Discours de Claude Bédard, créateur de LogiTerm et auteur de La traduction technique – Principes et pratique, au lancement du livre de François Lavallée à Montréal le 1er octobre 2026
Mes chers collègues,
C’est pour moi certes un honneur, mais surtout une véritable joie, d’être avec vous aujourd’hui pour exprimer tout le bien que je pense de François Lavallée, et de son tout récent ouvrage, Ma langue française.
Si vous êtes ici maintenant… c’est que vous connaissez François, NOTRE François; alors je ne vais pas trop m’étendre. Mais un peu quand même.
Un traducteur inspirant
Pour rappel : François a enseigné à l’Université Laval; il a œuvré au perfectionnement professionnel au sein du cabinet Edgar; il a publié la série des Traducteurs avertis. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages de fiction : un roman, des nouvelles… et même un recueil de fables.
Et surtout, peut-être, il a créé l’école Magistrad, qui mérite ici une mention spéciale. Car le perfectionnement professionnel chez Magistrad, c’est non seulement une formation reçue; c’est aussi une puissante invitation à l’excellence. Il s’agit non seulement de maintenir et de rehausser le niveau de compétence, mais aussi de stimuler le souci de qualité, de cultiver le goût du travail bien fait, de sortir des ornières du quotidien, de raviver la fierté professionnelle, de nourrir l’enthousiasme du métier. François a su dénicher, rassembler, motiver et inspirer des formateurs qu’on sent honorés de travailler dans un contexte aussi stimulant. En somme, Magistrad, c’est plus qu’une école… c’est un état d’esprit.
Au fil de ses diverses réalisations, François s’est révélé un être inspirant et généreux; un excellent communicateur, et qui plus est, un animateur dans le plein sens du terme, un motivateur. Il a su créer autour de Magistrad une véritable communauté de traducteurs passionnés par l’excellence, désireux de s’éclairer mutuellement, de s’entraider sur le chemin du perfectionnement et de l’engagement professionnels.
Dans la foulée, François a fait rayonner notre profession jusqu’en Europe, ce qui témoigne bien de la puissance de son enseignement. Et ce qui montre aussi que la France, sans le Québec… ce ne serait pas tout à fait la France.
Mais venons-en maintenant au livre…
Ma langue française – La Partie Un
Car derrière ce bref panégyrique… qui est au juste François Lavallée? Par quelle foi est-il habité? Une bonne partie de la réponse réside dans cet ouvrage qui nous réunit aujourd’hui, Ma langue française.
J’ai lu le manuscrit il y a un an, alors qu’il était encore en chantier; je n’ai pas encore lu la version finale. Mais dès ce moment j’ai été emballé. Voici quelques commentaires personnels qui ne révèlent que partiellement le contenu de ce texte de plus de six cents pages, mais qui contribueront, je l’espère, à vous révéler l’esprit qui l’anime.
Dès les premières pages, on sent que François s’adresse à nous, le lecteur, qu’il nous parle. C’est une des raisons qui rendent la lecture vivante, stimulante. François invite implicitement le lecteur à réfléchir avec lui, à s’interroger sur sa propre langue française.
François a cette particularité d’avoir éprouvé très tôt dans sa vie une fascination pour la langue; d’abord les lettres de l’alphabet, puis les mots. Et c’est sur ce témoignage fondateur que s’ouvre le livre. François est depuis toujours « habité » par les mots, par la langue; et dans ce livre, il nous ouvre toutes grandes les portes de son univers.
Dans cette première partie du livre, François éclaire pour nous la vie secrète des mots du français, depuis le creuset originel du latin, jusque dans leurs multiples complications orthographiques issues d’improbables distillations pluriséculaires.
En guise d’illustration, il nous fait visiter une galerie de mots qu’il affectionne particulièrement. Et c’est l’occasion d’une découverte. En biologie, on apprend que la cellule est l’élément de base qui constitue les tissus, les organes; mais on apprend aussi que la cellule est une entité très complexe, une véritable ville qui grouille d’activité. De même, François nous fait voir que les mots, modules de base de la pensée, sont aussi des êtres complexes qui ont chacun sa personnalité, son charisme, sa résonance en nous.
Ma langue française – La Partie Deux
Dans la deuxième partie du livre, François nous propose une réflexion sur la norme du français : faut-il la craindre, l’admirer, ou la dénoncer? faut-il s’y plier, ou s’en affranchir? Ou pourquoi pas, consentir à l’aimer pour ce qu’elle est? François prend du recul et explore la zone grise entre le bon usage et divers types de « fautes », entre les contraintes de l’usage public de la langue et les libertés de son usage personnel. Au fil de multiples exemples, il réfléchit sur le bien-fondé de la qualité linguistique, mais aussi sur les possibilités de transgresser les règles.
Quand on considère la formation de base du traducteur, cette formation est nourrie de certitudes, de prescriptions, dans un cadre foncièrement disciplinaire. Mais au-delà? Au fil des ans, plus le traducteur approfondit le sujet de la langue, plus il en vient à constater sa richesse foisonnante, sa complexité, ses ambiguïtés : la certitude recule, le doute trouve sa place; c’est l’étape de la maturité. Dans son exposé, François nous accompagne magnifiquement dans cette exploration; on remarquera d’ailleurs l’abondance des points d’interrogation dans la table des matières. On pourrait résumer ainsi : « Je doute, donc je pense. »
Ma langue française – La Partie Trois
Dans la troisième partie du livre, le maître mot est l’idiomaticité. La langue française est mise en interaction avec sa bête noire au Canada : la langue anglaise, dans la mesure où celle-ci agit comme un filtre ayant pour effet de dégarnir les ressources du français, de masquer son génie rédactionnel. François s’emploie à retirer ce filtre, à dévoiler ce que le français comporte de dynamisme, de richesse, de beauté intrinsèque… Puis il met en branle un processus de reconquête. Il nous montre comment un texte exprimé en anglais peut connaître une deuxième naissance sous l’impulsion du génie propre au français.
Cette quête d’idiomaticité inspire à François une phrase-choc : « La langue dicte le propos. » C’est-à-dire que la langue dans laquelle on exprime un message oriente les moyens utilisés et infléchit le résultat ultime; en somme, elle laisse son empreinte sur le texte. C’est d’ailleurs pourquoi le lecteur exposé à des traductions sans génie en vient à intérioriser l’esprit même de la langue de départ. Bienvenue dans le monde de l’anglicisme stylistique.
Ma langue française – La Partie Quatre
La dernière partie du livre soulève la question de l’évolution de la langue : naturelle, ou volontariste? François décrit d’abord la tendance récente à vouloir rendre le français « plus simple » en élaguant son vocabulaire et en bridant sa syntaxe. Il nous livre aussi une réflexion critique sur les récentes rectifications orthographiques et grammaticales. C’est ici qu’on voit le mieux que pour François, les difficultés de la langue française sont une occasion d’élever l’esprit, un parcours d’hébertisme en quelque sorte.
François aborde enfin une question délicate entre toutes, celle de la rédaction inclusive. Je me souviens avoir éprouvé une pointe d’appréhension en entamant la lecture de ce dernier chapitre, intitulé Une langue qui exclut?, avec là encore ce fameux point d’interrogation.
Or sur ce sujet clivant, sinon polémique, François se livre à une argumentation patiente, sans crispation, très bien étayée, manifestement le fruit d’un long mûrissement, et nourrie d’une pratique bien concrète. Cette réflexion débouche sur un plaidoyer en faveur du masculin comme forme neutre, et se conclut sur une autre phrase-choc : « Le masculin aime tout le monde! ».
Cette conclusion ne sera pas au goût de tous, assurément. Mais après la lecture des quinze chapitres précédents, le lecteur a pu apprécier la grande sensibilité de l’auteur, sa bienveillance, son discernement, sa profondeur de vues, en un mot : sa sagesse. Et c’est ainsi que j’ai terminé la lecture de ce dernier chapitre avec une sensation d’apaisement. Pour moi, ce chapitre présente un argumentaire d’une qualité remarquable, un apport essentiel au débat de société sur ce sujet.
Et maintenant, pour commencer à conclure…
Un sentiment de réconciliation
Ce qui m’est apparu au fil de ce vaste retour aux sources, c’est qu’au-delà des questionnements, divergences de vues et autres tiraillements linguistiques amplement décrits, il se dégage un sentiment de réconciliation. La langue réside au cœur même de l’humain; et cette langue française, notre langue, fondamentalement… on l’aime.
François nous amène à visiter, voire à revisiter, la langue française et notre rapport à celle-ci. On se rend compte qu’au fil des chapitres on a soi-même tenté confusément de répondre à la question : « Et moi, MA langue française? »
Une lecture, en somme, qui devrait être obligatoire pour tous les étudiants en traduction. Après une tête bien pleine… une tête bien faite, selon les mots de Montaigne.
On ne ressort pas de cette lecture tout à fait le même. On en ressort, si j’ose dire, plus civilisé. Et en cette époque un peu déboussolée, c’est un cadeau de plus en plus rare…
En 2020, comme vous le savez, François a été reçu membre d’honneur de l’OTTIAQ. À cette occasion il a prononcé un admirable discours, que j’ai relu à quelques reprises par la suite; et je vais m’offrir le plaisir de vous en lire à haute voix un extrait :
Le discours sur la langue évolue aussi sur la question de l’orthographe et de la grammaire. Là où, pendant des générations, il était naturel de considérer que l’apprentissage de l’orthographe, de la grammaire et de la syntaxe étaient des leviers privilégiés pour apprendre à penser, à raisonner, à analyser et à synthétiser, on en vient de plus en plus à considérer ces dimensions de la langue comme de simples trouble-fêtes entravant la liberté, l’individualité et la spontanéité. Le fait est que la langue, malgré tout l’édifice de ses règles érigé au fil des générations, n’a jamais été une entrave à la spontanéité, pas plus que l’harmonie en musique ou les mathématiques en architecture. De tous temps, dans tous les secteurs, des locuteurs – à l’écrit ou à l’oral – ont fait évoluer la langue, se la sont appropriée, se sont permis des écarts et des libertés, que ce soit pour nommer des réalités nouvelles, pour changer notre regard sur la réalité, ou simplement pour s’amuser avec la langue, en tester les contours, voire carrément jouer les iconoclastes.
Que la langue évolue, c’est une évidence, et même une nécessité. Que chacun ait son idiolecte, avec ses qualités et ses aspérités, c’est aussi naturel, et c’est cette diversité qui en fait une richesse collective. Mais ce qu’il y a de beau dans la langue, c’est justement qu’elle n’est pas individuelle. La langue est un héritage collectif. Personne n’a inventé la langue qu’il parle. Nous l’avons tous apprise de nos parents, qui, eux, en avaient aussi hérité des générations précédentes, avec d’inéluctables transformations.
Et le français a cette particularité d’avoir été aimé, porté aux nues, travaillé, étudié, décortiqué, perfectionné, ciselé, développé par des esprits qui nous dépassent et qui nous l’ont ensuite transmise. Rabelais, Racine, Voltaire, Hugo, Saint-Exupéry, pour n’en nommer qu’un par siècle, nous ont appris à penser, à s’émouvoir, à rire en développant la langue. Prétendre aujourd’hui que cette langue perfectionnée n’est qu’un instrument de domination, c’est porter un jugement qui passe à côté des motivations profondes de ceux qui l’ont façonnée dans le but de nous léguer un instrument de plaisir esthétique et de croissance, c’est-à-dire un instrument d’humanité au sens le plus riche et le plus noble du terme.
Pour moi, ce texte que j’ai pris plaisir à vous réciter… c’est du niveau d’un discours d’entrée à l’Académie française. En fait, quand on y pense… après Dany Laferrière, pourquoi pas François Lavallée? Je dirais même que le niveau moyen des membres de cette auguste institution s’en trouverait rehaussé.
L’extrait que je viens de vous lire résume toute la démarche d’un ouvrage qui, en 2020, n’était même pas ébauché.
Devant cet immense témoignage de François Lavallée, qui déploie sur plus de six cents pages cette vision si englobante, j’ai ressenti la joie d’un véritable aboutissement; de l’arrivée à bon port après une très longue traversée, au terme d’un parcours commencé à l’âge préscolaire, poursuivi inlassablement pendant des décennies, et terminé à l’âge de la retraite, fruit d’une passion et d’une persévérance exceptionnelles. Une somme d’expériences, de réflexions, de découvertes, d’émotions accumulées tout au long de ce parcours, et qui nous est transmise aujourd’hui…
Bravo François, et surtout… merci!
Photo Hélène Gauthier
On peut suivre les actualités liées au livre en s’abonnant à la page Facebook correspondante.
