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En 2006, dans un obscur sous-sol de Duberger, naissait Magistrad…

Cette école a failli s’appeler « Traductart ». J’avais même fait un logo de mon cru. J’aimais l’effet miroir du TRA qui devenait ART à la fin, ce qui exprimait la vision qui allait être à l’honneur dans mes cours.

Mais je n’étais pas convaincu. Je n’aimais pas la prononciation ambiguë de la fin du mot (prononcer à la québécoise? à la française? entre les deux?). Et un court sondage maison m’a indiqué que cette dénomination ne soulevait pas l’enthousiasme.
Puis j’ai pensé à MAGISTRAD. Je ne sais pas comment ça m’est venu exactement. Mais la racine magis-, qui signifie « maître », me plaisait. Il s’agissait en effet de maîtriser cet art, et de l’enseigner.
Pour le logo, cette fois, j’ai pris la peine de faire appel à une graphiste. (Je n’ai pas fait comme ces clients qui essaient de traduire leur texte eux-mêmes parce qu’ils sont bilingues…) Après plusieurs va-et-vient, on a abouti au logo actuel, dont j’ai toujours été fier.

Quelques projets de logos de Magistrad à l’origine. Un site Web
Il me fallait aussi un site Web. Nous étions en 2006 : en matière d’Internet, ce n’était pas le même monde qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas de sites du genre Wix ou GoDaddy à l’époque. Je connaissais un peu le html, mais de là à monter mon propre site Web…! Heureusement, je connaissais une fille de Saint-Eustache qui avait mis sur pied un site de critiques de livres. Je révisais lesdites critiques bénévolement depuis des années. C’est avec plaisir que Karine m’a donc offert de mettre sur pied mon premier site.

Bandeau d’en-tête du premier site se Magistrad Quand les gens s’inscrivaient à un cours, je recevais tout bêtement un courriel avec les informations de base. C’est avec beaucoup de dextérité que je m’étais concocté une super-macro-commande en Word pour transformer ces quelques lignes brutes en facture en quelques clics. Je retournais ensuite la facture en pdf par courriel.
J’étais déjà travailleur autonome depuis 1989, et j’avais donc un comptable. Celui-ci avait l’habitude de traiter une ou deux factures par semaine en moyenne. Tout d’un coup, je lui en envoyais des dizaines par mois! En effet, chaque inscription à un cours correspondait à une facture, évidemment. Celle de mon comptable a légèrement gonflé. C’était prévisible.
Il fallait aussi tout inventer côté logistique. Quels sont les lieux où l’on peut donner des cours? Comment organiser tout cela? J’avais déjà suivi des formations où les participants étaient laissés à eux-mêmes le midi, et je souhaitais éviter ces désagréments à nos « apprenants ».
J’ai fait le tour des salles à louer et des traiteurs, mais rapidement, j’ai constaté que la réservation d’une salle dans un hôtel doté d’un restaurant s’avérait la formule la plus pratique – d’autant plus que je tenais à « la formule Magistrad », selon laquelle le vin serait offert (à titre facultatif mais gracieux) aux participants. Les habitués se souviennent certainement de l’hôtel Lord Berri à Montréal et du Quality Inn de Gatineau où ont eu lieu les cours pendant de nombreuses années.
Un deuxième formateur
Au début, je n’avais pas pensé organiser des cours donnés par d’autres formateurs. Mais le hasard a fait que, au printemps 2006, quand j’étais sur le point de lancer le site Web, j’ai reçu un coup de téléphone de Christian Després qui me fait savoir au fil de la conversation qu’il aimerait bien donner son cours de traduction juridique à Québec et à Gatineau mais qu’il n’avait pas de cadre pour le faire. Une petite ampoule lumineuse est apparue au-dessus de ma tête : je m’étais doté d’une infrastructure, pourquoi ne pas en faire profiter d’autres formateurs?
Le cours de Christian a donc été annoncé aux côtés du mien dès l’ouverture. Car oui, il n’y avait à l’époque chez Magistrad que deux cours en tout et pour tout! Devant le succès de l’entreprise, je proposerai les volets II et III de La traduction administrative… idiomatique! en 2007 et 2008 respectivement, et je recruterai d’autres formateurs lentement mais sûrement.
Crise de croissance et constitution en société
En 2008, Magistrad comptait déjà plusieurs cours donnés par plusieurs formateurs. Les factures fabriquées semi-manuellement se multipliaient. Je m’occupais de tout : relations avec les formateurs, avec les hôtels, encaissement des paiements par carte de crédit (au téléphone), dépôt des chèques, gestion du site Web… Et n’oublions pas que, pendant ce temps, j’étais travailleur autonome avec encore toute ma clientèle antérieure à satisfaire, et que je donnais deux cours par année à l’Université Laval!
Je n’avais pas prévu cette dérive opérationnelle. J’ai tenté d’engager une adjointe à distance, mais c’était peu concluant. Ma semaine de travail gonflait à vue d’œil, j’étais aux abois.
C’est alors que Mathieu Foltz a croisé ma route. Il venait de fonder un cabinet de traduction, encore modeste et inconnu. Il souhaitait lui faire prendre son essor en embauchant un formateur qui serait apte à faire progresser ses jeunes talents. Il me proposait le poste. J’ai longtemps hésité à abandonner un statut de travailleur autonome auquel je tenais beaucoup, mais l’occasion était trop belle : Mathieu était un véritable entrepreneur et proposait de prendre en charge tous les aspects administratifs de Magistrad. J’ai accepté. Nous avons constitué l’entreprise en société, et Mathieu s’est chargé de faire moderniser mon site Web et de trouver une personne pour les tâches administratives. Je pouvais enfin respirer.
Croissance
Magistrad a ensuite pris son essor. J’étais agréablement surpris de constater à quel point nos cours étaient en demande. Nous donnions plusieurs dizaines de cours à plusieurs centaines de personnes chaque année. Nous organisions nous-mêmes des séances à Québec, Montréal et Gatineau (et, pendant quelques années, en Estrie et à Toronto). Mais nous étions aussi invités à répétition, soit par des employeurs, soit par des associations, à Halifax, Moncton, Fredericton, Toronto, Regina, Edmonton, Vancouver, Whitehorse, Yellowknife…
J’ai aussi été invité au siège de l’ONU à New York (pour animer des formations en traduction, pas pour représenter le Canada à l’Assemblée générale!), et j’ai aussi donné des formations à distance à l’équipe de Genève. Dernièrement, notre formateur Joachim Lépine a été invité à l’OTAN.
Recrutement
Je recrutais un ou deux nouveaux formateurs par année, généralement parce que je les connaissais personnellement et je savais qu’ils avaient beaucoup à apporter à la profession.
Je pense notamment ici à Serge Quérin, que j’avais vu en conférence et que j’ai harcelé pendant des années pour qu’il monte un cours de traduction médicale. Serge étant extrêmement occupé, il s’est fait tirer l’oreille mais a fini par accepter. Encore aujourd’hui, sa connaissance pointue du domaine et du vocabulaire médical s’avère inestimable pour notre profession grâce au cours qu’il donne dans le cadre de Magistrad.
Je me souviens que j’ai dû faire preuve du même acharnement avec Luc Labelle, auteur de l’impressionnant Les mots pour le traduire. Lorsque j’ai communiqué avec lui, il était en poste à l’étranger pour l’ONU. Je suis tout de même resté en contact et j’ai insisté pour qu’il se joigne à l’« écurie Magistrad » lorsque j’ai appris qu’il était rentré au Canada. Ce fut l’origine de ses fameux cours Les mots incontournables, qui remportèrent un immense succès.
Je pense aussi à Maurice Rouleau, avec qui j’ai pris contact après avoir lu un article de lui qui m’avait impressionné. Il fut un temps le formateur vedette de Magistrad.
Je ne peux non plus ne pas citer le cas très particulier de Marc Lambert. Marc était un simple participant parmi vingt autres dans un cours que je donnais à Montréal. Il avait assisté à mes trois cours, donnés trois jours d’affilée. J’avais été tellement impressionné par l’intelligence de ses commentaires que, dès mon retour à Québec, je lui ai écrit pour lui offrir d’être formateur pour Magistrad. Je ne savais rien d’autre de lui. Depuis, Marc a donné de nombreux cours fort appréciés à Magistrad, mais il a aussi participé à diverses éditions de « On traduit à » et a été un conférencier remarqué à l’OTTIAQ. Lui aussi apporte énormément à la profession.
Mes excuses à la trentaine d’autres formateurs que je n’aurai pas nommés ici : ceci n’est qu’un article de blogue qui s’avère déjà trop long. Je trouvais que ces quatre cas étaient dignes de mention pour exposer dans quel esprit j’ai bâti Magistrad. Mais bien que les conditions de recrutement n’aient pas toujours été aussi singulières, je suis fier et heureux de l’apport de chaque formateur et chaque formatrice de Magistrad, qui ont indéniablement contribué au succès de l’école.
L’Europe visite le Québec
Une des activités les plus réussies de Magistrad réside sans doute dans la session qui avait été mise sur pied à Québec et à Montréal spécialement pour un groupe d’une vingtaine d’Européens venus de France et de Grande-Bretagne pour l’occasion. C’était en 2018. Dix cours offerts par quatre formateurs en deux semaines! J’en ai profité pour organiser un 5 à 7 où j’ai livré un exposé sur le français québécois, et nous nous sommes en outre payé une soirée au Ciel!, le restaurant tournant au sommet du Concorde à Québec. Un événement mémorable! (Un merci tout particulier à Anne de Freyman, qui en a eu l’idée.)
Cours asynchrones et changement de plateforme
C’est en 2019 que nous avons lancé nos cours asynchrones, sur la plateforme Didacte, une entreprise de Québec. À partir de ce moment, nous avions donc deux plateformes : une pour les cours synchrones et une pour les cours asynchrones, ce qui n’était guère pratique. Nous avons donc fusionné le tout en passant à la plateforme uxpertise, une entreprise de Montréal, plateforme que nous avons baptisée epekhô en mémoire de Montaigne, en 2022.
La pandémie et les cours en ligne
Je me souviens que lorsque tout a fermé, en mars 2020, j’ai dit à Valérie, mon adjointe : « Annule tous les cours jusqu’à la fin avril. Ça ne durera sûrement pas plus longtemps que ça. » Évidemment, comme tout le monde, j’ai vite déchanté…
C’est alors que j’ai reçu un coup de fil salvateur de Joachim Lépine, alors tout nouveau formateur de Magistrad. Celui-ci me proposait de donner des cours en ligne.
Il faut savoir que, jusque-là, j’avais toujours résolument refusé de donner des cours à distance, même si les demandes se multipliaient de la part de participants potentiels qui se trouvaient en Europe, aux États-Unis ou hors des grands centres. Je l’avais fait une fois, pour un petit service de traduction, et j’avais trouvé l’expérience décevante. (Il faut dire que nous n’avions pas une installation optimale comme tout le monde apprendra à le faire ensuite avec la pandémie.) Mais surtout, je trouvais que cela dénaturait « l’expérience Magistrad ».
Ce n’était pas faux. Mais la pandémie ne me donnait pas le choix. Joachim avait déjà un peu d’expérience dans le domaine, et il me recommandait un consultant en la matière, soit Vincent Gagnon de Parlons données, qui s’est avéré encore jusqu’à aujourd’hui un partenaire solide.
Nous avons donc organisé nos premières séances par Zoom. Quelques formateurs ont préféré ne pas embarquer dans l’aventure à cause de la nature particulière de leurs cours, mais la plupart ont suivi le mouvement. Personnellement, j’ai fait un essai de bonne foi. Et finalement, je me suis rendu compte que c’était mieux que je ne l’aurais cru. Pour peu que les gens allument leur caméra, l’expérience s’avère même très agréable, et les interactions restent humaines et spontanées.
Les cours de Magistrad n’allaient donc pas ralentir à cause de la pandémie : au contraire, les inscriptions se sont multipliées, car on pouvait maintenant avoir des participants de partout au Canada et de l’Europe.
J’en ai profité pour faire nos premiers Facebook Live, grâce auxquels on peut maintenant assister à quelques extraits de cours sur la chaîne YouTube de Magistrad.
On traduit en ligne
J’ai participé aux séminaires « On traduit à » depuis leur institution, en 2009. Je n’avais jamais pris part à leur organisation, toutefois. Cette tradition est un peu particulière en ce qu’elle n’appartient à personne officiellement, et que les organisateurs changent souvent d’une édition à l’autre. L’instigation en revient à Chris Durban, mais Grant Hamilton en a aussi organisé plusieurs, et les éditions européennes ont été organisées par des associations.
En 2020, l’événement devait avoir lieu dans Charlevoix. Il a bien sûr été annulé, pour les raisons que l’on sait. Au début de 2021, on a conclu assez rapidement qu’il serait trop risqué de prévoir pour l’été suivant un événement « en personne » tout plein de microbes… J’ai donc décidé d’organiser, avec Magistrad, le premier « On traduit en ligne ».
Ce fut beaucoup plus compliqué que prévu, mais néanmoins un succès incontestable : alors que les événements sur place rassemblaient généralement une centaine de personnes (ce qui est déjà beaucoup!), On traduit en ligne a réuni plus de 250 personnes de partout sur la planète, du Liban à la Colombie et de l’Argentine à l’Australie, en passant par l’Afrique et, bien sûr, par les habitués d’Europe et d’Amérique du Nord.

Carte des participants à l’événement « On traduit en ligne » en 2021. Un blogue
C’est en 2022 que Caroline Tremblay m’est arrivée avec l’idée de créer un blogue. C’était une excellente idée, mais je n’avais pas le temps de m’en occuper. Elle a pris en charge ce projet avec Christine Fournier. Ce fut le blogue Pour ceux et celles qui aiment les langues, qui compte aujourd’hui une trentaine d’articles et a été visité plus de 11 000 fois en 2023 seulement.
La relève
J’ai fondé Magistrad il y a près de 18 ans. J’étais loin de penser à l’époque que l’entreprise aurait un tel rayonnement : tout cela m’a entraîné de Whitehorse à New York! Pourtant, pendant tout ce temps, j’avais un emploi à temps plein, et pas des moindres : vice-président à la formation et à la qualité dans un cabinet de traduction de Québec qui a lui aussi connu un essor phénoménal, passant d’une douzaine d’employés quand je suis arrivé en 2009 à une centaine quelques années plus tard. Et j’ai aussi été chargé de cours à l’Université Laval jusqu’en 2018.
Tout ça pour dire que, malgré les apparences, je n’ai pas pu consacrer à Magistrad autant de temps qu’aurait pu le faire un chef d’entreprise à temps plein. Je comptais le faire en prenant ma semi-retraite à l’âge de 60 ans (automne 2023), mais à l’approche de la date fatidique, et surtout après la pandémie, les difficultés impliquées par les changements de plateformes, le changement rapide du monde de la traduction et diverses autres embûches, une certaine fatigue s’est installée et il m’est apparu que le moment était venu de passer la main.
D’ailleurs, plusieurs acquéreurs potentiels commençaient à se manifester. C’était peut-être un signe. Mélodie Benoit-Lamarre en faisait partie. Je connais bien Mélodie depuis très longtemps. Pour tout dire, je l’ai eue comme étudiante (prometteuse, faut-il le dire?) à l’Université Laval au début des années 2000. Nous sommes toujours restés en contact. Je l’ai vue mettre sur pied le cabinet de traduction Hermès, à l’époque une coopérative. Nous avons fondé ensemble, avec Zoë Blowen-Ledoux et Caroline Tremblay, l’Association des travailleurs autonomes et micro-entreprises en services linguistiques (ATAMESL), projet que j’ai dû quitter rapidement en devenant salarié peu après. Mais nous avons toujours gardé le désir de « faire des choses » ensemble. Nous nous sommes affrontés dans quelques traduels (et un « traduo »!) à l’Université Laval. Bref, lorsqu’elle a appris que je songeais à passer la main, elle manifesté son intérêt. Je sais que Mélodie et Hermès ont des valeurs qui correspondent aux miennes et à celles de Magistrad, axées sur une passion réelle de la langue, sur l’humanité et sur l’intégrité.
Et voilà. À presque 18 ans, parvenue à l’âge adulte, Magistrad prend son essor et commence une nouvelle vie.
Un bilan
Est-il nécessaire de préciser que je suis fier de Magistrad? Au début, ce n’était pour moi qu’un véhicule pour m’adonner à la passion de la traduction et de l’enseignement. Au fil du temps, Magistrad est devenue une institution qui prône, à travers ses différents formateurs, une vision bien particulière de la traduction. Un idéal qui paraît peut-être illusoire à certains (et qui l’est à certains égards), mais qui fait du bien à tout le monde.
Car s’il y a une chose que j’ai constatée en lisant et en entendant les commentaires sur mes cours, dès les premières années, c’est que si les gens aiment les cours de Magistrad, ce n’est pas uniquement parce qu’ils y apprennent des choses sur la traduction. Ils y découvrent aussi une manière de voir la traduction. Pour certains, c’est une vision qui ne leur avait jamais traversé l’esprit. Pour d’autres, c’est une vision qu’ils avaient abandonnée au fil d’un parcours où d’autres façons d’aborder notre travail, moins motivantes, prennent le dessus. Pour d’autres encore, c’est une vision qu’ils entretenaient déjà et chérissent encore, et qu’ils sont ravis de voir mise en valeur dans des cours de formation permanente.
La traduction n’est pas qu’une technique. C’est aussi un art et un mystère. Magistrad a toujours été l’expression de cette façon d’aborder de notre activité.
Liste des formateurs ayant œuvré chez Magistrad depuis 2006 (par ordre chronologique)
- François Lavallée
- Christian Després
- Benoît Evans
- Didier Féminier
- François Gauthier
- Pierre St-Laurent
- Maurice Rouleau
- Jean-Paul Fontaine
- Robert Paquin
- Philippe Caignon
- Brian Mossop
- Nancy Kleins
- Louis Fortier
- Marc Lambert
- Luc Labelle
- Sylvie Lemieux
- Claude Bédard
- Marie-Christine Gingras
- Serge Quérin
- Christine Fournier
- Anouk Jaccarini
- Suzanne Deliscar
- Émilie Lévesque
- Jeff Staflund
- Laurence Jay-Rayon Ibrahim Aibo
- Maria Ortiz Takacs
- Joachim Lépine
- Jean-François Giguère
- Caroline Tremblay
- Mélodie Benoit-Lamarre
- Annie Bergeron
- Grant Hamilton
Quelques chiffres

Traduire des textes anciens : quid de la langue claire et simple?
« Et si je traduisais saint Augustin comme je traduis n’importe quel texte? »
🍷Vin et traduction : s’adapter à « la langue des jeunes », mais comment?
Il ne s’agit surtout pas de tomber dans la caricature. On ne va pas écrire : « Ce vin-là est taste, it’s giving raisin. »
Traduire des sites Web en 2026
En 2025, j’ai un peu perdu mes repères. L’IA a chamboulé tellement d’habitudes.
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Magistrad passe le flambeau

Québec et Lévis, 11 mars 2024 – Le vendredi 1er mars 2024, Magistrad a changé de mains, ayant été vendue au cabinet Traductions Hermès, propriété de Mélodie Benoit-Lamarre et Pascal Danis.
L’école de perfectionnement Magistrad a été fondée en 2006 par François Lavallée, traducteur agréé et aujourd’hui membre d’honneur de l’OTTIAQ, dans le but de diffuser la passion de la langue et de la traduction au sein du milieu langagier. Elle a été constituée en société lorsque celui-ci s’est associé à Mathieu Foltz en 2009. Ses cours ont été donnés partout au Canada, de Halifax à Whitehorse, en passant par Montréal et Toronto, ainsi qu’à des groupes d’institutions internationales telles que l’ONU et l’OTAN. Depuis 2020, on constate avec plaisir la présence de plusieurs participants européens à la plupart de ses cours donnés en ligne.
« Magistrad a indéniablement un potentiel de développement encore inexploré, explique le fondateur François Lavallée. Je suis très heureux et très fier de passer le flambeau à Hermès. Mélodie et moi avons déjà plusieurs projets en tête », précise celui qui ne compte pas cesser ses activités de formateur.
Mélodie Benoit-Lamarre et François Lavallée sont des complices de longue date; ils ont notamment fondé ensemble, entre autres avec Caroline Tremblay et Zoë Blowen-Ledoux, l’Association des travailleurs autonomes et micro-entreprises en services linguistiques (ATAMESL) en 2007.
« C’est avec fébrilité et enthousiasme que nous prenons les rênes d’une entreprise pour laquelle nous avons toujours cultivé une franche admiration, confie Mélodie Benoit-Lamarre, copropriétaire de Traductions Hermès et nouvelle présidente de Magistrad. Depuis sa fondation, puis année après année, Magistrad a été pour nous et pour les membres de notre équipe un lieu incontournable d’apprentissage. Nous remercions François pour le travail accompli et pour l’honneur qu’il nous fait de nous faire confiance pour poursuivre son œuvre. »
Magistrad a compté au cours de son existence 32 formateurs de haut calibre, dont près d’une vingtaine sont encore actifs à des degrés divers. Son fondateur François Lavallée tient à les remercier d’avoir bâti avec lui cette institution qui, au-delà de l’enseignement en tant que tel, diffuse une vision bien particulière de la traduction, axée sur la passion du métier, l’idiomaticité et la richesse de la langue.
Les activités se poursuivront dans une continuité parfaite pendant la transition.
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À propos de Magistrad
Magistrad est une école de perfectionnement en traduction fondée en 2006 par François Lavallée, traducteur agréé et aujourd’hui membre d’honneur de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Elle reçoit plus d’un millier d’inscriptions par année. Les cours de Magistrad, qui ne remplacent pas la formation de base, offrent l’occasion de perfectionner l’art de la traduction ou de se familiariser avec certains domaines de spécialité. Depuis le printemps 2020, Magistrad donne des cours en ligne qui lui permettent de rejoindre les traductrices et traducteurs de l’Europe et du monde entier. Des cours sont aussi régulièrement donnés à des groupes formés par des associations ou à des services de traduction sur invitation de l’employeur.
À propos de Traductions Hermès
Cabinet langagier fondé en 2008, Traductions Hermès est composé de traducteurs professionnels et passionnés qui cisèlent leurs textes avec l’amour des artisans, dans un travail collaboratif axé sur la complémentarité des forces de chacun. Privilégiant le contact humain, nous prenons plaisir à interagir directement avec nos clients, qui peuvent compter sur notre expertise diversifiée, notre contrôle rigoureux de la qualité, notre écoute attentive et notre célérité pour profiter d’une expérience sur mesure et clé en main.
Renseignements :
Mélodie Benoit-Lamarre
Copropriétaire de Traductions Hermès et présidente de Magistrad
info@traductionshermes.com
Tél. : 418-523-1943François Lavallée
Fondateur, ex-président et formateur émérite de Magistrad
francois.lavallee@magistrad.comTraduction publicitaire : soyez la chèvre!
Dans une publicité de chaussures de randonnée, l’entreprise Columbia a traduit BE THE GOAT par SOYEZ LA CHÈVRE.
Je suis Pékin
Qu’est-ce que la translittération? C’est la façon d’écrire dans notre alphabet les mots qui viennent de langues qui en utilisent un autre. Ce n’est pas de la traduction.
Traduire autour du monde
Qui n’a pas rêvé de travailler à l’étranger ? Annik LaRoche Bradford, elle, a décidé de passer du rêve à la réalité. Grande voyageuse, la propriétaire d’Accent Communication est partie, en juin dernier, faire le « tour du monde » avec toute sa petite famille. Armée de son portable et de sa fidèle clientèle — qu’elle avait bien préparée…
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Les « traduels » de Magistrad sont-ils vraiment des formations?

On trouve dans l’offre de cours de Magistrad trois traduels :
- Un traduel entre François Lavallée et Marc Lambert portant sur un extrait d’entrevue avec Barack Obama.
- Un traduel entre Grant Hamilton et Chris Durban portant sur un programme d’insertion professionnelle des jeunes.
- Un traduel entre François Lavallée et Dominique Jonkers portant sur la notion danoise de « hygge ».
N.D.L.R. (octobre 2024) : Deux autres traduels se sont ajoutés depuis la parution de cet article :
- Réal Paquette vs Caroline Tremblay : An inclusive corporate Canada
- Traduel de la Saint-Jérôme 2024 (François Lavallée vs Marc Lambert : Slow Change Can Be Radical Change, début d’un article du New Yorker)
Un traduel a plus l’air d’un spectacle que d’une formation. Pourtant, si nous proposons ces trois traduels parmi nos cours, c’est parce que nous croyons à la valeur pédagogique bien réelle de cet exercice.
Qu’est-ce qu’un traduel?
Commençons par expliquer ce qu’est un traduel.
Un traduel est une épreuve par laquelle on demande à deux traducteurs de traduire le même texte chacun de son côté. Les deux traduellistes remettent leur traduction à une tierce personne qui s’occupe de créer un PowerPoint où les versions seront mises côte à côte. Puis, devant un public ébahi, on montre les deux traductions paragraphe par paragraphe et on constate à quel point deux personnes peuvent arriver à des solutions différentes pour un même point de départ.
À noter que l’exercice s’appelle translation slam en anglais, et que c’est votre humble serviteur qui a eu l’honneur de forger la traduction traduel à l’occasion de l’événement « On traduit à Québec » en 2013. En Europe, on parle souvent de joute.
Malgré ce que l’appellation laisse malicieusement entendre, il ne s’agit pas véritablement d’une compétition. (J’avais d’ailleurs hésité entre traduel et traduo comme traduction à l’origine. Cela dit, Mélodie Benoît-Lamarre et moi avons donné récemment un sens nouveau au terme traduo, exercice inédit que nous proposerons bientôt à la distinguée clientèle de Magistrad.) Un traduel se déroule toujours dans un esprit de camaraderie et de curiosité. Chaque traduelliste peut être fier de ses trouvailles, mais aussi se laisser éblouir par celles de l’autre.
Nul besoin de dire, par ailleurs, que l’exercice est particulièrement stressant pour les deux, car chacun travaille sans filet : logiquement, les textes ne sont pas révisés avant d’être exposés, et chaque traduelliste découvre la version de l’autre en même temps que l’auditoire.
Il n’y a pas vraiment de vainqueur dans un traduel : immanquablement, ce qu’on constate, c’est qu’un des deux traduelliste a trouvé une solution plus concise, efficace ou ingénieuse que l’autre pour la phrase a, mais que c’est l’autre qui a pris le dessus pour la phrase b. Sans compter les nombreux cas où les deux ont parfaitement relevé le défi, mais avec des solutions différentes.
Pour avoir une idée de ce à quoi ressemble un traduel concrètement, on peut aller en voir deux extraits de vingt minutes sur la chaîne YouTube de Magistrad :
- Caroline Tremblay vs Réal Paquette : Aiming for the top: The push for an inclusive corporate Canada
- François Lavallée vs Dominique Jonkers : extrait de The Little Book of Hygge (extrait de la formation intégrale se trouvant sur la plate-forme de Magistrad)
Un traduel, est-ce vraiment une formation?
Dans un traduel, il n’y a pas de programme d’apprentissage particulier. En ce sens, on pourrait considérer qu’il ne s’agit pas d’une formation.
Mais nous considérons qu’en matière de traduction, l’apprentissage par l’exemple est une des meilleures méthodes qui soit. En effet, on peut vous égrener toutes sortes de principes et d’exemples hors contexte dans un cours, rien n’est plus inspirant que de voir le résultat du travail d’un traducteur chevronné qui a réussi à s’éloigner de l’anglais pour produire une traduction idiomatique.
Or un traduel montre non pas une, mais deux traductions (quasi) exemplaires. Qui plus est, dans un traduel, chaque traduelliste explique ses choix et commente les choix de l’autre. Et il y a aussi l’assistance, composée d’étudiants ou de traducteurs professionnels, qui proposeront encore d’autres solutions, ou alors confirmeront les bons coups ou remettront en question certains choix : n’y a-t-il pas un glissement de sens ici? une omission là? Il n’y a pas toujours de réponse définitive à ce genre de question. Mais ce qui est formateur, c’est de voir comment des traducteurs professionnels abordent ces questions, sur quoi ils se basent pour, par exemple, laisser tomber un élément d’information, étoffer, interpréter ou au contraire coller à l’anglais quitte à nuire un tant soit peu au style et à l’idiomaticité.
Pour cette raison, nous recommandons particulièrement les traduels aux jeunes traducteurs. Un jeune traducteur qui est exposé dès ses premières années à des traductions véritablement affranchies de l’anglais aura d’emblée une idée beaucoup plus concrète de ce qu’il doit viser comme traducteur que la simple contemplation des révisions apportées à ses textes ou l’apprentissage de diverses règles compartimentées de stylistique comparée.
Comment se servir d’un traduel de manière véritablement formatrice?
Les traduels de Magistrad comportent deux composantes :
- une vidéo d’environ deux heures,
- le texte à traduire, pour une durée de 90 à 120 minutes.
On peut évidemment se contenter de visionner la vidéo. Toutefois, nous recommandons vivement, pour décupler la valeur pédagogique de la formation, de commencer par traduire soi-même le texte. C’est pourquoi ces formations sont considérées comme des formations de 3,5 h ou 4 h même si la vidéo elle-même ne dure que deux heures environ.
En effet, pour saisir pleinement quelles étaient les difficultés d’un texte et bien apprécier la façon dont les traduellistes les ont résolues ou contournées, il faut s’y être confronté soi-même. Sinon, on voit directement la solution et elle nous paraît plutôt évidente. Mais c’est quand on peut comparer sa propre formulation maladroite (le cas échéant) à la solution des traduellistes qu’on peut mesurer et visualiser plus clairement le chemin à parcourir pour y arriver.
Les traduels, c’est pour tout le monde!
Nous avons dit plus haut que les traduels étaient particulièrement bénéfiques aux traducteurs débutants, et à ce titre, nous ne saurions trop recommander aux employeurs de les recommander à leurs recrues. Cela dit, le haut calibre des traduellistes s’affrontant dans le cadre de Magistrad fait que tout traducteur le moindrement curieux et soucieux de perfectionnement y trouvera une source d’inspiration inestimable.
Comme nous l’avons dit, la durée affichée pour chaque formation est de 3,5 à 4 h, mais en fait, la moitié de ce temps consiste à traduire soi-même le texte, et l’autre est constitué par une vidéo que l’on peut facilement interrompre après un segment de traduction quelconque, de telle sorte qu’il n’est nullement obligatoire d’avoir un bloc de quatre heures devant soi avant d’entamer ce genre de formation.
Les traduels de Magistrad, un beau cadeau à vous faire… ou à faire à vos employés!
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Pour se faire comprendre : phrases courtes ou longues?

Pour écrire des textes clairs, faciles à lire même quand le sujet est costaud, les phrases courtes sont-elles préférables aux phrases longues ?
J’aimerais répondre partiellement à cette question à partir d’une réflexion sur la lisibilité faite par Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022.
Mais d’abord, campons le problème.
La recommandation usuelle : privilégier les phrases courtes
D’un côté, plusieurs instances recommandent, à juste titre, et surtout aux non-langagiers, de faire des phrases courtes pour produire un texte clair : universités[1], journalistes[2], Office québécois de la langue française[3] (pour les textes sur le Web notamment) et d’autres vont dans ce sens.
Cette recommandation se décline en quelques variantes qui précisent que les phrases doivent :
- être simples (sujet, verbe, complément);
- n’exprimer qu’une seule idée, ne donner qu’une seule information;
- ne pas contenir plus de x mots.
Les possibilités de la grammaire : phrases simples et complexes
D’un autre côté, la grammaire reconnaît l’existence de phrases simples et de phrases complexes (104 pages bien tassées sur les phrases complexes dans la 16e édition du Bon usage) et on peut démontrer avec moult exemples qu’une phrase complexe (par sa structure) peut être limpide. Voici un exemple, tiré d’À la recherche du temps perdu. Marcel Proust y parle d’un soldat qui, pendant la Première Guerre mondiale, se trouve en permission à Paris, loin du front.
« À l’heure du dîner les restaurants étaient pleins ; et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand des pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : “On ne dirait pas que c’est la guerre ici[4].” »
Je crois qu’il faut une meilleure maîtrise de la langue pour écrire des phrases complexes (et souvent longues) que pour écrire des phrases courtes. Autrement dit, écrire des phrases simples et courtes est à la portée d’un plus grand nombre de personnes. Mais la longueur ne fait pas foi de tout. La lisibilité loge aussi ailleurs.
Une réflexion d’Annie Ernaux : cinq paramètres de la lisibilité
Questionnée sur l’usage du passé simple, Annie Ernaux répond plus largement et parle de lisibilité. Sans être exhaustive, elle nous met, il me semble, sur de bonnes pistes. Voici ce qu’elle dit.
« Je cherche d’abord, en écrivant, à me rendre les choses lisibles à moi-même… La lisibilité d’un texte, d’ailleurs, n’est pas dépendante de l’usage ou non du passé simple. On ne va pas approfondir ce sujet, ce serait long, mais entrent en jeu, par exemple, la syntaxe — simple ou complexe — le vocabulaire, le degré d’abstraction des phrases, la familiarité de l’univers du lecteur avec celui du livre, la ponctuation… [5]».
Je reprends ces éléments de lisibilité dans une énumération verticale, en modifiant légèrement l’ordre, de manière à mettre en relief les idées de l’autrice française et à mieux organiser la suite de la réflexion.
La lisibilité dépend de :
- la syntaxe;
- la ponctuation;
- le degré d’abstraction des phrases ;
- le vocabulaire;
- la familiarité de l’univers du lecteur avec celui du livre.
La syntaxe et la ponctuation : souvent plus simples dans les phrases courtes
Sur les points 1 et 2, je me contenterai de dire que le recours aux phrases courtes réduit les difficultés de syntaxe ou de ponctuation.
Je reconnais que ces difficultés ne sont pas insurmontables, mais comme je forme le plus souvent des personnes qui ne sont pas des professionnels du verbe, mais des travailleurs (professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec, entre autres) obligés d’écrire dans le cadre de leur emploi, je choisis – et je sais que c’est subjectif – de limiter le travail de ponctuation et de syntaxe en recommandant de privilégier les phrases courtes.
Je précise que, pour moi, privilégier les phrases courtes ne signifie pas leur donner toute la place : les phrases longues ont toujours droit de cité, mais dans une proportion limitée. J’ajoute que l’alternance de phrases courtes et longues contribue à donner un rythme, un allant au texte. On le voit bien dans Les misérables de Victor Hugo, par exemple.
Abstraction, vocabulaire, familiarité : des caractéristiques liées
Nous pourrions analyser séparément les trois dernières caractéristiques du texte qui influencent la lisibilité selon Annie Ernaux, mais je suggère de les prendre comme un tout sous l’angle suivant :
Moins la lectrice ou le lecteur connaît le sujet d’un texte, plus ce texte risque d’être difficile à lire, surtout s’il compte plusieurs mots de vocabulaire spécialisés et si, de surcroît, les choses sont présentées de manière abstraite.
Connaître le baseball aide à comprendre un texte sur le baseball
Autrement dit, le texte a beau comporter des phrases courtes et un vocabulaire usuel, il peut être difficile à comprendre en vertu du simple fait que le destinataire connaît mal le sujet.
Prenons modèle sur le E = mc2 d’Albert Einstein et formulons la chose en équation :
Lisibilité = familiarité2
Une expérience faite il y a quelques décennies a bien montré la justesse de cette équation. On avait étudié la capacité d’un groupe d’élèves à comprendre un texte. Tous les élèves évalués avaient lu le même texte sur le baseball. Il en était ressorti, entre autres, que la connaissance du baseball favorisait la compréhension du texte présenté aux élèves. CQFD!
Extrapolons et reformulons à l’inverse : une personne, même adulte, même cultivée, aura plus de difficulté à lire un texte si le sujet ne lui est pas familier, à moins que la personne qui l’a rédigé l’aide à s’y retrouver.
Phrases courtes mais concepts abstraits et vocabulaire spécialisé
Voici un exemple de phrases qui, si courtes soit-elles, risquent d’être difficile à comprendre pour une personne qui n’a pas certaines connaissances musicales.
« La musique occidentale du dix-neuvième siècle était tonale. Les musiques atonale et sérielle sont apparues au siècle suivant. »
Selon les critères d’Annie Ernaux :
- « musique occidentale » est un concept plus abstrait, plus général, moins concret que « musique de Mozart/de Beethoven/de Leonard Bernstein » ;
- les mots tonale, atonale et sérielle appartiennent au vocabulaire spécialisé de la musique et demandent une explication plus ou moins longue pour être compris des profanes.
Un autre exemple, en physique quantique, un monde peu familier au commun des mortels (dont je suis) :
« Toutes les particules élémentaires ont un spin. Contrairement à ce que son nom indique, cette propriété n’est pas un mouvement giratoire. C’est une propriété strictement quantique, sans équivalent dans la physique classique. »
Selon les critères d’Annie Ernaux :
- « particules élémentaires » est un concept plus abstrait, parce que plus général qu’« électron », « photon » ou « boson de Higgs », qui sont plus spécifiques (si on a fait un peu de science à l’école, on connaît probablement l’électron, et la plupart des gens ont une vague idée de l’existence du boson de Higgs, qui fait la manchette de temps à autre);
- quantique est un terme dans l’air du temps, mais qui ne signifie pas grand-chose pour bon nombre de lectrices et de lecteurs; la formule « strictement quantique », quant à elle, est encore plus déroutante;
- physique classique est aussi un terme spécialisé : il laisse entendre qu’il y aurait au moins deux types de physique, l’une classique et l’autre pas, mais le profane ne sait pas ce qui les distingue.
Quand je parle d’un sujet qui n’est pas familier au lecteur ou à la lectrice, je ne veux pas nécessairement dire un sujet pointu comme la musique sérielle ou la physique quantique. On peut très bien être capable d’une analyse sociologique pénétrante et se trouver dépourvu dans les sujets relatifs aux finances personnelles (ce n’est pas une élucubration, j’ai un bel exemple en tête). La photographie, la chimiothérapie, les fluctuations de la bourse, la plomberie, la fiscalité, les volcans, les assurances, la linguistique, la philosophie sont tous des sujets complexes pour des personnes qui ne s’y connaissent pas.
Conclusion
En résumé, je dirais, sur un mode pratique…
- … aux non-langagiers : facilitez-vous la tâche et donnez une bonne place aux phrases courtes;
- … aux non langagiers et aux langagiers : sur un sujet non familier pour vos destinataires,
- limitez le nombre de termes spécialisés, définissez-les simplement et, si possible, donnez un exemple;
- fournissez l’information nécessaire pour comprendre les termes abstraits.
Jean-François Giguère donne les cours Écriture efficace et Écrire des courriels efficaces de Magistrad.
[1] Voir Visez juste en français de l’Université d’Ottawa.
[2] Voir L’écriture journalistique de base, publié par l’Association des médias écrits communautaires du Québec.
[3] Voir entre autres les Principes de rédaction pour le Web de l’Office québécois de la langue française.
[4] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, Quarto, page 2160.
[5] Annie Ernaux, L’écriture comme un couteau, Folio 5304, page 117.
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La traduction « idiomatique » : le Graal du traducteur

Les chevaliers de la Table ronde avaient un idéal, une mission : trouver le Graal. Tout artisan, tout artiste a aussi son Graal, une idée de la perfection. On se souviendra de la scène du Violon rouge où le maître luthier Bussotti fracasse sur le bord de la table le violon fait par son apprenti, parce qu’il n’était pas parfait. Pourtant, ni vous ni moi n’aurions pu trouver un défaut à ce violon : c’est l’œil du maître qui décide.
Si vous demandez à un traducteur de vous dire en quelques mots à quoi ressemble son idéal en traduction, ce qu’il est le plus difficile d’accomplir, il ne vous parlera pas de la difficulté de bien connaître une deuxième langue, ni de l’importance de bien rendre le sens du texte. Pour le traducteur professionnel, tout cela, ce sont des acquis. Au-delà de l’exactitude du sens, la plupart des traducteurs vous avoueront que ce qui leur procure la plus grande jouissance, c’est de produire « une traduction qui ne sent pas l’anglais ». (Nous parlons évidemment ici des traducteurs qui traduisent de l’anglais vers le français!) En effet, le summum de la qualité, en traduction, c’est de produire un texte tel qu’il aurait été produit s’il avait été rédigé dans la langue d’arrivée.
Dans le jargon du métier, c’est ce que l’on appelle une traduction « idiomatique ».
Une « traduction idiomatique », c’est quoi?
La notion peut paraître floue pour le profane, mais attention! Même si le client ne connaît pas le mot « idiomaticité », il pourra normalement distinguer un texte idiomatique d’une traduction « mot à mot ». Et la traduction « mot à mot », c’est ce qu’on ne veut pas.
Un exemple, comme on dit, vaut mille mots. S’il vous est déjà arrivé d’aller à Ottawa en passant par l’autoroute 417, vous aurez sûrement remarqué, dès la frontière ontarienne franchie, un panneau qui vous avise que :
La vitesse est coûteuse.
Le sens est clair : respectez la limite de vitesse! Mais la tournure de phrase ne paraît-elle pas bizarre? Un francophone de naissance la rétablira presque à coup sûr comme suit :
La vitesse coûte cher.
Tout le défi du traducteur, voyez-vous, consistera à se demander non pas seulement « Quels sont les mots français qui rendent le message? », mais plutôt « Comment le message aurait-il été formulé directement en français? ». Pour cela, un seul moyen : l’enquête. Ainsi, pour savoir comment aurait été rédigé en français un panneau d’autoroute, il faut aller voir à quoi ressemblent les panneaux d’autoroute rédigés en français, par exemple au Québec.
Le traducteur qui fera cette démarche remarquera probablement au Québec des panneaux comme :
- La route, ça se partage!
- Une forêt, ça s’entretient!
- L’alcool au volant, ça s’arrête ici!
La structure de ces slogans est assez évidente. Et elle donne la réponse que cherche le traducteur. Ainsi, même si « La vitesse coûte cher » demeure une nette amélioration par rapport à « La vitesse est coûteuse », on pourrait facilement prétendre que la traduction véritablement idiomatique, dans ce contexte, sera plutôt :
La vitesse, ça coûte cher!
La solution est d’autant plus « idiomatique » que cette tournure ne peut être reproduite telle quelle en anglais. En effet, un anglophone n’écrira jamais Speed, it’s expensive!
Deux grands théoriciens de la traduction, Jean-Paul Vinay et Jean. Darbelnet, dans leur classique Stylistique comparée de la traduction du français et de l’anglais, font le même constat sur la route lorsqu’ils débarquent au Québec en provenance de France : « Tous ces écriteaux sont très clairs, certes, mais ce n’est pas ainsi qu’on les rédigerait en français. » L’exemple donné par ces auteurs est le panneau Hommes au travail (Men at Work), dont l’équivalent idiomatique sur une route est tout simplement Travaux.
Certes, il est rare qu’on demande à un traducteur de traduire des panneaux routiers. Mais le même principe s’applique à tout, depuis les étiquettes de produits jusqu’aux rapports scientifiques, en passant par les formulaires, les modes d’emploi et les lettres aux clients. Il ne suffit pas de dire la même chose que le texte de départ : il faut le dire comme on le dit naturellement en français!
C’est là le summum de l’art du traducteur, c’est là son Graal.
Cet article a été publié originellement dans Le blogue d’Edgar en janvier 2013. François Lavallée donne divers cours à Magistrad, notamment La traduction administrative… idiomatique!
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Au revoir Réal

« Salut, ô redoutable adversaire! »
C’est ainsi que je saluais Réal Paquette chaque fois que je le croisais. C’était en référence à la pugnacité dont il faisait preuve avec moi – et sans doute avec d’autres – au Scrabble. Je viens de vérifier : en date d’hier, il menait par 104 victoires contre 89 depuis l’avènement de la nouvelle application. Pourtant, chaque victoire contre lui était tellement obtenue à l’arraché que j’avais l’impression que l’écart était beaucoup plus grand. La partie en cours, toutefois, j’étais en train de la gagner : je menais 340 à 312. Son dernier mot? INHIBA, pour 38 points.
En fait, nous avions commencé à jouer ensemble bien avant l’arrivée de la dernière application. Réal tenait des statistiques sur nos parties depuis le début. Nous approchions de la millième, et nous avions convenu que celle-là, nous la disputerions en personne. J’espérais secrètement que, pour cela, il m’invitât à son chalet. Ce fameux chalet, quelque part dans Lanaudière, dont il avait longtemps fait mystère quant à son emplacement. Il aimait par contre en publier des photos sur Facebook, surtout après des rénovations ou après des chutes de neige.
D’ailleurs, il publiait presque toujours une photo de la première neige, ne manquant pas une occasion de souligner à quel point il aimait l’hiver et la poudre blanche, un peu par provocation face à ses compatriotes qui se rangent souvent davantage dans le camp de Dominique Michel.
C’était aussi un passionné de moto, publiant de temps à autre l’itinéraire de ses grandes escapades. Quand ce n’était pas des photos de ses voyages épicuriens en Europe ou à Cuba (pour affaires, évidemment). Bref, vous me pardonnerez le cliché, mais il aimait profiter de la vie. Après un départ aussi subit, on ne peut s’empêcher de dire que chaque minute comptait, en effet.
J’ai aussi affronté Réal à quelques reprises dans des traduels organisés par le cabinet Edgar, à Saint-Roch-de-Mékinac (où il nous avait dit qu’il aurait presque pu venir en motoneige depuis son fameux chalet), ou encore dans le cadre des Jeux de la traduction. Encore une fois, j’ai découvert un adversaire qui ne faisait pas de quartier. Que ce soit sur un texte qui parlait de football/soccer ou de valeurs mobilières, je faisais figure de dilettante face à lui.

Traduel aux Jeux de la traduction 2015, à l’Université de Montréal
Merci au comité organisateur des Jeux pour ces photos.En un mot, Réal n’aimait pas perdre.
Je ne l’ai pas connu comme chargé de cours à l’Université de Montréal, mais je l’ai souvent entendu parler de ses rapports avec ses étudiants… et avec l’administration. Encore et toujours, il donnait l’image d’un homme entier et sans compromis. Sans compromis avec l’administration, passe encore. Sans compromis avec les étudiants? C’est une attitude qui n’est plus à la mode, et il était conscient (et fier) d’être à contre-courant. Mais peu importe le contexte, je n’ai toujours entendu que des commentaires élogieux à son propos de la part de ses ex-étudiants, malgré son intransigeance. Il y a peut-être là matière à réflexion pour l’ensemble des enseignants.
Je passe rapidement sur tous les titres qui ont été et seront arborés dans sa nécrologie : président de l’OTTIAQ de 2012 à 2018, membre d’honneur de l’Asociación Cubana de Traductores e Intérpretes, secrétaire général de la Fédération Internationale des Traducteurs… Le Réal que moi je connaissais, ce n’était pas celui-là. En fait, je ne me rappelle pas comment je l’ai connu. Peut-être comme collègue correcteur aux Jeux de la traduction? Je me souviens juste que lorsque nous l’avons invité pour un premier traduel chez Edgar, cela sonnait bien de dire qu’on invitait « le président de l’OTTIAQ ». Mais pour moi, c’était juste « Réal ». Un homme bien en chair, sûr de lui, avec qui il faisait bon rire, et qu’on n’avait pas peur de bousculer (pour peu que ce fût possible).
Dans l’Égypte ancienne, on mettait dans le cercueil des morts des objets dont ils auraient peut-être besoin dans l’au-delà. Mon offrande à moi consistera en un seul mot : DESHYPOTHEQUERA.
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Channeling Your Inner François

Transcript of the speech given by Manu Volaco at the Au-delà du traducteur averti book launch on October 19, 2023, in Montréal, and October 24, 2023, in Sherbrooke
Good evening, bonsoir,
In the spirit of my usual communication style with François, where we each speak the language we’re more comfortable in, I’ll be addressing you in English today. I hope you don’t mind and, if you need a recommendation for a translator into French, I just happen to know a guy.The first time I met François Lavallée, he was interviewing me for a job as a team lead for the English team at Edgar. I must say, I felt intimidated… for all of two and a half minutes. That interview soon turned into a conversation, which soon turned into a full-on nerd-out that continues to this day. That first interaction set the tone of our entire relationship, and it was a quick first dive into the world of translation as seen through François’s eyes: a world full of fascination, of childlike surprise, of a sense of awe that I had never seen before. Or since, if I’m being honest.
I have been lucky to witness François’s passion up close. We’ve developed a close working relationship, which has blossomed into a beautiful friendship. It has been a privilege and an honor to be able to ask him all of my questions, and to attend and run so many training sessions with him. I have also been privileged to be one of François’s pet Anglophones, and to be able to help him with some of his questions. François doesn’t have all the answers, even though there are so many of those in his books. What he does have is a great sense of humility, an unquenchable thirst for knowledge, and so. many. questions. And that is what keeps him wanting to learn, to be a better translator, to be a better person, so that now, this evening, we are all here to welcome the third book in the Traducteur Averti series.
Each of these books is a love letter. They’re a love letter to the French language, to translation as an art and a science, to the quest for the piece that might just crack the puzzle of a sentence that feels impossible. They’re a love letter to those AHA! moments that keep translation beautiful and exciting and fun. You know, you go into translation because you are in love with languages, in love with language. You feel like you’re a fine writer and you have a way with words. You’re romantic about translation. And then you find yourself, now a professional translator, working on… an annual report. And you think, this is not what I signed up for. But if you can channel your inner François, if you can get past the annual-report-ness of it all, if you can zero in on the fun, the game, the puzzle that translation can be, then you can enjoy the hunt, the chase, the electrifying jolt of each of those AHA moments. These books are a compilation of some of the epiphanies François has had over his career. They’re a glimpse into his brain, into his heart, into his relationship with language and with translation itself. They’re a glimpse into his experience, grit and sensitivity as a translator, and I feel so incredibly lucky to have access to all of that in book form as well. Thank you, François, for sharing the love. We all appreciate it.
On peut voir ici l’allocution prononcée par François Lavallée à Sherbrooke après cette présentation.
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Un génie de la langue bien préservé

Allocution prononcée par Eve Renaud au lancement du livre « Au‑delà du traducteur averti », Québec, 10 octobre 2023
Bonjour à tous et à toutes!
Ça prenait bien François et ce nouvel outil tant attendu pour me faire affronter une foule pour la première fois depuis mars 2020!
Peux-tu croire, François, qu’on s’est connus au 20e siècle? Je sais que sur moi, ça ne paraît pas…
J’ai commencé ma carrière là où travaillait déjà François, mais j’ai mis des mois à l’y croiser parce que je faisais partie de l’équipe de nuit, composée de… moi.
Au bout de quelques mois, quand le propriétaire de l’appartement et de l’entreprise a déserté sa chambre à coucher et acheté un nouvel ordinateur, j’ai pu enfin croiser le patriarche du bureau. Qui n’était encore père ni d’enfants ni de recueils de nouvelles ou de fables, ni de romans ou de guides pour faire de ses congénères des traducteurs avertis ou des auteurs de traductions qui chantent.
J’ai quand même mis du temps à découvrir que l’éminence aux tempes déjà grises, toujours calme devant les clients difficiles et la collègue hargneuse, sage au point de douter de tout et peut-être avant tout de lui, toujours prête à écouter, à aider, bref, j’ai mis du temps à savoir que ce patriarche à l’ouverture d’esprit admirable… était plus jeune que moi.
Déjà, François notait les difficultés de traduction et les solutions découvertes fortuitement, au fil de milliers de pages de lecture, mais aussi dans les traductions de ses collègues et dans son cerveau. Élaguez vos agendas des trente prochaines années : y’a d’la matière pour encore au moins dix traducteurs avertis et encore plus avertis!
Et entre-temps, ce soir, on est devant l’Au-delà.
J’ai cru pendant quelques jours que c’était une autobiographie, parce qu’avec François, on est effectivement au-delà d’un traducteur averti, et aussi à cause du sous-titre : on voit bien que notre génie de la langue [François] est bien préservé.
J’ai mon exemplaire depuis le début de septembre. En contrepartie, j’ai dû laisser François gagner dix parties au Scrabble. Évidemment, si lui vous raconte la chose, le récit va être différent.
Parce que lui, il dit Scrabble [prononciation française].
Mais revenons à l’objet de notre réunion : comme l’explique François dans l’avant-propos, la démarche est légèrement différente, c’est-à-dire, plus riche en exposés systématiques, ce qui me plaît bien.
Mais la philosophie reste la même, la même que j’admire depuis le tome 1 pour ce qu’elle a de rassurant :
Il s’agit de libérer les traducteurs de leurs chaînes imaginaires
Sans pour autant jouer au révolutionnaire.On sent ici le lecteur assidu de Racine et de Molière….
J’en ai évidemment commencé la lecture, et je suis déjà rendue à la rubrique « Participe présent ».
Et François, ici présent, va enfin participer…. À toi la parole, François!
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Mémoires de traduction : quel destin pour Charlie?

Claude Bédard
Depuis deux décennies, on assiste à une forte augmentation de la demande de traduction à l’échelle mondiale, et parallèlement, à l’émergence de grosses agences comme acteurs dominants du marché. On parle désormais de la traduction comme d’une « industrie ». Et en cette ère de mondialisation et de communications instantanées, ces grosses agences ont accès à une clientèle internationale, de même qu’à un vivier de main-d’œuvre sans frontières.
Big business oblige, il en résulte un modèle opérationnel qui mise fortement sur la technologie et sur la gestion. Dans ce contexte, les mémoires de traduction jouent un rôle central, au point de remettre en question le rôle du traducteur et son statut professionnel.
Il importe, quand il est question des mémoires de traduction, de distinguer deux situations très différentes, sous peine de brouiller sérieusement le débat :
- Une mémoire de traduction, lorsqu’elle est au service du traducteur qui en contrôle le contenu et qui a toute latitude dans son utilisation, est un précieux outil de consultation et un puissant facteur de productivité. Son utilisation n’a rien d’aliénant pour le traducteur[1].
- En revanche, telle qu’elle utilisée par les grandes agences de traduction, la mémoire de traduction se présente comme un outil de « STAO » (sous-traitance assistée par ordinateur[2]), qui crée une situation où la pleine maîtrise du travail peut finir par échapper au traducteur.
C’est à cette deuxième situation que s’intéresse l’exposé ci-après, que j’ai articulé autour de quatre grands constats :
- la traduction par imitation ;
- l’avènement du traducteur interchangeable ;
- une dérive possible vers la médiocrisation ;
- un processus désormais éclaté : où est Charlie?
La traduction par imitation
Au fil des ans, les mémoires de traduction sont devenues de plus en plus volumineuses et riches en contenu. Ainsi, au-delà du recyclage de phrases déjà traduites (vocation première des mémoires de traduction), il est désormais possible pour le traducteur de traduire par imitation : face à un texte dont il ne connaît pas le domaine, mais accompagné d’une mémoire de traduction volumineuse, le traducteur peut se livrer à une consultation systématique de cette mémoire de traduction, au point d’espérer synthétiser une traduction qui dépendra pour l’essentiel de multiples recoupements (termes, bribes de texte) avec le contenu de la mémoire de traduction.
Ouvrons ici une parenthèse, brève mais essentielle : les systèmes de traduction automatique statistique, comme Google Translate, reposent précisément sur cette notion de traduction par imitation : « Cette traduction (d’un mot, d’un bout de phrase), se dit l’algorithme, a fonctionné ailleurs ; avec un peu de chance, elle devrait convenir ici aussi. » Pour les concepteurs de systèmes de traduction automatique statistique, le stock de traductions antérieures représente l’expertise du traducteur, transposée sous la forme de son résultat final : la traduction elle-même. Il s’agit de la « comprendre » statistiquement pour l’appliquer à de nouveaux textes.
Ce réservoir d’expertise qu’est la mémoire de traduction représente pour le traducteur d’aujourd’hui une « béquille » extraordinaire. Ainsi, un traducteur chevronné peut s’attaquer à des textes dans des domaines qu’il connaît mal ; une assistance analogue est du reste offerte à tout traducteur débutant, peu talentueux ou peu au fait des spécificités nationales de la langue cible. Cela m’amène à penser que la mémoire de traduction a pour effet d’abaisser la barre de la compétence minimale requise pour une tâche donnée.
Dans tous les cas précédemment évoqués, la traduction produite pourrait en quelque sorte prétendre réussir le test de Turing : présenter l’apparence de la compétence réelle du traducteur – alors qu’en réalité, une partie de la compétence démontrée réside non pas chez le traducteur, mais dans la mémoire de traduction. On peut ainsi considérer qu’une nouvelle traduction à l’aide d’une mémoire de traduction représente la somme de l’expertise accumulée dans la mémoire de traduction et des efforts du traducteur qui par ailleurs y puise. Désormais, le traducteur n’est plus seul : la mémoire de traduction est en quelque sorte son « cotraducteur ».
L’avènement du traducteur interchangeable
Cette capacité à traduire par imitation a une conséquence majeure : les traducteurs deviennent, beaucoup plus qu’auparavant, interchangeables (en anglais, on pourrait ironiser en parlant de « plug-in translator »). Si le donneur d’ouvrage juge encore souhaitable de faire appel à un traducteur qui connaît le domaine ou le dossier, ce n’est plus autant que jadis une nécessité. D’autant plus que l’étape de la révision – désormais remise à l’honneur – pourra pallier d’éventuelles insuffisances.
Commence ici à se dessiner un nouveau schéma, où la traduction d’un texte peut être vue comme la résultante de trois éléments : l’expertise contenue dans la mémoire de traduction, les efforts du traducteur et les interventions du réviseur. Nous y reviendrons.
Sur le plan opérationnel, on assiste à un phénomène bien de notre époque : la fluidification du travail. Les mémoires de traduction rendant les traducteurs relativement interchangeables et les logiciels de gestion de projet (plus ou moins intégrés, selon le cas, aux logiciels de mémoire de traduction) permettant de distribuer les travaux de traduction (et l’accès aux mémoires de traduction appropriées) parmi un réservoir de pigistes disséminés géographiquement, la grosse agence de traduction dispose de toute la flexibilité voulue pour « écouler » les demandes qu’elle reçoit.
L’interchangeabilité des traducteurs entraîne, on le devine, une pression à la baisse sur les prix. Bien moins que jadis, tel ou tel traducteur peut se prétendre indispensable. L’agence bénéficie assurément, face à ses pigistes, d’un rapport de force plus favorable ; en revanche, elle est elle-même soumise à des pressions concurrentielles qui l’obligent à soumissionner au rabais – ce qui peut s’avérer d’ailleurs handicapant lorsqu’il s’agit ensuite de trouver une main-d’œuvre suffisamment compétente. Car la compétence – au cas où on l’aurait oublié – n’est pas évacuée de l’équation.
Une dérive possible vers la médiocrisation
Les mémoires de traduction imposent au traducteur un cadre de travail particulier, dont j’ai déjà évoqué certains aspects dans des articles antérieurs (2000 et 2014), cités en référence.
Une première observation concerne le découpage rigide du texte à traduire en « segments »[3]. Le traducteur est ainsi amené à voir dans le texte une suite de segments à traduire individuellement, plutôt qu’un ensemble de phrases s’appuyant les unes sur les autres pour exprimer un message. Cette évolution se fait au détriment de ses meilleurs instincts de communicateur[4].
De plus, comme la raison d’être de la mémoire de traduction est le recyclage de segments traduits, le traducteur peut se voir contraint par le donneur d’ouvrage de ne pas franchir les frontières entre segments, afin de préserver leur « recyclabilité » en prévision de textes ultérieurs : il doit non seulement traduire un segment par un autre segment, mais éviter aussi toute initiative, même légitime en contexte (ajouts, omissions, insertion de pronoms, etc.), qui pourrait rendre hasardeux le recyclage à l’identique par la suite.
En résumé, le traducteur d’antan pensait en termes de message. Compte tenu de l’influence de la mémoire de traduction, l’univers mental du traducteur d’aujourd’hui pourrait ressembler davantage à une juxtaposition de segments.
Par ailleurs, l’interface des mémoires de traduction présente généralement le texte à traduire sous la forme de deux colonnes de cellules. Non seulement le découpage du texte en segments s’en trouve renforcé visuellement, mais cette vision désincarnée du texte – qui fait abstraction de la mise en page (laquelle demeure consultable par ailleurs, au prix toutefois d’un effort supplémentaire) – peut avoir pour effet d’affaiblir l’engagement du traducteur envers le texte à traduire[5].
Cet engagement peut, en outre, être encore davantage affaibli par la présence d’« îlots de traduction » (segments recyclés par le donneur d’ouvrage) qui émaillent le texte à traduire ; le traducteur comprend alors que la traduction du texte ne lui appartient pas vraiment, qu’il n’est en quelque sorte qu’un « invité » dans un processus dont il n’est pas le véritable maître[6].
En raison des effets que je viens de décrire, et dans la mesure où la mémoire de traduction serait alimentée par des traducteurs qui, selon le cas, manqueraient d’expérience, de talent, d’initiative ou de motivation, le contenu de la mémoire de traduction pourrait s’en trouver « médiocrisé ». Le traducteur de bon niveau qui utilise la mémoire de traduction, constatant cette médiocrité, pourra en conclure que la qualité qui lui est demandée (compte tenu également de sa rémunération réduite) ne dépasse pas un certain plafond. De là, le cycle recommence et se perpétue.
Un processus désormais éclaté : où est Charlie?
L’intérêt le plus évident – et chiffrable – des mémoires de traduction pour les agences de traduction est le recyclage des segments déjà traduits, qui entraîne la pratique de la tarification dégressive : un prix pour les segments « nouveaux », un autre pour les correspondances partielles, et un troisième pour les correspondances parfaites ou les répétitions à l’intérieur du texte.
Laissons de côté les correspondances partielles, et attardons-nous aux segments identiques recyclés (correspondances parfaites, dites aussi « à 100 % ») et sur les segments répétitifs – en écho au fameux slogan « Jamais plus vous n’aurez à traduire deux fois la même phrase! » qui est à l’origine même de la commercialisation des logiciels de mémoire de traduction. Pour l’agence de traduction, trois attitudes sont possibles face à ses pigistes :
- rémunérer ces segments à un très faible tarif, tout en les confiant à la responsabilité du traducteur ; c’est l’attitude la plus responsable professionnellement, si l’agence en a les moyens (désormais la question se pose, voir le point suivant) ;
- ne pas rémunérer ces segments, mais laisser le traducteur libre d’intervenir « bénévolement » s’il juge que sa conscience professionnelle l’y contraint. Une telle formule peut s’expliquer par les concessions tarifaires que l’agence aura dû faire à son client, compte tenu de la concurrence – le pigiste étant invité, en quelque sorte, à « faire sa part » ;
- ne pas rémunérer ces segments, et interdire au traducteur d’intervenir, considérant – à tort ou à raison – qu’aucun effort ni intervention n’est exigé de la part de ce dernier « puisque la traduction existe déjà ». L’agence peut pousser l’interdiction jusqu’à verrouiller les segments en question (voire à les masquer!), selon les fonctionnalités du logiciel, afin de bien fermer la porte à toute demande de rémunération additionnelle de la part des pigistes.
C’est ce troisième cas de figure qui nous intéresse ici.
Prétendre qu’il n’y a pas lieu d’intervenir sur les segments en question est une position pour le moins contestable :
- dans le cas d’un segment identique recyclé, rien ne garantit que la traduction convienne au nouveau contexte, pour une multitude de raisons qu’il serait trop long de détailler ici ;
- dans le cas d’un segment répétitif, surtout s’il est court, il n’est pas certain que chacune des occurrences se traduira de la même façon. Parfois, le sens même est influencé par le contexte ; parfois encore, l’habillage syntaxique ou l’emploi des majuscules varie en fonction de l’utilisation du segment (comme titre de section, dans une énumération à puces ou dans une cellule de tableau) ;
- enfin, en supposant qu’aucune retouche ne soit effectivement utile, une intervention aura été nécessaire pour s’en assurer.
Quant au masquage pur et simple des segments recyclés ou répétitifs (sauf la première occurrence), il introduit une distorsion majeure dans le travail du traducteur, qui est ainsi privé d’une partie du contexte. Une telle pratique me semble indéfendable, et je ne m’y attarderai pas.
Le traducteur doit ainsi composer avec des îlots intouchables de segments déjà traduits. Il doit forcément harmoniser sa traduction en fonction de cette contrainte, parfois jusqu’à l’absurde. Ou encore, y déroger et avertir à tout moment le réviseur que tel segment recyclé et verrouillé devra être modifié.
Dans un tel contexte, force est de constater que le traducteur n’est pas pleinement le maître d’œuvre. Une partie du processus de traduction est confiée au réviseur, seul habilité à intervenir sur les segments recyclés et à gérer les segments répétitifs. C’est ainsi que nous vient à l’esprit la question : « Où donc est passé Charlie? ». La compétence traductionnelle et la maîtrise du processus se trouvent en effet fractionnées entre trois acteurs :
- le traducteur, qui a pleine connaissance du texte à traduire, mais n’en traite qu’une partie, à l’exclusion des segments déjà traduits ou répétitifs. Ce traducteur, en bon élément de main-d’œuvre « interchangeable » comme on l’a vu, ne détient pas tout le savoir accumulé dans la mémoire de traduction. On ne lui demande pas non plus d’assumer la pleine responsabilité du texte traduit ;
- le réviseur, qui se charge de vérifier les segments verrouillés et de les ajuster au besoin, mais sans avoir pleine connaissance du contexte. On lui demande aussi de suppléer, le cas échéant, aux limitations du pigiste, mais sans avoir forcément une excellente connaissance du domaine. Souvent, il doit s’en remettre au contenu de la mémoire de traduction sans trop oser la contredire ;
- la mémoire de traduction, acteur métaphorique « sourd et aveugle », qui renferme une masse de segments à la qualité intrinsèque généralement indéniable, mais dont l’origine peut être devenue nébuleuse et qui ne correspondent pas nécessairement au nouveau contexte.
On peut ajouter à cette fragmentation le cas d’un document très formaté visuellement, dont l’exemple classique est une présentation PowerPoint : il reviendrait logiquement au traducteur d’interagir avec les contraintes de formatage et d’y ajuster, le cas échéant, sa propre traduction. Or, dans la « chaîne de montage » typique d’une agence de traduction, cette dernière opération est confiée à un quatrième intervenant.
En somme, on est tenté de voir dans la traduction ainsi pratiquée un processus certes étroitement géré, mais dont la maîtrise échappe foncièrement à chacun des acteurs en présence. Et le traducteur qui œuvre dans un tel contexte, potentiellement aliénant, peut se trouver appelé ainsi à contribuer à la « médiocrisation » du contenu de la mémoire de traduction, évoquée plus haut.
Conclusion : et le statut professionnel dans tout ça?
Ce portrait du rôle des mémoire de traduction dans la pratique de la profession peut sembler inquiétant, ou du moins quelque peu déprimant. (En outre, on remarquera que je n’ai pas abordé la question de la postédition, avec la consigne d’« éviter d’en faire trop » souvent associée à cette tâche.)
Dans ce contexte de « sous-traitance assistée par ordinateur » où le traducteur est de plus en plus assisté, encadré, géré, contraint – un simple rouage diront certains –, des voix s’élèvent pour prôner la mise en valeur du statut professionnel du traducteur. À mes oreilles, cette protestation d’autodéfense fort légitime crée une inconfortable dissonance cognitive.
En effet, ayant moi-même commencé ma carrière alors qu’aucun des adjectifs précités ne s’appliquait, la remarque suivante d’Alain Deneault me laisse songeur : « Au XIXe siècle, le “métier” devient “emploi”. Le travail, désormais standardisé, réduit à une activité moyenne avec des critères précis et inflexibles, s’en trouve dépourvu de sens. (…) La fierté du travail bien fait a donc tendance à disparaître[7]. »
Concluons. Devant la situation que je viens de dépeindre, on pourra objecter que je généralise, que ma vision est inutilement nostalgique, voire que je suis injuste. En effet, j’ai pu grossir le trait, et tous ne reconnaîtront pas leur contexte de travail dans ma description. Mon objectif ici est de susciter une interrogation sur les implications professionnelles des constats que j’avance, dans la mesure même où ils correspondent à une réalité émergente. Il y a là, je pense, des points d’appui pour un débat essentiel à mes yeux.
Notes
[1] Ma préférence va tout de même à des outils (comme LogiTerm) qui n’enferment pas le traducteur dans le découpage en segments décrit plus loin dans mon exposé.
[2] Claude Bédard (2014), « Le traducteur de demain… et son chien », Revue Circuit, n° 122, Montréal, Canada.
[3] Je me contrains à employer ce mot dans la suite de cet article, quitte à susciter chez le lecteur un légitime agacement – sinon dans ce but même.
[4] Claude Bédard (2000), « Mémoire de traduction cherche traducteur de phrases », Revue Traduire, n° 186, Paris.
[5] Claude Bédard (2014), op. cit.
[6] Claude Bédard (2014), op. cit.
[7] Victoria Gairin (2016), « Pourquoi les médiocres ont pris le pouvoir », Le Point, Paris.
Cet article est paru à l’origine dans la revue française Traduire (n° 237, 2017).
Titulaire d’une maîtrise en traduction, Claude Bédard œuvre depuis plus de quarante ans en traduction technique et en traduction assistée par ordinateur (TAO). Il a publié de nombreux articles consacrés à ces deux domaines (www.bedardtraducteur.ca), et est notamment l’auteur du livre La traduction technique : principes et pratique (1986). Il est le concepteur original du logiciel de TAO LogiTerm. En 2003, il a reçu le prix Mérite OTTIAQ pour ses réalisations dans le domaine des professions langagières.
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« À travers » : une locution lourdingue dans l’air du temps

La locution à travers me fait l’effet d’une écorchure de caillou sur le pare-brise de ma voiture : elle saute aux yeux et m’agace. Elle érafle la prose. Je la trouve lourde – lourdingue, dirais-je si je n’écrivais pas sur un blogue de langagières et de langagiers.
Et, comble de malheur, elle est partout.
Voici quelques exemples d’utilisations de cette locution qui me heurtent…
Formulation avec à travers Formulation moins lourdingue À travers ce texte, il revendique… Dans ce texte, il revendique… À travers sa vingtaine, elle a appris comment… Pendant/Tout au long de sa vingtaine, elle a appris comment… Le musée lui a rendu hommage à travers une rétrospective. Le musée lui a rendu hommage dans une rétrospective. (La rétrospective lui rend hommage.) À travers ses propos, il ne laissait rien paraître. Ses propos ne laissaient rien paraître. On développe des compétences à travers différents projets. On développe des compétences dans/grâce à différents projets. À travers sa danse s’exprime l’inquiétude de l’époque. Sa danse exprime l’inquiétude de l’époque. À travers les grandes questions soulevées par l’actualité, on éprouve… Devant les/Face aux grandes questions soulevées par l’actualité, on éprouve… Usito l’accepte, mais je penche vers Grevisse
Je suis surtout rébarbatif au sens figuré de la locution qui signifie « par l’entremise, l’intermédiaire de quelqu’un ou de quelque chose ». J’ai tort évidemment, puisque le dictionnaire Usito, que j’utilise tous les jours et que je viens de citer, reconnaît ce sens.
Par contre, Le Bon Usage est plus critique. On y lit que au travers ou à travers :
- « concernent une action, un mouvement, réels ou fictifs »;
- « sont souvent interchangeables »;
- marquent un passage à travers un lieu libre ou bloqué par un obstacle;
- sont utilisés par des auteurs pour désigner un passage concret, à travers, par exemple, la steppe (Mérimée), la forêt (Claudel), la ville (Gide);
- sont rarement employés dans un sens abstrait, sens « gênant sans l’idée d’un obstacle »;
- aurait pu être remplacé par la simple préposition par dans cette phrase du journal Le Monde : « C’est une stratégie […] que poursuit le gouvernement au travers du pacte national pour la croissance. »
Bref, au figuré, à travers signifie :
- par l’entremise, l’intermédiaire;
- en passant par un lieu bloqué par un obstacle.
Je crois que la légèreté et la fluidité d’un texte dépendent en partie du nombre de mots voire de syllabes qu’on utilise pour dire quelque chose. Aussi, par souci de légèreté, je préfère écrire : « dans ce texte, l’auteur revendique… » plutôt que « à travers ce texte, l’auteur revendique…». Selon moi, l’économie d’un mot et de deux syllabes en vaut le coup, surtout si on pratique ce sarclage à travers (sic) tout le texte.
Pour encore plus de légèreté, on peut, dans certains cas, supprimer la locution. Dans cette logique, « à travers sa danse s’exprime l’inquiétude de l’époque » devient « sa danse exprime l’inquiétude de l’époque ».
Une mode?
Je crois que la locution « à travers », comme d’autres, aussi fréquentes et lourdingues qu’« au sein de », « en matière de », « à titre de », est partout parce qu’elle est à la mode.
C’est une tautologie, mais je m’en explique.
On voit ces locutions partout et on les attrape comme on chope un virus : elles entrent en nous et nous les propageons dans nos textes. Puis la propagation devient exponentielle. Et comme pour les virus, la propagation est souvent inconsciente.
La mode nous rend amnésiques
Je fais l’hypothèse que ces tournures dans l’air du temps nous font oublier qu’il existait de belles façons de dire les choses avant qu’elles ne s’imposent. Ainsi, pendant la pandémie, nous avons été surexposés aux mots distanciation et présentiel. Nous nous sommes mis à respecter la distanciation alors qu’on aurait tout aussi bien pu garder nos distances, et nous n’avons pas tenu de rencontre en présentiel alors qu’on aurait pu ne pas tenir de rencontre en personne. Au fil des années, « à travers » est tellement devenu à la mode que bientôt on ne pensera plus à regarder par la fenêtre. On le fera impérativement à travers la fenêtre.
Je sais que je ne suis pas dans l’air du temps avec ma détestation d’à travers.
Aussi, je m’arrête ici.
Je sens déjà qu’on me regarde de travers.
Jean-François Giguère donne les cours Écriture efficace et Écrire des courriels efficaces.
