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  • Pour se faire comprendre : phrases courtes ou longues?

    Pour se faire comprendre : phrases courtes ou longues?

    Pour écrire des textes clairs, faciles à lire même quand le sujet est costaud, les phrases courtes sont-elles préférables aux phrases longues ?

    J’aimerais répondre partiellement à cette question à partir d’une réflexion sur la lisibilité faite par Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022.

    Mais d’abord, campons le problème.

    D’un côté, plusieurs instances recommandent, à juste titre, et surtout aux non-langagiers, de faire des phrases courtes pour produire un texte clair : universités[1], journalistes[2], Office québécois de la langue française[3] (pour les textes sur le Web notamment) et d’autres vont dans ce sens. 

    Cette recommandation se décline en quelques variantes qui précisent que les phrases doivent :

    • être simples (sujet, verbe, complément);
    • n’exprimer qu’une seule idée, ne donner qu’une seule information;
    • ne pas contenir plus de x mots.

    D’un autre côté, la grammaire reconnaît l’existence de phrases simples et de phrases complexes (104 pages bien tassées sur les phrases complexes dans la 16e édition du Bon usage) et on peut démontrer avec moult exemples qu’une phrase complexe (par sa structure) peut être limpide. Voici un exemple, tiré d’À la recherche du temps perdu. Marcel Proust y parle d’un soldat qui, pendant la Première Guerre mondiale, se trouve en permission à Paris, loin du front.

    « À l’heure du dîner les restaurants étaient pleins ; et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand des pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : “On ne dirait pas que c’est la guerre ici[4].” »

    Je crois qu’il faut une meilleure maîtrise de la langue pour écrire des phrases complexes (et souvent longues) que pour écrire des phrases courtes. Autrement dit, écrire des phrases simples et courtes est à la portée d’un plus grand nombre de personnes. Mais la longueur ne fait pas foi de tout. La lisibilité loge aussi ailleurs.

    Questionnée sur l’usage du passé simple, Annie Ernaux répond plus largement et parle de lisibilité. Sans être exhaustive, elle nous met, il me semble, sur de bonnes pistes. Voici ce qu’elle dit. 

    « Je cherche d’abord, en écrivant, à me rendre les choses lisibles à moi-même… La lisibilité d’un texte, d’ailleurs, n’est pas dépendante de l’usage ou non du passé simple. On ne va pas approfondir ce sujet, ce serait long, mais entrent en jeu, par exemple, la syntaxe — simple ou complexe — le vocabulaire, le degré d’abstraction des phrases, la familiarité de l’univers du lecteur avec celui du livre, la ponctuation… [5]».

    Je reprends ces éléments de lisibilité dans une énumération verticale, en modifiant légèrement l’ordre, de manière à mettre en relief les idées de l’autrice française et à mieux organiser la suite de la réflexion. 

    La lisibilité dépend de :  

    1. la syntaxe;
    2. la ponctuation;
    3. le degré d’abstraction des phrases ;
    4. le vocabulaire;
    5. la familiarité de l’univers du lecteur avec celui du livre.

    Sur les points 1 et 2, je me contenterai de dire que le recours aux phrases courtes réduit les difficultés de syntaxe ou de ponctuation. 

    Je reconnais que ces difficultés ne sont pas insurmontables, mais comme je forme le plus souvent des personnes qui ne sont pas des professionnels du verbe, mais des travailleurs (professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec, entre autres) obligés d’écrire dans le cadre de leur emploi, je choisis –  et je sais que c’est subjectif – de limiter le travail de ponctuation et de syntaxe en recommandant de privilégier les phrases courtes. 

    Je précise que, pour moi, privilégier les phrases courtes ne signifie pas leur donner toute la place : les phrases longues ont toujours droit de cité, mais dans une proportion limitée. J’ajoute que l’alternance de phrases courtes et longues contribue à donner un rythme, un allant au texte. On le voit bien dans Les misérables de Victor Hugo, par exemple.

    Nous pourrions analyser séparément les trois dernières caractéristiques du texte qui influencent la lisibilité selon Annie Ernaux, mais je suggère de les prendre comme un tout sous l’angle suivant : 

    Moins la lectrice ou le lecteur connaît le sujet d’un texte, plus ce texte risque d’être difficile à lire, surtout s’il compte plusieurs mots de vocabulaire spécialisés et si, de surcroît, les choses sont présentées de manière abstraite.

    Autrement dit, le texte a beau comporter des phrases courtes et un vocabulaire usuel, il peut être difficile à comprendre en vertu du simple fait que le destinataire connaît mal le sujet. 

    Prenons modèle sur le E = mc2  d’Albert Einstein et formulons la chose en équation : 

    Lisibilité = familiarité2

    Une expérience faite il y a quelques décennies a bien montré la justesse de cette équation. On avait étudié la capacité d’un groupe d’élèves à comprendre un texte. Tous les élèves évalués avaient lu le même texte sur le baseball. Il en était ressorti, entre autres, que la connaissance du baseball favorisait la compréhension du texte présenté aux élèves. CQFD!

    Extrapolons et reformulons à l’inverse : une personne, même adulte, même cultivée, aura plus de difficulté à lire un texte si le sujet ne lui est pas familier, à moins que la personne qui l’a rédigé l’aide à s’y retrouver.

    Voici un exemple de phrases qui, si courtes soit-elles, risquent d’être difficile à comprendre pour une personne qui n’a pas certaines connaissances musicales.

    « La musique occidentale du dix-neuvième siècle était tonale. Les musiques atonale et sérielle sont apparues au siècle suivant. »

    Selon les critères d’Annie Ernaux :

    • « musique occidentale » est un concept plus abstrait, plus général, moins concret que « musique de Mozart/de Beethoven/de Leonard Bernstein » ;
    • les mots tonale, atonale et sérielle appartiennent au vocabulaire spécialisé de la musique et demandent une explication plus ou moins longue pour être compris des profanes.

    Un autre exemple, en physique quantique, un monde peu familier au commun des mortels (dont je suis) :

    « Toutes les particules élémentaires ont un spin. Contrairement à ce que son nom indique, cette propriété n’est pas un mouvement giratoire. C’est une propriété strictement quantique, sans équivalent dans la physique classique. »

    Selon les critères d’Annie Ernaux :

    • « particules élémentaires » est un concept plus abstrait, parce que plus général qu’« électron », « photon » ou « boson de Higgs », qui sont plus spécifiques (si on a fait un peu de science à l’école, on connaît probablement l’électron, et la plupart des gens ont une vague idée de l’existence du boson de Higgs, qui fait la manchette de temps à autre);
    • quantique est un terme dans l’air du temps, mais qui ne signifie pas grand-chose pour bon nombre de lectrices et de lecteurs; la formule « strictement quantique », quant à elle, est encore plus déroutante;
    • physique classique est aussi un terme spécialisé : il laisse entendre qu’il y aurait au moins deux types de physique, l’une classique et l’autre pas, mais le profane ne sait pas ce qui les distingue.

    Quand je parle d’un sujet qui n’est pas familier au lecteur ou à la lectrice, je ne veux pas nécessairement dire un sujet pointu comme la musique sérielle ou la physique quantique. On peut très bien être capable d’une analyse sociologique pénétrante et se trouver dépourvu dans les sujets relatifs aux finances personnelles (ce n’est pas une élucubration, j’ai un bel exemple en tête). La photographie, la chimiothérapie, les fluctuations de la bourse, la plomberie, la fiscalité, les volcans, les assurances, la linguistique, la philosophie sont tous des sujets complexes pour des personnes qui ne s’y connaissent pas.

    En résumé, je dirais, sur un mode pratique…

    • … aux non-langagiers : facilitez-vous la tâche et donnez une bonne place aux phrases courtes;
    • … aux non langagiers et aux langagiers : sur un sujet non familier pour vos destinataires,
      • limitez le nombre de termes spécialisés, définissez-les simplement et, si possible, donnez un exemple;
      • fournissez l’information nécessaire pour comprendre les termes abstraits.

    Jean-François Giguère donne les cours Écriture efficace et Écrire des courriels efficaces de Magistrad.


    [1] Voir Visez juste en français de l’Université d’Ottawa.

    [2]  Voir L’écriture journalistique de base, publié par l’Association des médias écrits communautaires du Québec.

    [3] Voir entre autres les Principes de rédaction pour le Web de l’Office québécois de la langue française.

    [4] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, Quarto, page 2160.

    [5] Annie Ernaux, L’écriture comme un couteau, Folio 5304, page 117.

  • La traduction « idiomatique » : le Graal du traducteur

    La traduction « idiomatique » : le Graal du traducteur

    Les chevaliers de la Table ronde avaient un idéal, une mission : trouver le Graal. Tout artisan, tout artiste a aussi son Graal, une idée de la perfection. On se souviendra de la scène du Violon rouge où le maître luthier Bussotti fracasse sur le bord de la table le violon fait par son apprenti, parce qu’il n’était pas parfait. Pourtant, ni vous ni moi n’aurions pu trouver un défaut à ce violon : c’est l’œil du maître qui décide.

    Si vous demandez à un traducteur de vous dire en quelques mots à quoi ressemble son idéal en traduction, ce qu’il est le plus difficile d’accomplir, il ne vous parlera pas de la difficulté de bien connaître une deuxième langue, ni de l’importance de bien rendre le sens du texte. Pour le traducteur professionnel, tout cela, ce sont des acquis. Au-delà de l’exactitude du sens, la plupart des traducteurs vous avoueront que ce qui leur procure la plus grande jouissance, c’est de produire « une traduction qui ne sent pas l’anglais ». (Nous parlons évidemment ici des traducteurs qui traduisent de l’anglais vers le français!) En effet, le summum de la qualité, en traduction, c’est de produire un texte tel qu’il aurait été produit s’il avait été rédigé dans la langue d’arrivée.

    Dans le jargon du métier, c’est ce que l’on appelle une traduction « idiomatique ».

    Une « traduction idiomatique », c’est quoi?

    La notion peut paraître floue pour le profane, mais attention! Même si le client ne connaît pas le mot « idiomaticité », il pourra normalement distinguer un texte idiomatique d’une traduction « mot à mot ». Et la traduction « mot à mot », c’est ce qu’on ne veut pas.

    Un exemple, comme on dit, vaut mille mots. S’il vous est déjà arrivé d’aller à Ottawa en passant par l’autoroute 417, vous aurez sûrement remarqué, dès la frontière ontarienne franchie, un panneau qui vous avise que :

    Le sens est clair : respectez la limite de vitesse! Mais la tournure de phrase ne paraît-elle pas bizarre? Un francophone de naissance la rétablira presque à coup sûr comme suit :

    Tout le défi du traducteur, voyez-vous, consistera à se demander non pas seulement « Quels sont les mots français qui rendent le message? », mais plutôt « Comment le message aurait-il été formulé directement en français? ». Pour cela, un seul moyen : l’enquête. Ainsi, pour savoir comment aurait été rédigé en français un panneau d’autoroute, il faut aller voir à quoi ressemblent les panneaux d’autoroute rédigés en français, par exemple au Québec.

    Le traducteur qui fera cette démarche remarquera probablement au Québec des panneaux comme :

    La structure de ces slogans est assez évidente. Et elle donne la réponse que cherche le traducteur. Ainsi, même si « La vitesse coûte cher » demeure une nette amélioration par rapport à « La vitesse est coûteuse », on pourrait facilement prétendre que la traduction véritablement idiomatique, dans ce contexte, sera plutôt :

    La solution est d’autant plus « idiomatique » que cette tournure ne peut être reproduite telle quelle en anglais. En effet, un anglophone n’écrira jamais Speed, it’s expensive! 

    Deux grands théoriciens de la traduction, Jean-Paul Vinay et Jean. Darbelnet, dans leur classique Stylistique comparée de la traduction du français et de l’anglais, font le même constat sur la route lorsqu’ils débarquent au Québec en provenance de France : « Tous ces écriteaux sont très clairs, certes, mais ce n’est pas ainsi qu’on les rédigerait en français. » L’exemple donné par ces auteurs est le panneau Hommes au travail (Men at Work), dont l’équivalent idiomatique sur une route est tout simplement Travaux.

    Certes, il est rare qu’on demande à un traducteur de traduire des panneaux routiers. Mais le même principe s’applique à tout, depuis les étiquettes de produits jusqu’aux rapports scientifiques, en passant par les formulaires, les modes d’emploi et les lettres aux clients. Il ne suffit pas de dire la même chose que le texte de départ : il faut le dire comme on le dit naturellement en français!

    C’est là le summum de l’art du traducteur, c’est là son Graal.


    Cet article a été publié originellement dans Le blogue d’Edgar en janvier 2013. François Lavallée donne divers cours à Magistrad, notamment La traduction administrative… idiomatique!

  • Au revoir Réal

    Au revoir Réal

    « Salut, ô redoutable adversaire! »

    C’est ainsi que je saluais Réal Paquette chaque fois que je le croisais. C’était en référence à la pugnacité dont il faisait preuve avec moi – et sans doute avec d’autres – au Scrabble. Je viens de vérifier : en date d’hier, il menait par 104 victoires contre 89 depuis l’avènement de la nouvelle application. Pourtant, chaque victoire contre lui était tellement obtenue à l’arraché que j’avais l’impression que l’écart était beaucoup plus grand. La partie en cours, toutefois, j’étais en train de la gagner : je menais 340 à 312. Son dernier mot? INHIBA, pour 38 points.

    En fait, nous avions commencé à jouer ensemble bien avant l’arrivée de la dernière application. Réal tenait des statistiques sur nos parties depuis le début. Nous approchions de la millième, et nous avions convenu que celle-là, nous la disputerions en personne. J’espérais secrètement que, pour cela, il m’invitât à son chalet. Ce fameux chalet, quelque part dans Lanaudière, dont il avait longtemps fait mystère quant à son emplacement. Il aimait par contre en publier des photos sur Facebook, surtout après des rénovations ou après des chutes de neige.

    D’ailleurs, il publiait presque toujours une photo de la première neige, ne manquant pas une occasion de souligner à quel point il aimait l’hiver et la poudre blanche, un peu par provocation face à ses compatriotes qui se rangent souvent davantage dans le camp de Dominique Michel.

    C’était aussi un passionné de moto, publiant de temps à autre l’itinéraire de ses grandes escapades. Quand ce n’était pas des photos de ses voyages épicuriens en Europe ou à Cuba (pour affaires, évidemment). Bref, vous me pardonnerez le cliché, mais il aimait profiter de la vie. Après un départ aussi subit, on ne peut s’empêcher de dire que chaque minute comptait, en effet.

    J’ai aussi affronté Réal à quelques reprises dans des traduels organisés par le cabinet Edgar, à Saint-Roch-de-Mékinac (où il nous avait dit qu’il aurait presque pu venir en motoneige depuis son fameux chalet), ou encore dans le cadre des Jeux de la traduction. Encore une fois, j’ai découvert un adversaire qui ne faisait pas de quartier. Que ce soit sur un texte qui parlait de football/soccer ou de valeurs mobilières, je faisais figure de dilettante face à lui.

    Traduel aux Jeux de la traduction 2015, à l’Université de Montréal
    Merci au comité organisateur des Jeux pour ces photos.

    En un mot, Réal n’aimait pas perdre.

    Je ne l’ai pas connu comme chargé de cours à l’Université de Montréal, mais je l’ai souvent entendu parler de ses rapports avec ses étudiants… et avec l’administration. Encore et toujours, il donnait l’image d’un homme entier et sans compromis. Sans compromis avec l’administration, passe encore. Sans compromis avec les étudiants? C’est une attitude qui n’est plus à la mode, et il était conscient (et fier) d’être à contre-courant. Mais peu importe le contexte, je n’ai toujours entendu que des commentaires élogieux à son propos de la part de ses ex-étudiants, malgré son intransigeance. Il y a peut-être là matière à réflexion pour l’ensemble des enseignants.

    Je passe rapidement sur tous les titres qui ont été et seront arborés dans sa nécrologie : président de l’OTTIAQ de 2012 à 2018, membre d’honneur de l’Asociación Cubana de Traductores e Intérpretes, secrétaire général de la Fédération Internationale des Traducteurs… Le Réal que moi je connaissais, ce n’était pas celui-là. En fait, je ne me rappelle pas comment je l’ai connu. Peut-être comme collègue correcteur aux Jeux de la traduction? Je me souviens juste que lorsque nous l’avons invité pour un premier traduel chez Edgar, cela sonnait bien de dire qu’on invitait « le président de l’OTTIAQ ». Mais pour moi, c’était juste « Réal ». Un homme bien en chair, sûr de lui, avec qui il faisait bon rire, et qu’on n’avait pas peur de bousculer (pour peu que ce fût possible).

    Dans l’Égypte ancienne, on mettait dans le cercueil des morts des objets dont ils auraient peut-être besoin dans l’au-delà. Mon offrande à moi consistera en un seul mot : DESHYPOTHEQUERA.

  • Channeling Your Inner François

    Channeling Your Inner François

    Transcript of the speech given by Manu Volaco at the Au-delà du traducteur averti book launch on October 19, 2023, in Montréal, and October 24, 2023, in Sherbrooke

    Good evening, bonsoir,

    In the spirit of my usual communication style with François, where we each speak the language we’re more comfortable in, I’ll be addressing you in English today. I hope you don’t mind and, if you need a recommendation for a translator into French, I just happen to know a guy.

    The first time I met François Lavallée, he was interviewing me for a job as a team lead for the English team at Edgar. I must say, I felt intimidated… for all of two and a half minutes. That interview soon turned into a conversation, which soon turned into a full-on nerd-out that continues to this day. That first interaction set the tone of our entire relationship, and it was a quick first dive into the world of translation as seen through François’s eyes: a world full of fascination, of childlike surprise, of a sense of awe that I had never seen before. Or since, if I’m being honest.

    I have been lucky to witness François’s passion up close. We’ve developed a close working relationship, which has blossomed into a beautiful friendship. It has been a privilege and an honor to be able to ask him all of my questions, and to attend and run so many training sessions with him. I have also been privileged to be one of François’s pet Anglophones, and to be able to help him with some of his questions. François doesn’t have all the answers, even though there are so many of those in his books. What he does have is a great sense of humility, an unquenchable thirst for knowledge, and so. many. questions. And that is what keeps him wanting to learn, to be a better translator, to be a better person, so that now, this evening, we are all here to welcome the third book in the Traducteur Averti series.

    Each of these books is a love letter. They’re a love letter to the French language, to translation as an art and a science, to the quest for the piece that might just crack the puzzle of a sentence that feels impossible. They’re a love letter to those AHA! moments that keep translation beautiful and exciting and fun. You know, you go into translation because you are in love with languages, in love with language. You feel like you’re a fine writer and you have a way with words. You’re romantic about translation. And then you find yourself, now a professional translator, working on… an annual report. And you think, this is not what I signed up for. But if you can channel your inner François, if you can get past the annual-report-ness of it all, if you can zero in on the fun, the game, the puzzle that translation can be, then you can enjoy the hunt, the chase, the electrifying jolt of each of those AHA moments. These books are a compilation of some of the epiphanies François has had over his career. They’re a glimpse into his brain, into his heart, into his relationship with language and with translation itself. They’re a glimpse into his experience, grit and sensitivity as a translator, and I feel so incredibly lucky to have access to all of that in book form as well. Thank you, François, for sharing the love. We all appreciate it.


    On peut voir ici l’allocution prononcée par François Lavallée à Sherbrooke après cette présentation.

  • Un génie de la langue bien préservé

    Un génie de la langue bien préservé

    Allocution prononcée par Eve Renaud au lancement du livre « Au‑delà du traducteur averti », Québec, 10 octobre 2023

    Bonjour à tous et à toutes!

    Ça prenait bien François et ce nouvel outil tant attendu pour me faire affronter une foule pour la première fois depuis mars 2020!

    Peux-tu croire, François, qu’on s’est connus au 20e siècle? Je sais que sur moi, ça ne paraît pas…

    J’ai commencé ma carrière là où travaillait déjà François, mais j’ai mis des mois à l’y croiser parce que je faisais partie de l’équipe de nuit, composée de… moi.

    Au bout de quelques mois, quand le propriétaire de l’appartement et de l’entreprise a déserté sa chambre à coucher et acheté un nouvel ordinateur, j’ai pu enfin croiser le patriarche du bureau. Qui n’était encore père ni d’enfants ni de recueils de nouvelles ou de fables, ni de romans ou de guides pour faire de ses congénères des traducteurs avertis ou des auteurs de traductions qui chantent.

    J’ai quand même mis du temps à découvrir que l’éminence aux tempes déjà grises, toujours calme devant les clients difficiles et la collègue hargneuse, sage au point de douter de tout et peut-être avant tout de lui, toujours prête à écouter, à aider, bref, j’ai mis du temps à savoir que ce patriarche à l’ouverture d’esprit admirable… était plus jeune que moi.

    Déjà, François notait les difficultés de traduction et les solutions découvertes fortuitement, au fil de milliers de pages de lecture, mais aussi dans les traductions de ses collègues et dans son cerveau. Élaguez vos agendas des trente prochaines années : y’a d’la matière pour encore au moins dix traducteurs avertis et encore plus avertis!

    Et entre-temps, ce soir, on est devant l’Au-delà.

    J’ai cru pendant quelques jours que c’était une autobiographie, parce qu’avec François, on est effectivement au-delà d’un traducteur averti, et aussi à cause du sous-titre : on voit bien que notre génie de la langue [François] est bien préservé.

    J’ai mon exemplaire depuis le début de septembre. En contrepartie, j’ai dû laisser François gagner dix parties au Scrabble. Évidemment, si lui vous raconte la chose, le récit va être différent.

    Parce que lui, il dit Scrabble [prononciation française].

    Mais revenons à l’objet de notre réunion : comme l’explique François dans l’avant-propos, la démarche est légèrement différente, c’est-à-dire, plus riche en exposés systématiques, ce qui me plaît bien.

    Mais la philosophie reste la même, la même que j’admire depuis le tome 1 pour ce qu’elle a de rassurant :

    Il s’agit de libérer les traducteurs de leurs chaînes imaginaires
    Sans pour autant jouer au révolutionnaire.

    On sent ici le lecteur assidu de Racine et de Molière….

    J’en ai évidemment commencé la lecture, et je suis déjà rendue à la rubrique « Participe présent ».

    Et François, ici présent, va enfin participer…. À toi la parole, François!

  • Mémoires de traduction : quel destin pour Charlie?

    Mémoires de traduction : quel destin pour Charlie?

    Claude Bédard

    Depuis deux décennies, on assiste à une forte augmentation de la demande de traduction à l’échelle mondiale, et parallèlement, à l’émergence de grosses agences comme acteurs dominants du marché. On parle désormais de la traduction comme d’une « industrie ». Et en cette ère de mondialisation et de communications instantanées, ces grosses agences ont accès à une clientèle internationale, de même qu’à un vivier de main-d’œuvre sans frontières.

    Big business oblige, il en résulte un modèle opérationnel qui mise fortement sur la technologie et sur la gestion. Dans ce contexte, les mémoires de traduction jouent un rôle central, au point de remettre en question le rôle du traducteur et son statut professionnel.

    Il importe, quand il est question des mémoires de traduction, de distinguer deux situations très différentes, sous peine de brouiller sérieusement le débat :

    • Une mémoire de traduction, lorsqu’elle est au service du traducteur qui en contrôle le contenu et qui a toute latitude dans son utilisation, est un précieux outil de consultation et un puissant facteur de productivité. Son utilisation n’a rien d’aliénant pour le traducteur[1].
    • En revanche, telle qu’elle utilisée par les grandes agences de traduction, la  mémoire de traduction se présente comme un outil de « STAO » (sous-traitance assistée par ordinateur[2]), qui crée une situation où la pleine maîtrise du travail peut finir par échapper au traducteur.

    C’est à cette deuxième situation que s’intéresse l’exposé ci-après, que j’ai articulé autour de quatre grands constats :

    • la traduction par imitation ;
    • l’avènement du traducteur interchangeable ;
    • une dérive possible vers la médiocrisation ;
    • un processus désormais éclaté : où est Charlie?

    La traduction par imitation

    Au fil des ans, les mémoires de traduction sont devenues de plus en plus volumineuses et riches en contenu. Ainsi, au-delà du recyclage de phrases déjà traduites (vocation première des mémoires de traduction), il est désormais possible pour le traducteur de traduire par imitation : face à un texte dont il ne connaît pas le domaine, mais accompagné d’une  mémoire de traduction volumineuse, le traducteur peut se livrer à une consultation systématique de cette  mémoire de traduction, au point d’espérer synthétiser une traduction qui dépendra pour l’essentiel de multiples recoupements (termes, bribes de texte) avec le contenu de la  mémoire de traduction.

    Ouvrons ici une parenthèse, brève mais essentielle : les systèmes de traduction automatique statistique, comme Google Translate, reposent précisément sur cette notion de traduction par imitation : « Cette traduction (d’un mot, d’un bout de phrase), se dit l’algorithme, a fonctionné ailleurs ; avec un peu de chance, elle devrait convenir ici aussi. » Pour les concepteurs de systèmes de traduction automatique statistique, le stock de traductions antérieures représente l’expertise du traducteur, transposée sous la forme de son résultat final : la traduction elle-même. Il s’agit de la « comprendre » statistiquement pour l’appliquer à de nouveaux textes.

    Ce réservoir d’expertise qu’est la mémoire de traduction représente pour le traducteur d’aujourd’hui une « béquille » extraordinaire. Ainsi, un traducteur chevronné peut s’attaquer à des textes dans des domaines qu’il connaît mal ; une assistance analogue est du reste offerte à tout traducteur débutant, peu talentueux ou peu au fait des spécificités nationales de la langue cible. Cela m’amène à penser que la  mémoire de traduction a pour effet d’abaisser la barre de la compétence minimale requise pour une tâche donnée.

    Dans tous les cas précédemment évoqués, la traduction produite pourrait en quelque sorte prétendre réussir le test de Turing : présenter l’apparence de la compétence réelle du traducteur – alors qu’en réalité, une partie de la compétence démontrée réside non pas chez le traducteur, mais dans la  mémoire de traduction. On peut ainsi considérer qu’une nouvelle traduction à l’aide d’une  mémoire de traduction représente la somme de l’expertise accumulée dans la  mémoire de traduction et des efforts du traducteur qui par ailleurs y puise. Désormais, le traducteur n’est plus seul : la  mémoire de traduction est en quelque sorte son « cotraducteur ». 

    L’avènement du traducteur interchangeable

    Cette capacité à traduire par imitation a une conséquence majeure : les traducteurs deviennent, beaucoup plus qu’auparavant, interchangeables (en anglais, on pourrait ironiser en parlant de « plug-in translator »). Si le donneur d’ouvrage juge encore souhaitable de faire appel à un traducteur qui connaît le domaine ou le dossier, ce n’est plus autant que jadis une nécessité. D’autant plus que l’étape de la révision – désormais remise à l’honneur – pourra pallier d’éventuelles insuffisances.

    Commence ici à se dessiner un nouveau schéma, où la traduction d’un texte peut être vue comme la résultante de trois éléments : l’expertise contenue dans la mémoire de traduction, les efforts du traducteur et les interventions du réviseur. Nous y reviendrons.

    Sur le plan opérationnel, on assiste à un phénomène bien de notre époque : la fluidification du travail. Les  mémoires de traduction rendant les traducteurs relativement interchangeables et les logiciels de gestion de projet (plus ou moins intégrés, selon le cas, aux logiciels de  mémoire de traduction) permettant de distribuer les travaux de traduction (et l’accès aux mémoires de traduction appropriées) parmi un réservoir de pigistes disséminés géographiquement, la grosse agence de traduction dispose de toute la flexibilité voulue pour « écouler » les demandes qu’elle reçoit.

    L’interchangeabilité des traducteurs entraîne, on le devine, une pression à la baisse sur les prix. Bien moins que jadis, tel ou tel traducteur peut se prétendre indispensable. L’agence bénéficie assurément, face à ses pigistes, d’un rapport de force plus favorable ; en revanche, elle est elle-même soumise à des pressions concurrentielles qui l’obligent à soumissionner au rabais – ce qui peut s’avérer d’ailleurs handicapant lorsqu’il s’agit ensuite de trouver une main-d’œuvre suffisamment compétente. Car la compétence – au cas où on l’aurait oublié – n’est pas évacuée de l’équation.

    Une dérive possible vers la médiocrisation

    Les mémoires de traduction imposent au traducteur un cadre de travail particulier, dont j’ai déjà évoqué certains aspects dans des articles antérieurs (2000 et 2014), cités en référence.

    Une première observation concerne le découpage rigide du texte à traduire en « segments »[3]. Le traducteur est ainsi amené à voir dans le texte une suite de segments à traduire individuellement, plutôt qu’un ensemble de phrases s’appuyant les unes sur les autres pour exprimer un message. Cette évolution se fait au détriment de ses meilleurs instincts de communicateur[4].

    De plus, comme la raison d’être de la mémoire de traduction est le recyclage de segments traduits, le traducteur peut se voir contraint par le donneur d’ouvrage de ne pas franchir les frontières entre segments, afin de préserver leur « recyclabilité » en prévision de textes ultérieurs : il doit non seulement traduire un segment par un autre segment, mais éviter aussi toute initiative, même légitime en contexte (ajouts, omissions, insertion de pronoms, etc.), qui pourrait rendre hasardeux le recyclage à l’identique par la suite.

    En résumé, le traducteur d’antan pensait en termes de message. Compte tenu de l’influence de la mémoire de traduction, l’univers mental du traducteur d’aujourd’hui pourrait ressembler davantage à une juxtaposition de segments.

    Par ailleurs, l’interface des mémoires de traduction présente généralement le texte à traduire sous la forme de deux colonnes de cellules. Non seulement le découpage du texte en segments s’en trouve renforcé visuellement, mais cette vision désincarnée du texte – qui fait abstraction de la mise en page (laquelle demeure consultable par ailleurs, au prix toutefois d’un effort supplémentaire) – peut avoir pour effet d’affaiblir l’engagement du traducteur envers le texte à traduire[5].

    Cet engagement peut, en outre, être encore davantage affaibli par la présence d’« îlots de traduction » (segments recyclés par le donneur d’ouvrage) qui émaillent le texte à traduire ; le traducteur comprend alors que la traduction du texte ne lui appartient pas vraiment, qu’il n’est en quelque sorte qu’un « invité » dans un processus dont il n’est pas le véritable maître[6].

    En raison des effets que je viens de décrire, et dans la mesure où la  mémoire de traduction serait alimentée par des traducteurs qui, selon le cas, manqueraient d’expérience, de talent, d’initiative ou de motivation, le contenu de la  mémoire de traduction pourrait s’en trouver « médiocrisé ». Le traducteur de bon niveau qui utilise la  mémoire de traduction, constatant cette médiocrité, pourra en conclure que la qualité qui lui est demandée (compte tenu également de sa rémunération réduite) ne dépasse pas un certain plafond. De là, le cycle recommence et se perpétue.

    Un processus désormais éclaté : où est Charlie?

    L’intérêt le plus évident – et chiffrable – des  mémoires de traduction pour les agences de traduction est le recyclage des segments déjà traduits, qui entraîne la pratique de la tarification dégressive : un prix pour les segments « nouveaux », un autre pour les correspondances partielles, et un troisième pour les correspondances parfaites ou les répétitions à l’intérieur du texte.

    Laissons de côté les correspondances partielles, et attardons-nous aux segments identiques recyclés (correspondances parfaites, dites aussi « à 100 % ») et sur les segments répétitifs – en écho au fameux slogan « Jamais plus vous n’aurez à traduire deux fois la même phrase! » qui est à l’origine même de la commercialisation des logiciels de  mémoire de traduction. Pour l’agence de traduction, trois attitudes sont possibles face à ses pigistes :

    • rémunérer ces segments à un très faible tarif, tout en les confiant à la responsabilité du traducteur ; c’est l’attitude la plus responsable professionnellement, si l’agence en a les moyens (désormais la question se pose, voir le point suivant) ;
    • ne pas rémunérer ces segments, mais laisser le traducteur libre d’intervenir « bénévolement » s’il juge que sa conscience professionnelle l’y contraint. Une telle formule peut s’expliquer par les concessions tarifaires que l’agence aura dû faire à son client, compte tenu de la concurrence – le pigiste étant invité, en quelque sorte, à « faire sa part » ;
    • ne pas rémunérer ces segments, et interdire au traducteur d’intervenir, considérant – à tort ou à raison – qu’aucun effort ni intervention n’est exigé de la part de ce dernier « puisque la traduction existe déjà ». L’agence peut pousser l’interdiction jusqu’à verrouiller les segments en question (voire à les masquer!), selon les fonctionnalités du logiciel, afin de bien fermer la porte à toute demande de rémunération additionnelle de la part des pigistes.

    C’est ce troisième cas de figure qui nous intéresse ici.

    Prétendre qu’il n’y a pas lieu d’intervenir sur les segments en question est une position pour le moins contestable :

    • dans le cas d’un segment identique recyclé, rien ne garantit que la traduction convienne au nouveau contexte, pour une multitude de raisons qu’il serait trop long de détailler ici ;
    • dans le cas d’un segment répétitif, surtout s’il est court, il n’est pas certain que chacune des occurrences se traduira de la même façon. Parfois, le sens même est influencé par le contexte ; parfois encore, l’habillage syntaxique ou l’emploi des majuscules varie en fonction de l’utilisation du segment (comme titre de section, dans une énumération à puces ou dans une cellule de tableau) ;
    • enfin, en supposant qu’aucune retouche ne soit effectivement utile, une intervention aura été nécessaire pour s’en assurer.

    Quant au masquage pur et simple des segments recyclés ou répétitifs (sauf la première occurrence), il introduit une distorsion majeure dans le travail du traducteur, qui est ainsi privé d’une partie du contexte. Une telle pratique me semble indéfendable, et je ne m’y attarderai pas.

    Le traducteur doit ainsi composer avec des îlots intouchables de segments déjà traduits. Il doit forcément harmoniser sa traduction en fonction de cette contrainte, parfois jusqu’à l’absurde. Ou encore, y déroger et avertir à tout moment le réviseur que tel segment recyclé et verrouillé devra être modifié.

    Dans un tel contexte, force est de constater que le traducteur n’est pas pleinement le maître d’œuvre. Une partie du processus de traduction est confiée au réviseur, seul habilité à intervenir sur les segments recyclés et à gérer les segments répétitifs. C’est ainsi que nous vient à l’esprit la question : « Où donc est passé Charlie? ». La compétence traductionnelle et la maîtrise du processus se trouvent en effet fractionnées entre trois acteurs :

    • le traducteur, qui a pleine connaissance du texte à traduire, mais n’en traite qu’une partie, à l’exclusion des segments déjà traduits ou répétitifs. Ce traducteur, en bon élément de main-d’œuvre « interchangeable » comme on l’a vu, ne détient pas tout le savoir accumulé dans la  mémoire de traduction. On ne lui demande pas non plus d’assumer la pleine responsabilité du texte traduit ;
    • le réviseur, qui se charge de vérifier les segments verrouillés et de les ajuster au besoin, mais sans avoir pleine connaissance du contexte. On lui demande aussi de suppléer, le cas échéant, aux limitations du pigiste, mais sans avoir forcément une excellente connaissance du domaine. Souvent, il doit s’en remettre au contenu de la  mémoire de traduction sans trop oser la contredire ;
    • la  mémoire de traduction, acteur métaphorique « sourd et aveugle », qui renferme une masse de segments à la qualité intrinsèque généralement indéniable, mais dont l’origine peut être devenue nébuleuse et qui ne correspondent pas nécessairement au nouveau contexte.

    On peut ajouter à cette fragmentation le cas d’un document très formaté visuellement, dont l’exemple classique est une présentation PowerPoint : il reviendrait logiquement au traducteur d’interagir avec les contraintes de formatage et d’y ajuster, le cas échéant, sa propre traduction. Or, dans la « chaîne de montage » typique d’une agence de traduction, cette dernière opération est confiée à un quatrième intervenant.

    En somme, on est tenté de voir dans la traduction ainsi pratiquée un processus certes étroitement géré, mais dont la maîtrise échappe foncièrement à chacun des acteurs en présence. Et le traducteur qui œuvre dans un tel contexte, potentiellement aliénant, peut se trouver appelé ainsi à contribuer à la « médiocrisation » du contenu de la  mémoire de traduction, évoquée plus haut.

    Conclusion : et le statut professionnel dans tout ça?

    Ce portrait du rôle des  mémoire de traduction dans la pratique de la profession peut sembler inquiétant, ou du moins quelque peu déprimant. (En outre, on remarquera que je n’ai pas abordé la question de la postédition, avec la consigne d’« éviter d’en faire trop » souvent associée à cette tâche.)

    Dans ce contexte de « sous-traitance assistée par ordinateur » où le traducteur est de plus en plus assisté, encadré, géré, contraint – un simple rouage diront certains –, des voix s’élèvent pour prôner la mise en valeur du statut professionnel du traducteur. À mes oreilles, cette protestation d’autodéfense fort légitime crée une inconfortable dissonance cognitive.

    En effet, ayant moi-même commencé ma carrière alors qu’aucun des adjectifs précités ne s’appliquait, la remarque suivante d’Alain Deneault me laisse songeur : « Au XIXe siècle, le “métier” devient “emploi”. Le travail, désormais standardisé, réduit à une activité moyenne avec des critères précis et inflexibles, s’en trouve dépourvu de sens. (…) La fierté du travail bien fait a donc tendance à disparaître[7]. »

    Concluons. Devant la situation que je viens de dépeindre, on pourra objecter que je généralise, que ma vision est inutilement nostalgique, voire que je suis injuste. En effet, j’ai pu grossir le trait, et tous ne reconnaîtront pas leur contexte de travail dans ma description. Mon objectif ici est de susciter une interrogation sur les implications professionnelles des constats que j’avance, dans la mesure même où ils correspondent à une réalité émergente. Il y a là, je pense, des points d’appui pour un débat essentiel à mes yeux.

    Notes

    [1]    Ma préférence va tout de même à des outils (comme LogiTerm) qui n’enferment pas le traducteur dans le découpage en segments décrit plus loin dans mon exposé.

    [2]    Claude Bédard (2014), « Le traducteur de demain… et son chien », Revue Circuit, n° 122, Montréal, Canada.

    [3]    Je me contrains à employer ce mot dans la suite de cet article, quitte à susciter chez le lecteur un légitime agacement – sinon dans ce but même.

    [4]    Claude Bédard (2000), « Mémoire de traduction cherche traducteur de phrases », Revue Traduire, n° 186, Paris.

    [5]    Claude Bédard (2014), op. cit.

    [6]    Claude Bédard (2014), op. cit.

    [7]    Victoria Gairin (2016), « Pourquoi les médiocres ont pris le pouvoir », Le Point, Paris.


    Cet article est paru à l’origine dans la revue française Traduire (n° 237, 2017).


    Titulaire d’une maîtrise en traduction, Claude Bédard œuvre depuis plus de quarante ans en traduction technique et en traduction assistée par ordinateur (TAO). Il a publié de nombreux articles consacrés à ces deux domaines (www.bedardtraducteur.ca), et est notamment l’auteur du livre La traduction technique : principes et pratique (1986). Il est le concepteur original du logiciel de TAO LogiTerm. En 2003, il a reçu le prix Mérite OTTIAQ pour ses réalisations dans le domaine des professions langagières.

     

  • « À travers » : une locution lourdingue dans l’air du temps

    « À travers » : une locution lourdingue dans l’air du temps

    La  locution à travers me fait l’effet d’une écorchure de caillou sur le pare-brise de ma voiture : elle saute aux yeux et m’agace. Elle érafle la prose. Je la trouve lourde – lourdingue, dirais-je si je n’écrivais pas sur un blogue de langagières et de langagiers.

    Et, comble de malheur, elle est partout.

    Voici quelques exemples d’utilisations de cette locution qui me heurtent…

    Formulation avec à travers Formulation moins lourdingue
    À travers ce texte, il revendique…Dans ce texte, il revendique…
    À travers sa vingtaine, elle a appris comment…Pendant/Tout au long de sa vingtaine, elle a appris comment…
    Le musée lui a rendu hommage à travers une rétrospective.Le musée lui a rendu hommage dans une rétrospective. (La rétrospective lui rend hommage.)
    À travers ses propos, il ne laissait rien paraître.Ses propos ne laissaient rien paraître. 
    On développe des compétences à travers différents projets.On développe des compétences dans/grâce à différents projets.
    À travers sa danse s’exprime l’inquiétude de l’époque.Sa danse exprime l’inquiétude de l’époque.
    À travers les grandes questions soulevées par l’actualité, on éprouve…Devant les/Face aux grandes questions soulevées par l’actualité, on éprouve…

    Usito l’accepte, mais je penche vers Grevisse

    Je suis surtout rébarbatif au sens figuré de la locution qui signifie « par l’entremise, l’intermédiaire de quelqu’un ou de quelque chose ». J’ai tort évidemment, puisque le dictionnaire Usito, que j’utilise tous les jours et que je viens de citer, reconnaît ce sens. 

    Par contre, Le Bon Usage est plus critique. On y lit que au travers ou à travers :

    • « concernent une action, un mouvement, réels ou fictifs »;
    • « sont souvent interchangeables »;
    • marquent un passage à travers un lieu libre ou bloqué par un obstacle;
    • sont utilisés par des auteurs pour désigner un passage concret, à travers, par exemple, la steppe (Mérimée), la forêt (Claudel), la ville (Gide);
    • sont rarement employés dans un sens abstrait, sens « gênant sans l’idée d’un obstacle »;
    • aurait pu être remplacé par la simple préposition par dans cette phrase du journal Le Monde : « C’est une stratégie […] que poursuit le gouvernement au travers du pacte national pour la croissance. »

    Bref, au figuré, à travers signifie :

    1. par l’entremise, l’intermédiaire;
    2. en passant par un lieu bloqué par un obstacle.

    Je crois que la légèreté et la fluidité d’un texte dépendent en partie du nombre de mots voire de syllabes qu’on utilise pour dire quelque chose. Aussi, par souci de légèreté, je préfère écrire : « dans ce texte, l’auteur revendique… » plutôt que « à travers ce texte, l’auteur revendique…». Selon moi, l’économie d’un mot et de deux syllabes en vaut le coup, surtout si on pratique ce sarclage à travers (sic) tout le texte. 

    Pour encore plus de légèreté, on peut, dans certains cas, supprimer la locution. Dans cette logique, « à travers sa danse s’exprime l’inquiétude de l’époque » devient « sa danse exprime l’inquiétude de l’époque ».

    Une mode?

    Je crois que la locution « à travers », comme d’autres, aussi fréquentes et lourdingues qu’« au sein de », « en matière de », « à titre de », est partout parce qu’elle est à la mode.

    C’est une tautologie, mais je m’en explique.

    On voit ces locutions partout et on les attrape comme on chope un virus : elles entrent en nous et nous les propageons dans nos textes. Puis la propagation devient exponentielle. Et comme pour les virus, la propagation est souvent inconsciente.

    La mode nous rend amnésiques

    Je fais l’hypothèse que ces tournures dans l’air du temps nous font oublier qu’il existait de belles façons de dire les choses avant qu’elles ne s’imposent. Ainsi, pendant la pandémie, nous avons été surexposés aux mots distanciation et présentiel. Nous nous sommes mis à respecter la distanciation alors qu’on aurait tout aussi bien pu garder nos distances, et nous navons pas tenu de rencontre en présentiel alors qu’on aurait pu ne pas tenir de rencontre en personne. Au fil des années, « à travers » est tellement devenu à la mode que bientôt on ne pensera plus à regarder par la fenêtre. On le fera impérativement à travers la fenêtre. 

    Je sais que je ne suis pas dans l’air du temps avec ma détestation d’à travers

    Aussi, je m’arrête ici.

    Je sens déjà qu’on me regarde de travers.


    Jean-François Giguère donne les cours Écriture efficace et Écrire des courriels efficaces.

  • Propos subversifs sur l’accord du participe passé

    Propos subversifs sur l’accord du participe passé

    Depuis un certain temps, des voix s’élèvent pour réclamer une réforme de l’accord du participe passé avec le verbe « avoir ». Rappelons cette règle :

    Le participe passé conjugué avec le verbe « avoir » s’accorde en genre et en nombre avec le complément direct si celui-ci est placé avant le verbe.

    Cette règle a l’air compliquée parce qu’elle est exprimée dans un langage théorique. Mais au fond, le principe est simple, et il se comprend beaucoup mieux par un exemple :

    J’ai mangé la pomme.
    MAIS
    La pomme que j’ai
    mangée.

    Selon la réforme proposée par d’aucuns, il faudrait ne jamais accorder le participe passé, de telle sorte que le premier exemple resterait tel quel, mais le second deviendrait :

    La pomme que j’ai mangé.

    Ces réformateurs invoquent pour cela deux motifs :

    1. La règle serait trop difficile à assimiler.
    2. Elle ne serait pas logique.

    Nous allons répondre à ces deux affirmations dans l’ordre.

    La règle serait trop difficile à assimiler

    La règle, nous venons de l’énoncer en moins de deux lignes. Elle se dit en moins d’une minute. Elle comporte seulement un facteur : l’emplacement du complément direct, qui peut être soit avant soit après le verbe, simple choix binaire. Il ne me semble pas exagéré de dire que pour un humain normalement constitué qui est le moindrement concentré sur sa tâche, cette règle s’assimile en moins d’une heure. Dans un régime pédagogique qui consacre autour de deux mille heures sur onze ans à l’enseignement du français, la tâche ne me paraît pas herculéenne. Après, si la pédagogie n’est pas à la hauteur, c’est une autre histoire.

    Si on considère vraiment qu’il faut avoir une intelligence supérieure pour assimiler et appliquer la règle, on dit indirectement aux enfants qui ont du mal à l’assimiler qu’ils sont moins intelligents que les autres (et que les générations qui les ont précédés). Ce n’est pas mon avis, et je crois qu’il est préférable d’enseigner aux enfants à exercer leur logique en analysant une phrase (ce qui fait appel à des habiletés dont l’utilité dépasse de loin l’accord du participe passé) que de considérer qu’ils ne sont pas assez intelligents pour le faire.

    Elle serait illogique : l’histoire du moine impatient

    C’est ici que ça devient intéressant. On nous raconte que si l’accord du participe passé est aussi « bizarre », ce serait parce que dans les premiers temps de notre langue, les moines copistes écrivaient sous la dictée, et que lorsqu’ils arrivaient au participe passé d’un complément qui n’avait pas encore paru dans le texte, ils ne pouvaient pas savoir comment l’accorder, et que c’est la raison pour laquelle ils ne l’accordaient pas. Autrement dit, le scribe qui se faisait dicter « J’ai mangé… » ne pouvait pas attendre quatre secondes de plus pour entendre « la pomme ».

    Je n’oserais pas contredire cette théorie, car je n’ai fait aucune recherche sérieuse sur les sources de cette explication. Je l’ai lue et entendue à répétition, comme tout le monde. Mais j’aimerais beaucoup savoir qui a fait cette découverte, et comment elle ou il l’a faite. J’en sais assez sur l’histoire en général, et sur l’histoire de la langue en particulier, pour savoir qu’il n’est pas rare qu’une fake news soit énoncée une seule fois puis reprise ad nauseam par des connaisseurs et des néophytes tout ensemble qui se citent mutuellement dans l’allégresse. Il y a ainsi des mots qu’on a considérés comme des anglicismes pendant des décennies au Québec, parce que Untel l’avait décrété en mille neuf cent tranquille et que tous les bien-pensants ne faisaient que reproduire les listes de leurs prédécesseurs, jusqu’à ce que des recherches plus approfondies nous apprennent que le mot en question nous a simplement été légué par nos ancêtres normands ou poitevins.

    Je ne conteste pas la véracité de l’histoire du moine, mais je me bornerai à dire qu’elle semble faire l’affaire de bien des gens qui n’ont sûrement pas envie de chercher plus loin.

    D’ailleurs, une autre explication également répandue fait plutôt remonter notre fameuse règle au poète Clément Marot, qui l’aurait instaurée sous l’influence de l’italien, langue qu’il affectionnait particulièrement. Marot, c’est l’époque de François Ier, on n’est pas du tout au Moyen Âge.

    Nécessairement, une des deux explications est fausse. Au moins.

    Mais fi du moine impatient et du poète italophile. Et si l’explication de la règle était plus simple : si elle s’expliquait par simple cohérence avec le système du français?

    L’implacable logique de la règle de l’accord du participe passé avec le verbe « avoir »

    En français, lorsqu’une chose « est » féminine (au sens grammatical du terme), elle prend la marque du féminin. Tout le monde trouve ça logique. Si un enfant dit « Je veux une pomme vert », on le reprendra spontanément en disant « une pomme verte ». Même chose pour « une pomme rond ». On est d’accord là-dessus? Bon.

    Maintenant, disons que l’état de la pomme se décrit sous trois angles : elle est verte, elle est ronde, et elle est… mangée. Ici, le mot « mangé » est certes un participe passé, mais c’est un participe passé qui joue un rôle d’adjectif : il décrit la pomme. Il décrit l’état de la pomme, et non une action. N’est-il pas logique d’accorder le mot « mangé » au féminin? La pomme est ronde, verte et mangée. De quelle pomme parle-t-on? De celle qui est mangée, qui a été mangée par moi – que j’ai mangée.

    En revanche, si je dis « J’ai mangé une pomme cet après-midi », le mot « mangé » ne décrit pas l’état de la pomme; il n’a aucune valeur adjectivale : c’est un verbe. Il n’est ni masculin ni féminin parce qu’il ne se rapporte pas à un objet. Je ne veux rien dire à propos de la pomme, je veux dire ce que j’ai fait cet après-midi. J’ai mangé. Mangé quoi? Oh! une pomme.

    Si on dit « la pomme a été mangée », personne ne conteste qu’il faille accorder « mangée » au féminin, car on est ici en présence du verbe « être », et que la règle avec le verbe être n’est pas contestée. Et c’est d’ailleurs justement pour la raison que nous venons de voir : c’est parce que le mot « mangée » décrit l’état de la pomme (ce que dénote le verbe « être »).

    C’est aussi la raison pour laquelle la règle d’accord du participe passé avec le verbe « avoir » s’applique uniquement aux compléments directs. En effet, il serait illogique d’écrire « la pomme dont je t’ai *parlée », car le mot « parlé » ne désigne pas l’état de la pomme. Elle n’est pas ronde, verte et parlée.

    Honnêtement, quand on sait ça, on se fout un peu de l’anecdote des copistes d’il y a quelques siècles, autant que des fantaisies des poètes ultérieurs.

    Conclusion

    1) La règle du participe passé conjugué avec le verbe « avoir » est logique et cohérente avec le reste du système du français qu’on applique spontanément.

    2) La réviser créerait des illogismes et des incohérences par rapport à l’accord de l’adjectif et à l’accord du participe passé conjugué avec le verbe « être ».

    3) On ferait bien mieux de consacrer notre énergie à enseigner correctement cette règle, qui pousse nos enfants à exercer leur intelligence, leur logique et leur sens de l’analyse, qu’à consacrer une somme considérable d’argent, de temps et d’énergie à essayer de convaincre toute la francophonie de changer une règle séculaire qui se tient et qui est adoptée par tout le monde, puis à réviser toutes les grammaires, à inaugurer une ère de débats à n’en plus finir, à instaurer une période floue de transition, et à bousculer les habitudes de millions de personnes pour une chimère.

  • Les mémoires de traduction, pour profiter de l’expérience ou pour perpétuer les maladresses?

    Les mémoires de traduction, pour profiter de l’expérience ou pour perpétuer les maladresses?

    Qui peut se targuer de faire des traductions parfaites? Quel traducteur, quelle traductrice, quel cabinet, quel service de traduction?

    Personne.

    Alors d’où vient l’idée qu’une « correspondance parfaite » dans une mémoire de traduction est intouchable?

    L’intérêt des mémoires de traduction

    Les mémoires de traduction sont arrivées dans le décor vers la fin des années 1980. C’était la solution raisonnable trouvée pour mettre la machine au service de la traduction sans devoir subir les horreurs de la traduction automatique, qui était encore à l’époque à des années-lumière des prouesses actuelles de la traduction neuronale (si imparfaite soit-elle elle-même).

    Les mémoires de traduction sont un outil extraordinaire, dont on rêvait depuis l’aube de la traduction administrative et technique. Désormais, le traducteur ou la traductrice qui se disait « Me semble que j’ai déjà traduit ça quelque part » pourrait trouver en un claquement de doigt où et quand, et mettre la main sur ce qu’il en était ressorti. Qui plus est : même si le souvenir de ce précédent ne venait pas à sa mémoire, la machine serait là pour signaler la chose. Mieux encore : si quelqu’un d’autre avait traduit le passage, on y aurait accès.

    Avantages : 1) On ne réinvente plus la roue, 2) on profite des talents de nos prédécesseurs, 3) on améliore l’uniformité des textes et surtout… 4) on gagne du temps et 5) DE L’ARGENT!

    La perversion des mémoires de traduction

    Il en est toutefois résulté un comportement qui ne concourt pas toujours à l’amélioration de la qualité des traductions. La « pollution » des traductions nouvelles par la piètre qualité de contenus se trouvant dans certaines mémoires a été dénoncée par de nombreuses personnes menant une réflexion solide sur le problème de l’idiomaticité et de la qualité. On peut citer Lionel Meney, qui signale que « les sites gouvernementaux canadiens de traduction et de terminologie emmagasinent les mauvaises traductions antérieures, qui servent de modèles aux nouvelles traductions » et que « les sites de traduction privés internationaux, comme Linguee ou Reverso, reprennent trop souvent ces textes sans le discernement nécessaire[1] ». Cette idée est récurrente depuis trente ans.  

    D’où vient ce comportement délétère? Il est probablement motivé par trois grands facteurs : le souci de l’uniformité, la recherche de rentabilité (en temps et en argent) et l’ignorance.

    L’uniformité est une valeur que nous ne remettrons pas en question ici, tant qu’elle respecte une valeur supérieure, celle de la qualité. Nous y reviendrons.

    La recherche de rentabilité en temps, c’est généralement le souci des gestionnaires de services et des cabinets. La recherche de rentabilité en argent, c’est généralement celui 1) des clients faisant appel à des cabinets et à des pigistes et 2) des cadres des entreprises privées et du secteur public.

    Et la recherche de la rentabilité, c’est tout à fait légitime. Le raisonnement est le suivant : cet outil fait gagner du temps, on devrait donc voir des résultats concrets de son utilisation dans les résultats annuels, autant en termes de rendement en traduction qu’en termes de bénéfices (ou de coûts réduits). Et de fait, il est indéniable qu’au total, l’emploi de ces outils ne peut que réduire les coûts et accélérer le travail sur, par exemple, un an.

    Tout est de savoir jusqu’où on veut pousser le bouchon. Et surtout, quel est l’objectif primordial.

    L’objectif primordial

    L’objectif primordial, dans notre travail de professionnèles, est-ce la rentabilité ou la qualité? Bonne question. En quels termes les ingénieurs, les architectes, les comptables se la posent-ils? En quels termes devons-nous nous la poser en traduction?

    L’objectif primordial doit être la qualité, bien sûr. Tout comme, en génie civil, il faut que les ponts ne tombent point, en architecture, que les toits ne s’effondrent point, et en comptabilité, que les chiffres « balancent ». Avant tout le reste.

    En traduction, il faut que les textes soient 1) fidèles à l’anglais, 2) clairs et 3) idiomatiques. Le premier de ces objectifs, on le doit à l’auteur. Le second, au lecteur. Et le troisième, à nous comme collectivité de langue française. Surtout au Canada, où la traduction façonne le visage de la langue. Le français, au Canada, doit-il être une langue autonome ou un miroir de l’anglais? L’issue de cette question pend au bout du clavier des membres de notre profession.

    Des objectifs antagoniques?

    Est-ce qu’il s’ensuit que la qualité ne peut s’atteindre qu’au détriment de la rentabilité? Évidemment non. Nous l’avons dit plus haut : l’emploi d’outils d’aide à la traduction ne peut que se traduire (osons le dire) par des gains de rentabilité, en temps et en argent. Il faut juste ne pas avoir les yeux plus grands que la panse.

    Les cabinets de traduction reçoivent régulièrement comme consigne de leurs clients de ne pas toucher aux correspondances exactes, et de respecter le plus possible les correspondances floues. On a parfois envie de répliquer : « Mais entre deux traductions, préférez-vous la meilleure ou la moins bonne? » Si on ne pose pas toujours la question, c’est peut-être parce qu’on tremble d’entendre la réponse.

    Le fait est que les mémoires de traduction ne sont jamais parfaites. Nous le savons tous par expérience. Les causes sont multiples, qu’il s’agisse de l’incompétence, de la fatigue, de l’erreur humaine ou du manque de temps de la personne ayant fait la traduction antérieure. En fait, la cause, on s’en fout. La question est : pourquoi ne pas améliorer le texte quand on constate la maladresse?

    L’uniformité

    C’est quand on cherche une réponse à cette question que, en plus du souci de la rentabilité, l’on voit poindre celui de l’uniformité. Mais permettons-nous de rappeler l’objectif primordial : la qualité, définie par 1) la fidélité à l’original, 2) la clarté et 3) l’idiomaticité. Dès que l’on peut améliorer un de ces trois points dans une traduction, on se doit d’intervenir. Et après, l’uniformité jouera pleinement son rôle : car au lieu de perpétuer des erreurs et des maladresses de rapport annuel en rapport annuel, de contrat d’assurance en contrat d’assurance, de politique du personnel en politique du personnel, on améliorera ceux-ci et les traductions suivantes bénéficieront de ces améliorations.

    C’est ainsi qu’à l’échelle de l’entreprise ou du ministère, les textes seront de plus en plus 1) fidèles à l’anglais, 2) clairs et 3) idiomatiques.

    Autrement dit, l’uniformité, c’est bien beau, mais à condition que la chose uniforme soit correcte. N’oublions jamais une chose : durant tout le temps où nous reproduisons dans nos traductions des phrases alambiquées et obscures par souci d’uniformité et de rentabilité, l’anglais, lui, ne manque ni de clarté ni d’idiomaticité, et encore moins de fidélité à lui-même! Donc, en s’obstinant à ne pas toucher au contenu des mémoires de traduction, on entretient délibérément l’écart de qualité et de clarté entre l’anglais et le français. Non, ce n’est ni professionnel, ni responsable.

    …pourvu qu’on ait l’ivresse!

    Osons ajouter à tous ces arguments l’argument psychologique, en cette ère où le « bien-être au travail » et la « santé mentale » sont respectivement roi et reine. Au fil des rencontres que j’ai faites dans le cadre de Magistrad, je ne compte plus les traducteurs et traductrices qui m’ont fait part d’une profonde frustration éprouvée devant la nécessité de préserver des maladresses dans les traductions à cause de consignes venues d’en haut. C’est comme si des écologistes nous demandaient de préserver les éléments polluants plutôt que les espèces saines dans la nature.

    Et inversement, que dire de la satisfaction qu’on éprouve lorsqu’on a transformé une phrase maladroite ou franglaise en une phrase plus courte, plus claire et plus juste? Combien de jours d’arrêt de travail les employeurs pourraient-ils s’épargner s’ils encourageaient ce genre de satisfaction quotidienne auprès des artisans des mots?

    La synthèse

    Les propos tenus ici semblent révolutionnaires, tellement la vénération des mémoires de traduction est ancrée dans certains milieux. Pourtant, le fait de suivre ces préceptes n’a rien de bien sorcier.

    1. Il faut respecter l’uniformité, mais si on peut améliorer la fidélité, la clarté et l’idiomaticité, on doit le faire; il n’y a aucune raison de présupposer que le texte de la mémoire de traduction est parfait.
    2. Les mémoires de traduction vont toujours améliorer la rentabilité d’un service de traduction, même si on s’emploie à les corriger et à les perfectionner.
    3. La question est de savoir si, comme professionnèles de la langue, nous prenons au sérieux notre triple devoir : celui de fidélité envers l’auteur, celui de clarté envers le lecteur, et celui d’idiomaticité envers la collectivité pour laquelle on travaille.

    [1] Lionel Meney, Le français québécois entre réalité et idéologie, Les Presses de l’Université Laval, 2017.

  • « Perspective » en perspective

    « Perspective » en perspective

    Ah, qu’ils sont coquins, ces mots présents dans nos deux langues de travail mais dont le sens et les usages diffèrent!

    C’est le cas de perspective(s), qui ne se traduit pas toujours, voire pas souvent par perspective(s) en français!

    Du côté du sens

    En effet, on remarque bien vite en comparant les sens donnés dans les dictionnaires que l’anglais place en premier la définition figurée (« point de vue »), alors qu’en français, la première acception est concrète (la perspective dans un tableau, par exemple).

    Ce qui nous intéresse ici, c’est bien sûr l’acception figurée (ci-dessous, les définitions 1 et 2 de l’anglais et la définition 2 du français), qui comporte deux « sèmes » (ou éléments de sens) : l’idée de regard sur l’avenir et celle de point de vue.

    Tableau 1 : Comparaison des sens de perspective en anglais et en français dans deux dictionnaires reconnus

    EN (Merriam-Webster)FR (Le Petit Robert)
    1 a mental view or prospect
     
    2 the interrelation in which a subject or its parts are mentally viewed (also: a point of view)
     
    3 the appearance of objects in respect to their relative distance.
    1. Concret. 1.1. Technique de dessin.  1.2. Aspect esthétique que présente un paysage à distance.
     
    2. Figuré. 2.1. Éventualité de qqch; domaine qui s’ouvre à la pensée. 2.2. Aspect sous lequel une chose se présente, manière de penser. (voir : optique, point de vue)

    Du côté des dicos bilingues

    Dans l’organisation des solutions proposées par les dictionnaires bilingues (Meertens, Labelle, Robert & Collins), on ne retrouve que le sens 2.2. de « point de vue », parfois subdivisé selon certaines nuances (point de vue/manière de faire) ou assorti d’expressions idiomatiques (to put in perspective/see things from a different perspective). Pourquoi pas le sens de « regard sur l’avenir »? Tout simplement parce que notre point de départ, en consultant ces ouvrages, est le mot anglais perspective… et que le sens de « regard sur l’avenir » est généralement exprimé par d’autres mots en anglais.

    Or si les trois ouvrages bilingues de référence cités ci-dessus proposent pour traduire perspective de multiples solutions qui parfois suffisent à notre contexte, d’une part, celles-ci sont aussi parfois insuffisantes, et d’autre part, l’équivalent perspective en français pour traduire le sens de « point de vue » demeure floue (quand, finalement, l’utiliser?).

    Tableau 2 : Traduction du mot anglais perspective dans trois dictionnaires bilingues

    Meertens
    (Guide anglais-français de la traduction)
    Labelle
    (Les mots pour le traduire)
    Le Robert & Collins
    « regard sur l’avenir »(Sens absent – Voir commentaire ci-dessus)(Sens absent – Voir commentaire ci-dessus)(Sens absent – Voir commentaire ci-dessus)
    « point de vue / manière de faire »angle
    approche
    démarche
    optique
    perspective
    point de vue
    éclairage
    optique
    perspective
    optique
    perspective
    point de vue
    (divers sens)jugement objectif
    (+ expressions idiomatiques)
    (expressions idiomatiques)(expressions idiomatiques)

    Du côté de la pratique

    Commençons par la première problématique, le fait que les solutions proposées dans les ouvrages de référence ne suffisent pas toujours. Pas de remède miracle ici : il faut se fier au contexte pour trouver le mot juste. Pour étayer ce propos, voici un florilège de solutions dégagées dans un de mes derniers mandats de traduction.

    Tableau 3 : Traductions variées de l’anglais perspective selon le contexte

    They were asked to illustrate their perspectiveIl leur a été demandé d’illustrer leur position
    Canadian and International PerspectivesL’approche canadienne et l’approche internationale
    Nature-culture relationships: Perspectives from ThailandDes liens entre culture et nature : le cas de la Thaïlande
    Heritage experts from diverse disciplines and countries, scholars and students presented diverse perspectives on the question.Spécialistes du patrimoine et d’autres horizons, universitaires et étudiants ont proposé diverses pistes en ce sens.
    . . . noting that their perspectives would help to broaden the discussion.[…] et souligné combien leur apport contribuerait à élargir la discussion.
    They shared their perspectives on the management of the site.Ils ont donné chacun leur vision de la gestion sur ce site.
    They reviewed the different perspectives that emerged during the Round Table discussions.Ils ont passé en revue les différents éclairages ayant émergé des discussions.
    Reconciliation between Aboriginal and non-Aboriginal Canadians, from an Aboriginal perspective, also requires . . .La réconciliation entre les Canadiens autochtones et non autochtones, d’un point de vue autochtone, exige aussi […].
    . . . as they provided a unique perspective of the project . . .[…] car ils ont apporté au projet le point de vue unique de […]
    It is important to establish the needs and interests of the local community the significance of a place from a local perspective.Il est important de définir les besoins et les intérêts de la communauté locale et l’importance d’un site dans une perspective locale.

    Mais alors, quand utiliser « perspective » en français?

    Passons ensuite à la deuxième problématique : savoir quand utiliser perspective dans notre langue cible. Au terme d’une brève recherche dans le corpus français (qui en aucun cas ne se prétend exhaustive), je constate :

    1. Qu’en français, le mot perspective au sens de « point de vue » s’utilise notamment avec le cooccurrent différent – « les différentes perspectives » – ou avec d’autres adjectifs qui viennent préciser le type de point de vue (perspective historique, sociale, etc.).
    2. Qu’il est bien plus souvent utilisé en français dans le sens de « regard sur l’avenir » (que l’on imagine d’ailleurs pouvant correspondre à opportunity). En témoignent les phrases ci-dessous tirées principalement de documents gouvernementaux français.
    3. Qu’il se rencontre aussi majoritairement dans des connecteurs de discours tels que dans cette perspective (on this basis, in this context, etc.), dans la perspective de (in view of, in terms of, to, etc.) ou encore dans l’expression s’inscrire dans la perspective de (in the context of, etc.).

    Tableau 4 : Le mot « perspective(s) » dans des textes rédigés en français

    A) Sens de « regard tourné vers lavenir »

    2022–2027 : quelles perspectives pour les finances publiques? (Institut Montaigne, France)
    Les régimes de retraite obligatoire de base pris dans leur ensemble demeurent en déficit, sans perspective d’amélioration à moyen terme. (Assemblée nationale française)
    Les régimes de retraite obligatoire de base pris dans leur ensemble demeurent en déficit, sans perspective d’amélioration à moyen terme. (Assemblée nationale française)
    Par ailleurs, les perspectives de développement d’un calibre moins onéreux que le 40 mm […] sont à surveiller. [opportunity] (Assemblée nationale française)
    Un travail du Parliamentary Office of Science and Technology du Royaume-Uni explique comment les données sont aujourd’hui utilisées dans le transport et les perspectives qu’elles ouvrent. [opportunities] (Assemblée nationale française)
    Cet entretien a pour objectif d’examiner les besoins de formation de l’agent et ses perspectives d’évolution professionnelles. [opportunities] (Cairn.info, Le grand livre de la formation)
    Le programme Praxis s’adresse au jeune étudiant […] qui veut acquérir de nouvelles compétences afin d’élargir ses perspectives d’emploi. [opportunities] (Assemblée nationale du Québec)
    Ces aides s’adressent aux PME et leur permettent de financer des études de faisabilité en vue de mettre au point des produits ou services innovants présentant des perspectives concrètes d’industrialisation et de commercialisation. [opportunities] (Plan France Relance)
    Cette mesure ouvre d’importantes perspectives de progrès dans les principaux domaines de la chirurgie. [opportunities] (ministère de la Santé et de la Prévention [France])
    Des travaux seront conduits en ce sens en 2023 dans la perspective du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2024. [connecteur] (Assemblée nationale française)

    B) Sens de « point de vue »

    L’exposition permanente couvre 2 000 m² et balaie l’histoire agricole dans une perspective sociale et technique à travers des objets du quotidien et les engins agricoles. (Actu.fr)
    La vie d’un éléphant vedette propose de suivre l’équipe qui a examiné les ossements de l’animal afin d’offrir une nouvelle perspective sur son destin. (Le Devoir)
    La traduction est ainsi appréhendée comme pratique linguistique et sociale et analysée dans une perspective critique. (Cairn.info, revue Langages et sociétés)
    D’un côté, on espère amener l’élève à développer une perspective critique sur les religions; de l’autre, on propose une présentation des religions marquée par la plus stricte neutralité de l’enseignant. (Assemblée nationale du Québec)