des croissants.

    Le dernier billet a d’ailleurs eu un effet thérapeutique pour moi : dès qu’il fut publié, l’angoisse a laissé place presque entièrement à l’excitation du départ. Que voulez-vous, en digne représentant de l’espèce Homo sapiens, j’ai d’abord besoin d’être entendu!

    Un TGV, c’est vite, mais c’est long

    Il reste que, en déplacement, je suis une bibitte rare dans le monde de la traduction. Les traducteurs sont généralement de grands voyageurs, et particulièrement ceux que je fréquente, souvent des formateurs, des professeurs ou des responsables d’associations. Moi, ayant grandi et passé toute ma vie dans l’humble cocon d’une capitale provinciale en tentant de concilier tant bien que mal ma passion professionnelle et l’amour de ma famille, je suis encore un enfant devant un billet de train. Tenez, par exemple, vous le saviez, vous, qu’il y avait une différence entre une rame et une voiture dans un TGV? Je suis sûr que oui. Pas moi. Ayant un billet pour la voiture 3, hier, il a donc fallu que je me rende jusqu’au bout du train (et c’est long, un TGV) pour me rendre compte qu’il fallait que je surveille non pas les gros chiffres peints sur les voitures, mais les petits écrans numériques dont ils sont flanqués. Mais je me connaissais assez pour savoir que je devais arriver tôt à la gare, alors j’ai eu tout le temps voulu pour revenir sur mes pas (et constater que les TGV sont aussi longs dans un sens que dans l’autre).

    Il va sans dire que Google Maps est mon ami. Il ne cesse d’ailleurs de m’étonner, allant même jusqu’à m’indiquer laquelle des 15 sorties je dois choisir en descendant du métro Gare de Lyon (qui, logiquement, est à Paris, comme chacun sait). Oh, et j’ai un petit truc à vous communiquer que, pour le coup (ça y est, le français hexagonal me rentre dedans!), vous ne connaissez peut-être pas : lorsque vous donnez à Google Maps un itinéraire à faire à pied, vous n’avez plus besoin de le regarder. Gardez-le dans votre poche et surveillez ses vibrations : long-court-court = tourner à droite dans 20 mètres; court-court-long = tourner à gauche dans 20 mètres.

    J’ai ainsi pu crapahuter dans une bonne partie de Lyon, hier, pour me rendre compte que, contrairement aux établissements canadiens, les nettoyeurs (pardon : les pressings) français ne font rien à moins de 48 heures. La France lave peut-être plus blanc, mais le Canada lave plus vite!

    À moi Lyon?

    Au moment, où j’écris ceci, Lyon me tend les bras, avec un climat beaucoup plus clément que l’Île-de-France (soleil et près de 20° ici, contre pluie et nuages autour de 15° là-bas, grosso modo). Aurai-je le temps d’aller visiter les arènes pour rendre hommage à Blandine, cette jeune esclave chrétienne persécutée par les Romains, que les lions ont miraculeusement épargné en laissant le sale boulot au bourreau, en l’an de grâce 177? L’avenir nous le dira. En attendant, je dois être prêt pour mes Français à moi, ceux avec qui j’explorerai les joies de la technique de la feuille retournée demain.

  • On n’arrête jamais de vivre

    On n’arrête jamais de vivre

    François Lavallée nous livre ses états d’âme à 36 heures de son départ pour l’Europe…


    Février 2020. Une chape de plomb est sur le point de s’abattre sur la planète, mais personne ne s’en doute. Tout au plus certains citoyens excessivement prudents prennent-ils la peine de laisser les colis arrivant de Chine mijoter quelques jours dans le congélo.

    Moi, je pars pour Yellowknife. C’est à 3 000 kilomètres de chez moi, mais je suis parfaitement à l’aise. Depuis une quinzaine d’années, je vais partout, de Halifax à Whitehorse en passant par Regina et Toronto; j’ai ma valise standard, ma liste de vérification, mes petites habitudes… presque comme George Clooney dans Up in the Air. Je suis loin de me douter que c’est mon dernier voyage pour un bon bout. D’ailleurs, je me réjouis d’avance du fait qu’on m’attend en Belgique en mai pour un congrès (qui n’aura jamais lieu).

    Faire quoi, à Yellowknife? Oh, la routine : animer des formations de « traduction administrative…  idiomatique! » Ce sera la 79e fois que je donnerai mon volet I, tout est bien rodé et j’ai confiance en mon contenu : les commentaires sur ce cours sont invariablement bons depuis les lointaines premières séances…

    Bref, en février 2020, sans aller jusqu’à m’endormir sur mes lauriers, je peux dire que tout va bien, que je suis à l’aise dans ce que je fais, que mon niveau de stress est quasi inexistant et, cerise sur le gâteau, que rien de tout cela n’émousse le plaisir bien réel que j’ai à me promener d’un bout à l’autre du pays pour parler traduction avec des confrères et consœurs.

    Je dis « d’un bout à l’autre du pays », mais au fil des années, il y a aussi eu trois congrès aux États-Unis, ainsi que deux séminaires « On traduit à » dans l’État de New York et deux autres en Europe. Toujours avec le même plaisir.

    Mais cette fois, c’est pas pareil

    Alors pourquoi tout ce stress, aujourd’hui, à 36 heures de mon départ pour l’Europe pour faire à peu près la même chose?

    La coupure de la COVID qui m’a fait perdre l’habitude du voyage? Le contexte inusité de ce nouveau périple? Sa durée inhabituelle? L’âge?

    Sans doute un peu de tout cela. Le fait est que, cette fois-ci, la planification fut longue et relativement stressante.

    Sur le plan logistique d’abord : il ne s’agit pas, cette fois, de me rendre en un lieu bien délimité où, après un cocktail d’accueil, je passerai quelques jours en compagnie de collègues et amis dans un cadre bien douillet. Je ferai en effet, en trois semaines, Paris-Lyon-Bruxelles-Arles-Paris. Pas très logique comme itinéraire, je vous le concède, mais c’est le résultat de l’agencement de diverses contraintes, autant du côté de Magistrad que du côté de nos hôtes. Au départ, en bon Nord-Américain que je suis, je comptais louer une voiture. Devant l’incompréhension patente de mes contacts européens, j’ai fini par me résoudre à opter pour le train.

    Et c’est ça qui est bizarre : j’ai déjà pris le train à quelques reprises en Europe, mais je ne sais pas pourquoi, la chose m’insécurise aujourd’hui. Peur de me perdre, peur d’être encombré avec mes bagages… L’âge? Peut-être.

    Sur le plan du contenu ensuite : quand je suis allé à Yellowknife, je connaissais le contenu de mes cours par cœur. Je ne révisais absolument rien à l’aéroport ou dans l’avion, je vivais zéro stress à l’égard du contenu et de ma capacité à le livrer.

    Pour l’Europe, c’est différent : certes, je reprends une bonne partie de mes cours habituels, mais le contexte de prestation sera très différent – et d’abord, je ne suis plus habitué à donner des cours en présentiel! Il faut prévoir le papier, la communication… Et pour le contenu, je connais assez le monde de la traduction pour savoir que l’auditoire européen n’est pas l’auditoire canadien : le contexte d’exercice est différent, et si je connais bien les travers des traducteurs canadiens, je connais moins les penchants des européens… J’ai donc passé les dernières semaines me questionner sur la validité de tel ou tel exemple, à adapter, peaufiner… Pour un type qui a fêté sa première année de retraite il y a deux semaines, j’étais loin du pina colada au bord de la piscine!

    Stress, avec ou sans détresse?

    Le plus gros stress que j’aie connu comme conférencier dans ma vie, c’était en 2008, la première fois où je suis allé au congrès de l’American Translators Association, à Orlando, à l’invitation des organisateurs. J’en ai passé des nuits blanches à me demander : « Mais que vais-je aller faire dans cette galère? » Nuits blanches, mais peur bleue que mon contenu ne soit pas pertinent et fasse patate. Or les choses se sont très bien passées, pour dire le moins. Cela me rassure, mais la folle du logis, par définition, n’est pas raisonnable.

    Je connais quand même un peu le public européen, pour m’être adressé à lui dans divers contextes, notamment à l’ATA justement, puis aux événements « On traduit à », et maintenant tous les mois dans le cadre de mes cours en ligne pour Magistrad. Je reconnais chez lui la même soif de perfectionner l’art de traduire et la même fascination pour notre travail, et au-delà de toutes mes incertitudes, je ne doute pas que nos rencontres seront de véritables célébrations de cette passion commune et des amitiés franco-québécoise et belgo-québécoise.

    Sortir de sa zone de confort, pourquoi pas?

    Ma valise est probablement trop volumineuse. Mes cours et conférences ne sont peut-être pas encore tout à fait adaptés. Je vais sans doute me perdre quelque part une fois ou deux sur mon itinéraire. Deux semaines avant mon départ, une tendinite m’est apparue comme par enchantement au pouce gauche, complétant à merveille l’épicondylite que je traîne depuis deux mois au bras droit. Simple coïncidence, bien sûr. Chose certaine, à 61 ans, je réapprends à sortir de ma zone de confort. Mais je mesure pleinement la chance que j’ai, après avoir pris ma retraite du cabinet Edgar à l’automne 2023 et cédé Magistrad à ma successeure Mélodie Benoit-Lamarre au printemps 2024, de pouvoir me permettre un voyage de trois semaines où je renouerai avec une France bien-aimée et une Belgique fraternelle. Merci à Caroline Tremblay, qui a pris l’initiative de cette aventure et qui m’a soulagé d’une bonne partie de ce stress nouveau en prenant en charge toute l’organisation logistique du voyage.

    Quant à moi, je survivrai sûrement. On s’en reparle!

    Limitations of Neural Machine Translation

    One of the most significant challenges of machine translation is idiomaticity. Natural, fluid expression requires deep contextual sensitivity, professional and stylistic judgment, and cultural mastery—qualities that today’s neural machine translation engines lack entirely.

  • François Lavallée est-il vraiment à la retraite?

    François Lavallée est-il vraiment à la retraite?

    Pour lancer sa nouvelle série de portraits de formateurs et formatrices, Magistrad s’est entretenu avec nul autre que son fondateur, François Lavallée, qui revient sur ses 40 ans de métier et nous parle de sa retraite… plutôt occupée!

    François, tu as pris ta retraite il y a bientôt un an, et tu avais commencé ta carrière en 1984. Quel regard portes-tu  sur ces 40 ans de métier?

    C’est assez vertigineux. J’ai passé 40 ans à chercher la réponse à une seule question : comment se fait-il qu’il soit si difficile de rendre avec naturel en français un texte que je comprends parfaitement en anglais? C’est toute la question de l’idiomaticité, le mot-clé de toute mon action dans notre domaine. Sur mon chemin, j’ai traduit et révisé des millions de mots, écrit trois guides de traduction, fondé une école de traduction où j’ai donné des cours à des milliers de personnes de plusieurs pays, enseigné 15 ans à l’université… et je ne crois pas encore avoir ma réponse! (rires)

    Tu as sûrement des pistes, quand même?

    Oui, des pistes, j’en ai plein! Et j’ai plein de réponses pour un tas de questions bien précises sur la manière de traduire tel ou tel mot, sur l’utilité de tel ou tel procédé… Ça, pour ça, j’ai tout un coffre aux trésors! Mais ultimement, je me sens encore très démuni quand vient le temps de produire un texte à la hauteur de mes idéaux.

    Tes idéaux sont peut-être trop élevés?

    Pfff! Va dire à un artiste que son idée de la beauté est trop élevée, à un chercheur qu’il est trop ambitieux! On n’en a jamais fini, et c’est ce qui fait la beauté de notre métier! Si je n’avais pas été animé par cette recherche, j’aurais vite trouvé mon travail ennuyant. D’ailleurs, plein de gens me disent qu’ils ont retrouvé leur motivation après avoir suivi mes cours, pas nécessairement à cause des trucs concrets que j’enseigne (quoique j’ose croire que ça aide!), mais simplement en raison de l’approche de la traduction que je propose : à la fois un art, une technique et un mystère.

    … un mystère que tu comptes encore résoudre?

    Écoute… je crois que j’y touche presque, comme Adam touche presque le doigt de Dieu au plafond de la chapelle Sixtine… (rires) Sérieusement, avec la « technique de la feuille retournée », que j’expose dans ma formation Libérez le génie de la langue! (formation que je donnerai à Lyon en octobre et que je résumerai devant les étudiants de l’ESIT et au congrès de l’OTTIAQ en novembre), je sens que j’y suis presque.

    Donc… ça y est???

    Oui, peut-être, mais la réponse que j’ai trouvée m’emmène si loin que ça m’étourdit moi-même. Un peu comme quand Indiana Jones finit par trouver l’Arche d’alliance! Avec ma réponse, j’ai l’impression de changer de dimension. Car en fait, ce que j’ai toujours soupçonné, c’est que pour produire « une traduction qui ne sente pas la traduction », il ne faut pas dire exactement la même chose que le texte de départ. C’est troublant. Mais quand on l’assume, on découvre un tout nouveau monde. Je ne croyais pas si bien dire quand j’ai inventé le concept de « paradis du français » il y a maintenant près de vingt ans.

    En même temps, cette réponse arrive peut-être à temps, au moment où la machine se mêle de traduire de manière de plus en plus impressionnante… mais inhumaine.

    À t’entendre, on n’a pas vraiment l’impression que tu es à la retraite…

    J’ai pris ma retraite de chez Edgar, qui était mon employeur à temps plein. J’ai aussi vendu Magistrad au printemps 2024, donc je suis beaucoup plus libre qu’avant. Mais c’est sûr qu’on ne se sépare pas de sa passion…

    On pourrait donc dire que la retraite, c’est  « un autre genre de paradis »?

    Après un an, je ne peux pas dire que je me suis encore habitué à ce nouveau mode de vie. Dans ma carrière, on m’a souvent demandé où je trouvais le temps pour dormir… Je constate en effet que je menais beaucoup de choses de front, et ça me fait bizarre, quand je me lève le matin, de me dire que personne n’attend rien de moi aujourd’hui – sauf l’organisatrice de ma tournée européenne, qui n’arrête pas de me demander mille choses… (rires). Cette baisse de régime me fait réaliser à quel point j’étais effectivement occupé.

    Syndrome du nid vide?

    Je n’irais pas jusque-là. Je suis encore très actif, mais j’ai juste plus de temps pour faire mes choses et prendre le temps de vivre.

    Comment as-tu vécu le transfert de Magistrad à Hermès?

    C’est le plus bel aboutissement dont j’aurais pu rêver. Quand j’ai fondé Magistrad, en 2006, je voulais juste me donner un moyen de parler de traduction avec mes confrères et consœurs. J’étais loin d’imaginer que ça prendrait un tel essor, et encore plus loin de croire que quelqu’un pourrait prendre la relève aussi efficacement que Mélodie [Benoit-Lamarre], c’est-à-dire en respectant à 100 % l’esprit de Magistrad, mais en l’amenant plus loin.

    Parlant d’aller plus loin, Mélodie a rapidement eu des projets pour toi, non?

    Oui! Mélodie et son acolyte Caroline [Tremblay] – qui, en passant, sont deux de mes anciennes étudiantes de l’Université Laval avec qui j’avais toujours gardé contact – me font le cadeau de me concocter une tournée européenne en octobre-novembre. J’étais déjà allé donner des formations en Europe, mais jamais dans le cadre d’une tournée organisée par Magistrad. C’est justement le genre de choses que je ne pouvais pas faire avant… parce que j’avais quand même un emploi à temps plein chez Edgar!

    Tu nous promets de nous parler de ton expérience?

    Si tu insistes… J’ai l’intention d’être très actif sur le blogue de Magistrad, et sur les réseaux sociaux. On va d’ailleurs profiter de l’occasion pour lancer notre compte Instagram. Tout un programme!

    Donc, Magistrad demeure au cœur de ta retraite?

    Oui, mais pas seulement. J’ai aussi commencé la réalisation d’un vieux rêve : la rédaction d’un livre sur la langue française, mais pour le grand public.

    Tu peux nous en dire plus?

    Toute ma vie, j’ai écrit des livres et des articles sur la langue pour les traducteurs. Mais la langue, ça intéresse tout le monde. Tout le monde a une opinion sur le français, les anglicismes, la norme, l’orthographe, etc. J’avais envie de donner mon point de vue en tant qu’amoureux de la langue, à la fois pour faire connaître les enjeux de la traduction au grand public, et aussi pour transmettre ma passion. Mon titre provisoire : Ma langue française, tout simplement. Ce sera beaucoup sur le mode du témoignage subjectif.

    Et on pourra lire ça quand?

    La rédaction avance bien, mais c’est long. D’autant plus que je suis… à la retraite! (rires) Sérieusement, je me donne comme objectif de garder une certaine discipline sans trop me stresser avec une échéance. Pour l’instant, j’ai 90 000 mots d’écrits, et je n’en suis pas encore à la moitié… J’espère néanmoins terminer début 2025.

    On a bien hâte de te lire, en tous cas. Merci mille fois pour ta grande générosité, François, et au plaisir de te suivre dans tous tes projets!


    Pour ne rien manquer de la tournée européenne et des autres projets de François Lavallée, abonnez-vous à l’infolettre de Magistrad et suivez-nous sur nos réseaux sociaux!


  • Les Français font-ils plus d’anglicismes que les Québécois?

    Les Français font-ils plus d’anglicismes que les Québécois?

    Dès qu’il est question de comparer la langue québécoise à la langue parlée par nos cousins français, les Québécois sont prompts à monter sur leurs grands chevaux pour dénoncer l’épouvantable propension qu’on a en France à utiliser des mots anglais. Toujours les mêmes exemples reviennent : shopping, bowling

    Il est vrai que Macron, avec sa start-up nation, son team building et ses bottom-up process, ne fait rien pour aider la cause. Mais la question demeure : les Français font-ils plus d’anglicismes que les Québécois, ou plus exactement, les commettent-ils dans les mêmes contextes et pour les mêmes raisons? Serait-il possible, par exemple, qu’il y ait une différence selon qu’on parle de la langue du marketing et des affaires ou plutôt de la langue de tous les jours?

    Et surtout, se pourrait-il que l’on remarque davantage les anglicismes de nos cousins parce que ce ne sont pas les mêmes que les nôtres, alors que notre langue à nous en est truffée sans que nous ne nous en apercevions?

    Allons-y voir à l’écran

    La youtubeuse bien connue Solange, québécoise d’origine et française d’adoption, en avait assez de ces accusations, et elle a trouvé un moyen original de faire une petite étude sur la question : elle a regardé le film québécois Starbuck puis son adaptation française Fonzy (donc deux films comparables puisqu’ils racontent la même histoire), pour compter les mots anglais employés dans l’un et dans l’autre.

    Résultat : vingt-quatre dans le film québécois contre… un seul dans le film français.

    Dans les commentaires sous la vidéo de Solange, une Québécoise tient à faire une mise au point : « […] nous savons tous que le language [sic] “québécois” dans les films est extrêmement exagéré surtout dans un film du style de Starbuck. » Voire!

    Un autre petit coup, juste pour être sûr?

    J’ai donc eu l’idée de faire la même chose avec l’émission Un souper presque parfait, qui existe aussi en France sous le titre Un dîner presque parfait. La formule des deux émissions est la même, à ceci près que la québécoise dure 22 minutes et la française une heure. J’ai donc écouté deux épisodes québécois (de deux semaines différentes, pour varier les locuteurs) et les 44 premières minutes d’un épisode français, en comptant à mon tour les vocables de la langue de Shakespeare (ou de Richler, c’est selon).

    Et là, ce n’est pas un script de film, c’est du vrai parler par du vrai monde (qui, accessoirement, mange du vrai manger).

    Le résultat? 36 mots anglais du côté québécois, contre 14 du côté français. Moins spectaculaire que les chiffres de Solange, mais tout de même suffisant pour éclairer la discussion. Surtout que du côté français, j’ai ratissé large, en comptant show, cocktail, bling-bling, cool, « je suis fan de mayonnaise », too much, flop et french cancan, autant de mots qui auraient pu en fait être prononcés des deux côtés de l’Atlantique. Si on les exclut, on tombe à 6 (voir tableau ci-dessous).

    Si je fais le même exercice de « neutralisation » du côté québécois, je peux éliminer googler et look, et même, disons, snow (au sens de snowboard), yes! et shortcake (les Français n’en mangent pas, mais on peut supposer qu’ils appelleraient aussi ça un shortcake s’ils en mangeaient), et on arriverait à un résultat final de 31 contre 6. Sinon, du côté québécois, ça part dans tous les sens, depuis le six-pack (abdomen musclé) jusqu’au show stopper et au vin cheap, en passant par « il a manqué sa shot », « c’est fair », « on se met en chest », « dix minutes, c’est très short », « ça va devenir un gros mess », « le dessert était fluffy » ou même « j’ai fail[ed] ». Beaucoup d’exclamations aussi, comme all right!, yes!, oh my God! ou that’s it!, ce qui est intéressant car cela montre l’imprégnation de l’anglais dans la pensée spontanée : en France, les mots anglais sont indéniablement des emprunts à une langue étrangère. Ici, l’anglais, c’est un peu aussi « la langue de chez nous »!

    J’ai moins porté attention aux anglicismes francisés, et en fait je n’en ai remarqué qu’un : « à date ».

    Caractéristiques sociodémographiques

    Notons que, du côté québécois, il y avait dans la première émission la chanteuse d’opéra Nathalie Choquette, dont il est sans doute prudent de dire que sa langue est plus policée que celle de la moyenne des Québécois, et Benoît Gagnon, animateur télé de profession, qui surveillait manifestement son langage aussi; dans la seconde (qui se passait à Longueuil), il y avait un Français et une Russe d’origine, deux personnes dont le vocabulaire n’était pas non plus typique du Québécois moyen. Sauf erreur de ma part, aucune de ces quatre personnes n’a utilisé de mot anglais, ce qui a certainement amélioré la moyenne de l’équipe…

    Du côté français, les cinq participants étaient de la région de Grenoble et ne présentaient en apparence aucune caractéristique sociodémographique pertinente pour notre propos.

    J’ai aussi inclus dans mon décompte, évidemment, les commentaires des deux animateurs respectifs.

    Voici un petit tableau des mots anglais relevés :

    Émissions québécoisesÉmission française
    Catégorie 1
    Mots utilisés des deux côtés de l’Atlantique
    – j’vas le googler
    – le look de mon assiette
    – un shortcake
    – je fais du snow l’hiver
    yesss!
    – un cocktail
    – le show
    – une soirée french cancan
    – c’est cool
    – je suis fan de mayonnaise
    – un petit flop
    – c’est too much
    Catégorie 2
    Mots anglais relativement intégrés au lexique québécois mais non français
    – je trippe au boutte
    – une fille de party
    – c’est tough à mesurer
    – le chou de Bruxelles est tough
    – quelqu’un qui met le fun dans’ place
    – du vin cheap
    – le chum à ma sœur
    – du make-up permanent
     
    Catégorie 3
    Mots dont l’origine anglaise est ressentie comme telle même au Québec
    – ça c’est la partie fucking longue
    – ça va devenir un gros mess
    – le dessert était fluffy
    – le dessert était un show stopper
    – on rajoute du salt and pepper
    – on se met en chest
    – il montre son six-pack
    – on est entre boys
    – on ajoute le cheese
    – elle est touch, elle touch beaucoup
    – le temps était short, dix minutes c’était short1
    – il a manqué sa shot
    – j’ai fail[ed]
    – c’était son call
    – l’entrée était très basic
    – c’est fair  
     
    Catégorie 4
    Exclamations spontanées
    all right!
    oh my God!
    cheers!
    that’s it!
     
    Catégorie 5
    Mots utilisés en France mais pas au Québec
    customisation
    smartphone
    – ce serait top
    – un gros challenge
    – je les ai bluffés
    – je crains un clash  

    Soyons clair : malgré ces statistiques, je n’avais pas l’impression, même du côté québécois, d’entendre des incultes qui ne connaissaient pas leur langue, ni une langue française en perdition. Trente et un, cela représente une fraction infinitésimale du nombre de mots qui sont prononcés en quarante-quatre minutes. Je ne suis donc pas en train de déchirer ma chemise pour dénoncer à quel point « les Québécois parlent mal ». Je cherche seulement à remettre en perspective les perceptions sur l’emploi généralisé de mots anglais de chaque côté de l’Atlantique.

    Cela dit, il me semble évident que si on faisait la même étude du côté de la publicité, de l’affichage et de certaines revues, les Français gagneraient haut la main (témoins les photos ci-dessous, tirées de la revue française Vital Food). Cela montre que l’anglais, en France, est une question d’image et de façade, tandis qu’au Québec, c’est une question d’imprégnation culturelle.



    1 Une source généralement bien informée m’indique que short gagnerait du terrain chez les jeunes générations en France.


  • « La langue évolue, mais le discours sur la langue aussi. »

    « La langue évolue, mais le discours sur la langue aussi. »
    Nous reproduisons ici à titre documentaire le discours prononcé par François Lavallée lors de sa réception comme membre d'honneur de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) le 5 novembre 2020.

    Monsieur le Président,
    Madame la Directrice générale,
    Mesdames et Messieurs les invités d’honneur,
    Chers collègues et amis,

    Je fais partie de la toute dernière génération de traducteurs ayant connu le crayon au plomb et la gomme à effacer comme outils de travail. Près de 40 ans plus tard, je suis invité à réfléchir avec des collègues à l’incidence de la traduction automatique, et même neuronale, sur notre profession. Entre temps, j’ai vu de vieux collègues, dans les années 1980, espérer de tout cœur pouvoir prendre leur retraite avant qu’on leur impose le traitement de texte.

    Souvenirs et premières armes

    Je garde de ces années archaïques un souvenir émouvant. Je ne résiste pas à la tentation, du fond de mon sous-sol de confinement en cette année 2020, d’arracher de ma bibliothèque quelques objets qui faisaient notre quotidien à l’époque, à savoir des dictionnaires sur papier. Vous avez ici le Webster’s pas en ligne, avec lequel j’ai fait mes premières armes dans l’approfondissement de la langue de Shakespeare comme futur traducteur, ou encore le fameux Ginguay, que reconnaîtront tous ceux de ma génération, premier grand dictionnaire d’informatique datant de l’époque où l’on apprenait des mots bien mystérieux comme logiciel et mémoire vive. Pour être franc, même si j’apprécie l’avènement d’Internet, grâce à quoi il ne m’est plus nécessaire de m’absenter deux heures pour trouver un article de loi à la bibliothèque, j’ai tout de même la nostalgie de l’époque où traduire, c’était passer la journée entouré de livres ouverts.

    Je me vois encore aborder ma toute première traduction pour mon premier cours de version à l’Université Laval, en septembre 1982. C’était un article du Globe and Mail, photocopié, comme il était d’usage à l’époque. Si je me souviens de ce moment, c’est à cause de l’excitation que j’éprouvais alors et qui ne s’est jamais éteinte par la suite : j’allais m’attaquer à un texte, pour mettre en français ce qui existait en anglais. Déjà, j’étais fasciné par le mystère de la traduction : comment se fait-il qu’il soit si difficile de prendre un texte qui est clair et net dans une langue étrangère pour exprimer les mêmes idées de façon tout aussi claire et nette dans ma propre langue?

    Les voies qui mènent à notre profession sont multiples. Très souvent, c’est l’appel de l’exotisme qui pousse les gens vers cette activité. Pour ma part, je me suis certes intéressé aux langues étrangères très tôt dans ma vie, mais le moteur premier de mon attrait pour la traduction, ce fut ma passion pour la langue tout court. Les mots, les lettres même, m’ont toujours fasciné. Je me revois à l’âge de quatre ou cinq ans, harcelant ma mère pour qu’elle m’apprenne à lire alors que celle-ci préférait que j’attende d’entrer à l’école. Mon acharnement a eu raison de ses préventions. Dès ce moment, je me suis mis à lire tout ce qui bougeait. Après les romans jeunesse, j’ai découvert Balzac à 14 ans, Molière l’année suivante. Pour l’écriture, même précocité : en première année du primaire, lorsque l’institutrice nous a demandé ce que nous voulions faire dans la vie, au milieu des petits garçons qui voulaient tous être pompiers et joueurs de hockey, j’ai laissé tomber un mot que la plupart n’avaient encore jamais entendu : écrivain.

    La passion de la langue, donc, d’abord et avant tout, et en l’occurrence, de la langue française. Adolescent, j’ai appris des mots, je me suis frotté à la versification, j’ai exploré l’étymologie, j’ai dévoré des livres sur le style, je me suis extasié devant l’évolution de la langue depuis Michel de Montaigne jusqu’à Michel Tremblay, et aussi devant les disparités entre ma première langue maternelle, le québécois, et celle qui me venait d’outre-mer. J’ai ici une pensée particulière pour la revue hebdomadaire Pif Gadget, qui a tant fait pour élargir mon vocabulaire, donc mon esprit et ma capacité de penser le monde, mais il faudrait aussi citer Tintin et tant d’autres.

    C’est ainsi qu’indéfectiblement, de Lucky Luke au Misanthrope, je me suis attaché à découvrir cette langue qui réunit tant d’univers depuis plus de cinq siècles, tout en me l’appropriant en tant que Québécois entré dans le monde intellectuel durant le dernier quart du XXe siècle.

    Évolution du discours sur la langue

    La langue évolue, mais le discours sur la langue aussi. Et ce n’est pas sans une certaine tristesse que j’ai vu survenir, au fil de ma carrière, un certain discours réducteur sur la langue. Un discours qui veut faire de la langue non pas un outil de dépassement, mais un plus bas dénominateur commun. Les origines de ce discours sont faciles à cerner, au moins sur deux plans. Sur le plan psychologique, il trouve ses racines dans l’humiliation que trop d’enfants ont connue dans l’apprentissage et la pratique du français. Ces enfants, devenus grands, lancent leur cri du cœur à toute la communauté : « Plus jamais! »

    Sur le plan socio-historique, notre civilisation marche depuis longtemps vers la désélitisation, si vous me permettez ce néologisme. Vous me direz peut-être qu’il serait plus simple de parler de « démocratisation », mais ce terme est piégé, car il peut être interprété dans deux sens inverses. Dans le domaine de la langue, la démocratisation pourrait consister à alphabétiser toute la population, pour que la maîtrise de l’écrit ne soit pas l’apanage d’une élite qui en abuse. C’est le grand idéal hugolien du dix-neuvième siècle, qui a débouché sur l’instruction obligatoire, règle acquise depuis longtemps dans les pays occidentaux. Mais la notion de démocratisation peut aussi signifier qu’au lieu d’élever tout le monde pour donner à tous un accès au meilleur, il s’agisse de rabaisser les sommets pour mettre ceux-ci à la portée d’une population qu’on juge incapable d’apprendre. C’est ainsi qu’au lieu d’investir dans l’alphabétisation de ceux qui savent moins, par exemple, on investit énormément d’argent, de temps et d’énergie pour inciter ceux qui savent plus à sabrer leur lexique et à réduire la longueur de leurs phrases selon une règle mathématique. C’est ainsi que, pour la première fois depuis les grands idéaux démocratiques qui remontent aux Lumières, la société renonce à progresser pour plutôt se donner comme horizon la régression et le rabougrissement. Au lieu de tirer l’ensemble vers le haut, on coupe les têtes qui dépassent.

    Je sais que mes propos peuvent sembler insensibles, voire déconnectés d’une réalité, pour les tenants de cette approche. Mais la perspective que je valorise ne repose ni sur l’insensibilité, ni sur la déconnexion, et encore moins sur l’élitisme; c’est au contraire une vision élargie du problème. Et d’ailleurs, ce n’est certainement pas elle, ma vision, qui est la plus méprisante pour le grand nombre. Tout le monde, moi le premier, reconnaît que tout citoyen doit comprendre les communications que lui adresse l’administration, par exemple. Et il était légitime qu’on sensibilise les spécialistes engoncés dans leur jargon et les rédacteurs maladroits de l’État à la nécessité de clarifier leurs propos. Mais l’enfer étant pavé de bonnes intentions, on en arrive, en poussant le curseur trop loin, à mutiler délibérément la langue de tous pour remédier au problème d’une minorité, peut-être parce que, collectivement, nous trouvons que c’est plus simple de procéder ainsi que de se demander pourquoi le tiers de la population est analphabète fonctionnelle dans une société où l’instruction est gratuite et obligatoire.

    Le discours sur la langue évolue aussi sur la question de l’orthographe et de la grammaire. Là où, pendant des générations, il était naturel de considérer que l’apprentissage de l’orthographe, de la grammaire et de la syntaxe étaient des leviers privilégiés pour apprendre à penser, à raisonner, à analyser et à synthétiser, on en vient de plus en plus à considérer ces dimensions de la langue comme de simples trouble-fêtes entravant la liberté, l’individualité et la spontanéité. Le fait est que la langue, malgré tout l’édifice de ses règles érigé au fil des générations, n’a jamais été une entrave à la spontanéité, pas plus que l’harmonie en musique ou les mathématiques en architecture. De tous temps, dans tous les secteurs, des locuteurs – à l’écrit ou à l’oral – ont fait évoluer la langue, se la sont appropriée, se sont permis des écarts et des libertés, que ce soit pour nommer des réalités nouvelles, pour changer notre regard sur la réalité, ou simplement pour s’amuser avec la langue, en tester les contours, voire carrément jouer les iconoclastes. Que la langue évolue, c’est une évidence, et même une nécessité. Que chacun ait son idiolecte, avec ses qualités et ses aspérités, c’est aussi naturel, et c’est cette diversité qui en fait une richesse collective. Mais ce qu’il y a de beau dans la langue, c’est justement qu’elle n’est pas individuelle. La langue est un héritage collectif. Personne n’a inventé la langue qu’il parle. Nous l’avons tous apprise de nos parents, qui, eux, en avaient aussi hérité des générations précédentes, avec d’inéluctables transformations. Et le français a cette particularité d’avoir été aimé, porté aux nues, travaillé, étudié, décortiqué, perfectionné, ciselé, développé par des esprits qui nous dépassent et qui nous l’ont ensuite transmise. Rabelais, Racine, Voltaire, Hugo, Saint-Exupéry, pour n’en nommer qu’un par siècle, nous ont appris à penser, à s’émouvoir, à rire en développant la langue. Prétendre aujourd’hui que cette langue perfectionnée n’est qu’un instrument de domination, c’est porter un jugement qui passe à côté des motivations profondes de ceux qui l’ont façonnée dans le but de nous léguer un instrument de plaisir esthétique et de croissance, c’est-à-dire un instrument d’humanité au sens le plus riche et le plus noble du terme. 

    Peut-être qu’il vous paraît incongru que j’évoque Racine et Voltaire en m’adressant à un public qui traduit au quotidien des bulletins internes, des communiqués et des instructions de connexion à une plate-forme infonuagique. Certes, on n’écrit pas une page Web sur les conditions d’admissibilité à une subvention avec les mots de Montesquieu ou de Camus, mais la philosophie qui nous incitera à choisir le mot juste et la juste formulation, c’est eux qui l’ont développée avant nous, et c’est sur ces précédents et ces outils que nous pouvons nous appuyer pour rendre clairement le message que nous avons pour mission de faire passer.

    Je le répète : il ne s’agit pas de figer la langue dans un immobilisme mortifère. Il ne s’agit pas non plus de renoncer à l’idéal de clarté qui sous-tend tout le mouvement du plain language. En fait, je le dis régulièrement dans mes formations : tout en mettant en garde mes confrères et consœurs contre l’appauvrissement de la langue dont nous ne devons pas nous faire complices, je dois ajouter que lorsque je révise des traductions, au quotidien, les trois quarts de mes interventions consistent à simplifier et à clarifier le texte. Cela est loin d’être en contradiction avec la riche tradition que je viens d’évoquer. Déjà en 1784, Antoine de Rivarol déclarait : « Ce qui n’est pas clair n’est pas français. » On peut sourire, voire être choqué, aujourd’hui, devant les sous-entendus de cette phrase, et loin de moi l’idée qu’il soit impossible d’être clair en anglais, en latin ou en finnois, mais enfin, on voit bien ici que la clarté a toujours été un des grands idéaux des géants qui ont façonné notre langue. C’est de la maîtrise de la syntaxe et de la richesse du vocabulaire que naît la clarté, pas du mépris de l’un et de l’appauvrissement de l’autre.

    Importance de préserver tous les ressorts de la langue française

    Dans un monde, celui du Canada, où une proportion immense des écrits circulant en français sont passés par le filtre de la traduction, les traducteurs, avec ou sans la machine qui vient les épauler, jouent un rôle primordial, je ne dirais pas pour préserver la « pureté » de la langue – notion qu’on a évacuée depuis longtemps –, mais pour en préserver tous les ressorts, sans en faire passer aucun à la trappe du nouveau purisme, afin qu’elle exprime clairement les idées de tous ceux et toutes celles qui ont quelque chose à dire.

    C’est notamment à cet idéal que j’ai consacré mes trente-cinq années de carrière, et de l’honneur insigne qu’on me fait aujourd’hui, je déduis que cet idéal est partagé collectivement par ma profession. Nous pouvons donc envisager tous ensemble un avenir où toutes les langues, dans toutes leurs variations, sauront, en partie grâce à notre action consciente et professionnelle, évoluer en clarté, en nuances, en richesses et en beauté. Bonne suite de congrès à tous et à toutes!

  • Comment traduire « cancel culture »?

    Comment traduire « cancel culture »?

    Ce qu’on appelle la cancel culture fait beaucoup jaser depuis quelques années. On peut la définir comme la volonté de bannir de l’espace public une personne ou un personnage historique que l’on juge immoral, généralement en raison d’une inconduite (sexuelle ou autre) ou d’un comportement jugé raciste, sexiste ou transphobe. Cette suppression de l’espace public consiste par exemple, dans le cas d’un sportif ou d’un artiste encore vivant, à annuler ses contrats en cours (Guillaume Lemay-Thivierge) ou encore à interdire la diffusion des œuvres qu’il a créées (Polanski) ou auxquelles il a participé (Depardieu); dans le cas d’un auteur ou d’un intellectuel, à censurer ses ouvrages, à l’empêcher de tenir des conférences ou à le bannir de manifestations publiques ou sociales (J. K. Rowling); dans le cas d’un personnage historique, à réviser le portrait qu’on en fait, voire éventuellement à y rayer son nom, à démanteler les statues et monuments qui le représentent et à débaptiser les immeubles, voies publiques, etc., qui rappellent sa mémoire (Christophe Colomb).

    L’expression cancel culture est généralement utilisée avec une connotation péjorative. Nous ne nous prononcerons pas sur le fond ici. Nous chercherons seulement quelle est la meilleure façon de traduire ce terme de façon idiomatique.

    En anglais, to cancel, ce n’est pas tout à fait « annuler »

    On voit souvent cancel culture traduit par « culture d’annulation » parce qu’« annulation » est le premier mot qui vient à l’esprit quand on voit le mot anglais cancel. En même temps, la plupart des gens sentent bien que cette expression « ne colle pas ». Et pour cause. Que peut bien signifier « annuler une personne » en français? Et on se dit que, décidément, les anglophones ont une façon bien bizarre de dire les choses.

    Mais le problème n’est pas chez les anglophones : il est dans cette traduction trop rapide. Car le mot anglais cancel a un sens global beaucoup plus large que simplement « annuler ». Par exemple, to cancel a stamp, c’est l’oblitérer, c’est-à-dire lui apposer un cachet qui le marque, voire le masque, afin d’empêcher sa réutilisation. Le Robert & Collins traduit to cancel an application par retirer une demande et non pas juste l’« annuler ». Ce même ouvrage (que l’on ne consulte pas assez souvent, soit dit en passant) précise par ailleurs que si on parle d’un vol d’avion ou d’une ligne ferroviaire, il y a deux traductions possibles : annuler d’abord, mais aussi supprimer, dans le sens de withdraw permanently (donc supprimer définitivement une liaison). On voit bien ici que le champ sémantique de cancel est plus large que celui d’« annuler ». Un peu plus loin dans le même article, on signale que to cancel peut aussi signifier barrer ou rayer.

    « Oblitérer », un mot trop… oublié

    Ancien philatéliste averti, j’ai toujours en tête le mot oblitérer quand je vois le mot cancel. En effet, je me souviens du choc que j’ai éprouvé, vers l’âge de 11 ans, quand j’ai constaté que ce mot français si spécifique correspondait à un mot anglais si général.

    D’où vient le mot oblitérer, et que signifie-t-il exactement? Le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey nous apprend que ce vocable est attesté pour la première fois dans notre langue en 1512 avec le sens, de – tenez-vous bien – « effacer le souvenir de ». L’origine du préfixe ob- est assez… obscure, mais en gros, c’est l’idée de mettre un… objet devant un autre, ou par-dessus, pour le cacher. On peut penser à des mots comme obnubiler, obscène ou obsolète, qui évoquent tous l’idée de mettre à l’écart, de cacher ou de rendre caduc. La deuxième partie du mot oblitérer vient de la racine littera « lettre » ou « ligne d’écriture ». On se rapproche donc ici du sens de « barrer, rayer » attribué à to cancel dans le Robert & Collins. Le Dictionnaire historique de la langue française signale par ailleurs que le verbe oblitérer « a été rapproché de oblitus “oublié” ».

    Il me semble donc que culture d’oblitération aurait toute la force nécessaire pour traduire cancel culture : ce qu’on veut faire dans ce genre d’entreprise, c’est oblitérer une personne, soit l’effacer ou la faire oublier. On retrouve dans ce mot l’expression d’une violence qui se trouve bel et bien dans cancel mais pas dans « annuler ».

    Autres solutions

    On a aussi vu comme propositions culture de l’effacement, qui me paraît tout à fait intéressant aussi, car il correspond bien au phénomène que l’on tente de décrire. C’est d’ailleurs un lieu commun que de faire un parallèle entre la cancel culture et les pratiques décrites dans le roman d’anticipation 1984, où les autorités publiques effacent littéralement certains noms des livres d’histoire, des anciens numéros de journaux, etc.

    Cela dit, on peut aussi se demander si le mot même culture doit rester tel quel dans la traduction. Car s’agit-il d’une culture ou d’une pratique? Ou peut-être d’une mentalité? Ce sens de culture est probablement une influence anglo-saxonne, et bien qu’on puisse l’accepter parce qu’il est devenu courant (ne parle-t-on pas depuis récemment de la « culture de l’excuse »?), on peut quand même se demander s’il n’y aurait pas moyen de s’en passer.

    De là, on tombe sur une autre proposition : le mot boycott, emprunté à l’anglais il y a une centaine d’années, et qui rend bien l’idée de cancel culture, du moins pour les personnes vivantes. Mais bon, s’interrogeront certains : à quoi bon se creuser les méninges pour trouver une traduction à un mot anglais… si c’est pour arriver à un emprunt de l’anglais? C’est vrai que la pirouette peut être comique, mais il reste que le problème de base, avec « culture de l’annulation », c’est que le mot « annulation » lui-même n’est pas assez fort pour traduire cancel dans ce contexte, et non pas seulement que ce serait un calque de l’anglais.

    Il y aurait aussi ostracisme, mot bien implanté dans notre langue depuis la Renaissance cette fois, ainsi que la variante ostracisation. Ce mot désigne le fait d’exclure une personne à cause de son comportement. Son aïeul, ὀστρακισμός (« ostrakismos »), désigne un « vote par lequel certaines cités grecques bannissaient pour dix ans les citoyens qui avaient encouru la défaveur publique » (Wiktionnaire). On est vraiment très proche du concept contemporain, à ceci près que, dans notre monde à nous, la sanction est plutôt prononcée pour l’éternité.

    Conclusion

    Les mots boycott et ostracisation me semblent décrire parfaitement le cas des personnes vivantes dont on cherche, par exemple, à annuler les conférences ou les manifestations publiques. Ils me semblent toutefois insuffisants pour le cas des personnages historiques dont on veut honnir ou effacer ou la mémoire (Christophe Colomb, Claude Jutra) ou des artistes dont on veut faire disparaître les œuvres de la circulation (Polanski, Depardieu). Dans ces derniers cas, il me semble qu’il s’agit vraiment d’oblitérer ces personnes, c’est-à-dire les reléguer aux oubliettes, de les rayer du monde et de l’histoire. C’est pourquoi les termes culture d’oblitération, de suppression ou d’effacement me semblent particulièrement appropriés pour exprimer ce genre d’attitude et toute la force de cancel culture en anglais. Quant à l’opportunité de conserver ou non le mot culture, la question reste ouverte.

    Mise à jour du 29 mars 2024 : Quelques autres solutions proposées par de fidèles abonnés au fil X de Magistrad :


  • Magistrad a désormais un formateur « émérite »! Mais ça veut dire quoi?

    Magistrad a désormais un formateur « émérite »! Mais ça veut dire quoi?

    Les quelques personnes ayant communiqué avec François Lavallée dans le cadre de Magistrad ces derniers temps auront peut-être remarqué que le mot « président » a été remplacé par « formateur émérite » dans sa signature. Pourquoi?

    C’est un clin d’œil à l’histoire étonnante de ce mot, que nous avons apprise quelques semaines avant la transaction.

    Les origines du mot « émérite »

    Dans Les secrets des mots, Jean Pruvost explique qu’on se méprend sur le sens premier du mot « émérite », à la faveur de sa ressemblance fortuite avec le mot « mérite ».

    Emprunté au latin emeritus signifiant celui qui, ayant accompli son service militaire, jouissait des honneurs de son titre, l’adjectif émérite entrait dans la langue française au XIVe siècle pour désigner la personne ayant accompli pleinement sa carrière. Aussi est-ce encore aujourd’hui un titre précis : le professeur émérite de l’université reste celui qui, ayant pris sa retraite et satisfait à une appréciation valorisante de son travail par une commission constituée de ses pairs, peut en faire état et poursuivre des activités officielles d’enseignement et de recherche. Par définition, le magistrat et le professeur émérites bénéficient d’une longue pratique et attestent ainsi d’« une compétence et d’une habileté de haut niveau », selon la définition du Trésor de la langue française.

    La proximité du mot mérite […] ne pouvait que contaminer au bon sens du terme le mot émérite, désignant le retraité de grand mérite. Remy de Gourmont, dans l’Esthétique de la langue française, traité publié en 1899, en fait le constat : « Quand le mot retraitéeut remplacé le mot émérite, celui-ci prit les significations de habile, expert et Balzac le vulgarisa. » On regrette qu’il ait même dévoyé le mot jusqu’à mettre en scène un voleur émérite dans Splendeurs et misères des courtisanes, en 1847. On préfère Georges Duhamel évoquant en 1906, dans sa Biographie de mes fantômes, « la consultation de Doleris, accoucheur émérite ». Quoi qu’il en soit, c’est un fait, la contamination linguistique n’est pas une maladie, juste un mécanisme naturel.

    – Source : Jean Pruvost, Les secrets des mots, Guy Saint-Jean Éditeur, 2019, p. 192-193.

    Le Dictionnaire historique de la langue française nous permet de remonter plus loin : « Emeritus est le participe passé de emereri “achever le service militaire”, formé de ex- et mereri “gagner”. »

    Le Petit Robert,pour sa part, met le doigt sur le sens intermédiaire ayant eu cours au XIXe siècle : « Qui a une longue pratique de la chose […]. ➙ chevronné, invétéré » Il y a donc ici le sens de l’expérience, sans encore le mérite ou la compétence.

    Et François dans tout ça?

    Notre ex-président François ayant passé la main pour la direction de Magistrad tout en maintenant ses activités de formateur, il nous semblait qu’il lui fallait un titre particulier. Puisqu’il a annoncé sa retraite en quittant le cabinet Edgar l’automne dernier et que la transmission de Magistrad constitue aussi un aboutissement, nous avons jugé que le sens premier de « émérite » lui allait comme un gant, pour ainsi dire (rappelons que de Gourmont indique explicitement que le sens premier était « retraité »). Le deuxième sens, celui de « chevronné, invétéré », nous semble justifié après plus de 40 ans consacrés à la langue et à la traduction.

    Quant à la connotation moderne acquise « par contamination », nous ne saurions nous prononcer définitivement, mais elle est fort probablement… méritée.